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rentes choses, tout en signant plusieurs or* donnances, sans les lire, mais non sans observer du coin de l'œil s'il voyait passer le nom de la Poterie. Enfin, lorsqu'il l'aperçut, il arrêta la signature, et continuant la conr versation : — Ainsi, monsieur le maréchal, dit-il, Horace est votre poète favori ? — Oui, Sire, je ne me lasse point de le lire, répliqua le maréchal, sachant bien qu'il employait le plus sûr moyen de faire sa cour. — Eh bien, je veux que vous en teniez un de ma main, Donnez-moi, je vous prie, ce volume qui est là, derrière moi, sur la seconde tablette, et tandis que le ministre obéit, il jette l'ordonnance sous sa table, dans un panier destiné à recevoir les papiers de rebut. Puis après avoir fait le présent promis, il signe tout le travail du maréchal, et le laisse se retirer.
On peut imaginer le désappointement du ministre, lorsque, revenu chez lui, où sans doute l'attendait impatiemment son protégé,
il ne trouve pas l'ordonnance dans son porte- , feuille. Il retourne en toute hâte aux Tuile* ries. — Que Votre Majesté m'excuse si j'ose la troubler 8 insi, dit-il avec beaucomp d'embarras ; mais je crois avoir laissé par distraction une des ordonnances sur sa table. — Une ordonnance ! dit le roi, en lui indiquant du doigt le panier, elle est là. Et ce mot, accompagné d'un regard d'aigle fut la seule vengeance que le monarque tira de son ministre.
M. Poisson, le géomètre, a été un de ces hommes qui placent le bonheur de leur vie dans la science. Reçu le premier à l'école polythechnique avant sa dix-septième année, il s'y distingua bientôt d'une manière si brillante que Ton fit en sa faveur une exception unique et glorieuse en le dispensant du dessin, pour lequel il n'avait aucune apti-
tude. On ne larda pas à le charger de faire des répétitions, et il fut nommé professeur, à l'âge où les jeunes gens sont encore sur les bancs des écoles.
En peu d'années, M. Poisson devint membre du bureau des longitudes, professeur à la Faculté des sciences, examinateur de l'artillerie, examinateur de l'école polythechnique et des écoles militaires ; membre de l'Institut, enfin, membre du conseil de l'instruction publique,
Toutes ces places, dont il remplissait les fonctions avec une conscience telle, que pendant trente ans il ne s'est jamais fait remplacer dans sa chaire de la faculté des sciences, n'empêchaient point M. Poisson de faire des mathématiques, au point qu'il a écrit, dit- on, plus de trois cents ouvrages ou mémoires, et que dans son éloge, prononcé à Tlnstitut par M. Arago, on a peine à concevoir que la vie d'un seul homme ait suffi à tant de travaux.
On peut dire qu'après avoir vécu pour la science, M. Poisson est mort pour elle : vers Tâge de cinquante ans, sa santé, qui n'avait jamais été fort robuste , s'affaiblit d'une manière sensible, fin vain ses collègues de l'Institut dans la classe de médecine, en vain tous ses amis le supplièrent-ils de sacrifier une heure de travail et de prendre un peu d'exercice. — Que voulez-vous que je devienne ? disait-il, si je ne fais plus de mathématiques, autant vaut finir.
Les accidens les plus graves se manifestèrent sans qu'on pût le faire renoncer au bonheur d'avancer la science ; car on ne comprendrait point cet homme si Ton croyait qu'il s'agit pour lui de son nom. Mourant, il écrivait un mémoire sur la lumière, qu'il n'a pas pu finir. Sentant l'impossibilité d'aller plus loin ; d'une voix qu'on entendait à peine, il fit dire à Firmin Didot de suspendre l'impression, et qu'il enverrait la suite dès que ses forces reviendraient : le
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25 avril 1840, il e*ptra dan* les bras de sa femme et de ses-enfants, qttî lui prodiguaient leurs sains avec ton le kr lettrlre^é quil leur a toujours inspirée. H avait à piii ne cinquantebail ans.
L'amour de N. Poisson pont la science était tel qu'il aimait ton* ceux qui la cultivaient avec succès. Voulant expliquer un jour pourquoi, selon lui ,« les savants étaient moins envieux les uns des autres que la plupart des artistes et des gens de lettres, il disait : c La raison en est bien simple ; les tableaux de Raphaël contribuent fort peu à faire un grand peintre, de même que ÏAthalie de Racine un grand poète dramatique. En sciences c'est tout autre chose, la science est une chaîne dont chaque homme distingué est un anneau. »
Il était doué d'uue grande mémoire ; ce qu'il avait appris de latin à Pithiviers (sa ville natale), il ne la jamais oublié. 11 savait à peu près par cœur les tragédies de
Racine, de Corneille, comme les plus belles pages de nos prosateurs et pour avoir In le Moniteur chez son père, nul ne connaissait mieux que lui les événements de notre révolution et leur date précise. La prodigieuse exactitude de son esprit, il la portait sur toute espèce de choses, Lorsqu'il faisait son cours, il se tenait dans une pièce voisine de la salle, et pensait à sa leçon pendant que ses auditeurs arrivaient, afin d'entrer juste à l'heure indiquée , lorsqu'elle sonnait à Thorloge de la Sorbonne.
Le caractère de M. Poisson était gai, naturel et vrai , sa parole exprimait toujours sa pensée, au point qu'il lui est arrivé par fois de blesser Tamour-propre de gens qui sollicitaient des emplois dont leur médiocrité les rendait indignes ; car il savait peu le monde, d'où il résulta qu'il vécut toujours étranger aux jouissances qui naissent de la vanité. Lorsqu'après l'avoir fait chevalier, puis officier de la Légion- d'Honneur, on le fit
baron, il dit en riant à un ami qui se trouvait chez lui : « Maintenant voilà que je suis tranquille ; ils ne pourront plus rien faire pour moi qui ne me soit utile ou agréable. » Aussi fut-il très sensible à sa nomination de pair de France, par la raison qu'alors, la mort de M. de la Grange et de M. de la Place avait fait cesser la représentation de la science dans le premier corps de l'état, et que c'était la science qu'on y rappelait en lui.
Quant à ce qui lui était personnel, toutes les joies qu'il pouvait recevoir du monde se renfermaient dans ses affections de famille, et dans ses relations avec d'anciens amis. Par suite de cette disposition d'âme, il avait conservé pour sa ville natale une véritable tendresse ; le moindre événement dont Pithiviers se trouvait le théâtre l'intéressait au dernier point, et jamais on n'a fait à sa table l'éloge des pâtés de Pithiviers, sans amener le sourire sur ses lèvres. Si les morts conservent quelques relations sur la terre
son cœur a du tressaillir de joie en voyant sa ville chérie voler des fondé,, pour lut élever une statue, qui vient d'être inaugurée en 1831.
Les gens qui ont acquis une grande for* tune par une habileté supérieure dans l'emploi de leurs fonds, si minces que ceux-ci aient été d'abord, apprécient bien plus la valeur de l'argent que ne le font les gens pauvres ; quand ils donnent cinq francs, ils pensent donner le moyen d'en gagner deux mille ; aussi voyons-nous plus d'un millionnaire, tout en vivant d'une manière honorable, et même avec luxe, faire des vilenies sur de petites choses. M. de Laborde, par exempte, ce riche banquier, propriétaire <le Méreville et d'autres biens en si grand nom^ bre, que Ton estimait son revenu à plus d'un million, ne payait tous ses fournisseurs que le
plus tard qu'il pouvait, calculant qu'il gagnait aiosi, fendait plusieurs mois, l'intérêt des sommes portées sur les mémoires. M. ck? Laborde n'en était pas moins connu pour être atrssi généreux que bienfaisant, d'où il faut conclure qu'il lui était plus facile de donner cinquante mille francs que d'en perdre quatre cents qu'il pouvait gagner.
M* Portaletz, de Genève, dont la fortune passait pour être colossale, avait des bizarreries du même genre. On m'avait cité de lui plusieurs traits qui me le représentaient comme le plus désintéressé, le plus généreux des hommes, entre autres, celui-ci : M. Portaletz avait épousé une femme qui n'avait aucun bien. Elle mourut avant lui, laissant un testament par lequel elle léguait à des amis et à ses domestiques des sommes docK le total s* élevait à plus de cent mille francs. 1-e notaire, après avoir fait la lecture de cet acte, dit à M. Portaletz que les dispositions qu'il renfermait n'avaient rien de valable,
madame Portalelz n'ayant point apporté de dot — Fort bien, répondit- il, je comprends que la loi me dispense d'exécuter son testament ; mais lorsqu'elle Ta écrit, elle a dû penser que je serais là quand on l'ouvrirait. Et tous les legs lurent payés.
M. Portalelz vint à Paris il y a quarante ans, à peu près, et j'eus occasion de le connaître, parce qu'il connaissait mon mari. Un jour, qu'après avoir dîné chez nous, il nous avait accompagnés aux Champs-Elysées , pour y voir passer les voilures qui allaient à Longchamps, m'étant promenée longtemps, je désirai nV asseoir, et comme il y avait prodigieusement de monde, nous venions à peine de parvenir à trouver des chaises, quand la femme qui les louait s'approcha. M. Portaletz porta la main à sa poche en demandant combien nous devions, et celte femme ayant répondu que c'était quinze sous par chaise, il se mit contre elle dans une colère qui m'aurait fait rire si nous eussions été moins en*
tourés ; la traitant de voleuse, soutenant que chez le marchand on achetait pour quinze sous une chaise pareille à ses chaises, et qu'elle abusait de la circonstance pour opprimer le public. Jamais il ne voulut souffrir que mon mari payât, et me supplia de regagner notre voiture plutôt que de ne point faire un exemple, chose à laquelle je consentis aussitôt, attendu que nous faisions scène.
Quand il nous eût quittés, je dis : — Voilà qui est loin du testament. Mon mari se mit à rire et me conta un trait tout aussi original de cet homme qui donnait un million à chacun de ses fils le jour de leur majorité, afin qu'ils pussent vivre avec une sorte d'indépendance, et qui marchandait une chaise.
M. Portaletz logeait à Paris chez un de ses amis, qui avait mis à ses ordres, pour le servir, une femme de la maison. Tous les soirs, il avait l'habitude de souper avec une compote, et ne voulant pas occuper de cela le cuisinier, il avait chargé cette femme de lui
acheter des poires et de les lui faire cuire. Peu 4e Jours ne purent se passer sans qu'H sf aperçât que ces poires étaient payées beaucoup trop cher, ce qui lui fit prendre ie parti de les acheter lui-même ; mais ne l'empêcha pas, lorsqu'il quitta la maison, de donner trois louis à cette femme, qui l'avait servi pendant un séjour de quelques semaines.
Lorsqu'on proposa à Charles X le ministère Martignac, il refusa d'abord d'y consentir. — Martignac, dit-il, est une coquette ; il tient avant tout au succès de sa phrase ; il n'hésitera pas à y sacrifier une de mes prérogatives royales.
I e succès de sa phrase est charmant.
Un début heureux dans les arts est d'une bien haute importance pour l'avenir d'un ar~
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liste. Le premier tableau que Guéri» exposa fui son Mévcu$ Seçttts ; et cette oeuvre, couronnée au salon par tous les élèves des ateliers de Paris, ae cessa d'attirer la fouie, dent r enthousiasme proclamait Çuérin connue u*t des plus grands peintres du siècle. Le tableau de Phèdre, qui suivit, ne fil qu'ajouter à cet enthousiasme. Il est vrai que le sujet de Phèdre, qui rappelait aux plus ignorants en peinture le chef-d'œuvre de Racine, pouvait prêter quelque chose au succès ; mais ce succès était général.
H en fut de même de la Didon Quant à VAndromaque, je ne saurais mieux faire que de citer les propres paroles de Guérin luimême, sur un tableau qu'il m'a paru juger plus sévèrement que le public ne Ta fait. Le jour où \ Andromague venait d'être exposé, Guérin vint dîner dans une maison où je dînais aussi, avec beaucoup d'autres personnes au nombre desquelles étaient plusieurs peintres. H enjtra d'un air assez triste, et comme
od s'empressait de le complimenter : « Ah! je vous en prie, dit-il, ne parlons pas de cela ; dans l'atelier je n'étais pas mécontent ; mais quand ce matin, ao salon, j'ai reconnu ce manque d'air, cet effet de tapisserie , je n'ai rien eu déplus pressé que de m' enfuir. » Peu d'artistes sont capables de signaler aussi franchement à la critique le défaut qui dépare un de leurs ouvrages ; mais Guérin était l'homme le plus vrai et le plus modeste qu'on pût voir ; il parlait de sa personne et de son talent comme s'il eût été question d'un autre que de lui. Un jour, par exemple, nous nous trouvions seuls ensemble, et désirant connaître son opinion sur les peintres avec lesquels il partageait la faveur du public, j'amenai l'entretien sur Girodet, Gérard et Gros. — Girodet, me dit-il, dessine à mer*
veille ; sa couleur est bonne ; mais il porte plus loin que les autres le défaut de l'école, celui de peindre la statue. Le dessin et la couleur de Gérard ne sont point irréprochables,
mais ils suffisent , parce qu'il y joint un goût exquis. Gros est plus peintre qu'eux, dans la véritable acception du mot ; il a le grandiose de l'art, — Et vous? dis-je. — Oh ! moi, j'ai été heureux dans le choix de mes sujets. Je dessine passablement, mais ma couleur est détestable. — Et pourquoi ne la corrigez- vous pas? — 11 est impossible de corriger sa couleur : on voit comme cela.
Je ne me connais nullement en peinture, mais ce qui m'a toujours frappée dans les tableaux de Guérin, c'est la noblesse de pose des figures. Tout le monde peut apprécier un charme qui fait penser à mademoiselle Rachel, si ravissante au théâtre sous ce rapport.
Guérin avait beaucoup de finesse d'esprit, un jugement très sain en toutes choses, et une aménité de caractère qui le faisait généralement aimer. Son visage, fort agréable, portait l'empreinte de la douceur et d'une certaine mélancolie, causée sans doute par
sa mauvaise santé ; car il était bien rare qu'il ne souffrit point. Aussi était-il mince et chétif, au point que Gérard, traversant avec moi le pont des Arts, un jour qu'il faisait grand vent, me dit d'un air sérieux : « Je ne conseillerais pas à Guérin de passer les ponts aujourd'hui. »
Né sans bien, Guérin tira parti de la célébrité qu'il avait acquise en établissant chez lui un atelier, où l'affiuence des élèves fut telle, qu'en peu d'années il se fit une fortune plus que suffisante à ses goûts et à ses habitudes. Ce but rempli, il alla passer six ans en Italie, comme directeur de l'école française à Rome. Après s'être fait de nouveaux amis dans cette nouvelle position, il revint à Paris, où il mourut quelques mois après, dans un âge peu avancé.
M. de La Place, le célèbre géomètre, était
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grand amateur de musique ; mais il aimait surtout celle qu'il avait aimée dans sa jeunesse. Lors de la querelle si chaude qui s'éleva entre les Gluckistes et les Piccinistes, il avait pris vivement parti pour Piccini, et il lui en était resté un goût exclusif pour la musique italienne de ce temps. Depuis, il allait si rarement au spectacle , qu'il avait à peine eu l'occasion de remarquer combien nos orchestres étaient devenus plus bruyants lorsqu'il lui prit envie d'aller entendre Robin des bais, de Wéber (4).
Comme l'auteur de la mécanique céleste était pair de France, il se plaça dans la grande loge que la chambre s'était réservée, laquelle, précisément était située du côté des instruments de cuivre. Dès le premier mor-
(0 U PrefêekHU, traduit en français, a été joué pour la première fois sur le théâtre de l'Odéon, à l'époque où cette Balle faisait partie de la dotation de la chambre des pairs , et avait été donnée gratuitement à une troupe qui y jouait des opéras comiques.
ce au, M. de La Place fronça le sourcil ; mais après avoir écouté le second t il se leva. — Je ne suis pas encore assez sourd pour entendre cette musique là, dit-il. Et il sortit.
On a bien souvent parlé du bandeau de l'amour , et jamais de celui que met sur nos yeux l'esprit de parti. L'esprit de parti conduit les gens vulgaires à dénigrer tellement les hommes qui ne pensent point comme eux que toute personne désintéressée se sent portée à les combattre , si indifférents que lui soient ceux qu'ils attaquent. Nul n'aura de l'esprit que nous et nos amis, se disent-ils, en sorte qu'on les entend sans cesse refuser toute espèce de talent à qui n'est pas des leurs, et que l'on s'étonne de voir la passion conduire de l'injustice à l'absurdité des êtres doués de raison.
Quelque élévation de plus dans le carac-
tère de ceux dont je parle les mettrait à l'abri de ce ridicule; j'ai connu un homme, M. Bertin aîné , homme de parti s'il en fut jamais, qui n'en jugeait pas moins sainement et loyalement ses adversaires. L'opposition ne l'aveuglait point sur la valeur des gens qui ne soutenaient pas ses amis. On ne Ta jamais entendu nier le talent d'un orateur ou d'un écrivain, parce que ceux-ci combattaient ses opinions, et tout en réfutant les idées qui faisaient le fond d'un discours de tribune ou d'un article de journal, il rendait justice à la forme, si elle offrait quelques traces de talent.
Cette impartialité si rare dans un homme politique, M. Berlin la portait de même sur la littérature. Il était rédacteur en chef du journal des Débats qu'il avait fondé, et dont la partie littéraire , confiée de tout temps à nos meilleurs écrivains, assure encore aujourd'hui le succès; en outre, aucun écrit d'un ordre un peu élevé ne pouvait paraitr
sans qu'il ne le lût aussitôt avec un intérêt véritable, ce qui lui faisait joindre à une érudition peu commune un goût aussi pur qu'exercé. L'esprit nourri dès son enfance parles chefs-d'œuvres del*antiquité,toutes ses préférences étaient pour la littérature classique, à l'époque où dans les dernières années de sa vie, venait de naître l'école romantique. La plupart des ouvrages de celte dernière école lui faisaient lever les épaules avec dédain ; mais s'il arrivait qu'en les lisant il rencontrât quelques beaux vers, ou quelques lignes de bonne prose, un sourire de satisfaction éclairait son beau visage de vieillard. — Ah! s'il écrivait toujours comme cela! disait-il. Ajoutons à ce qu'on vient de lire, que TA. Bertin était le meilleur des hommes, au point que, son parti devenu triomphant f on le voyait souvent aider de son crédit des gens qui l'avaient longtemps persécuté.Et que Ton ne pense pas que celte générosité d'àme tint à de la faiblesse de caractère ; nul ne s'est
exposé et n'a supporté plus fermement qu'il ne Fa fait, la ruine, l'exil, la prison. Tout ce qu'il y avait d'aimable en lui naissait, nonseulement de la bonté de son cœur, mais encore d'un sentiment de justice qui lui était naturel , et que l'esprit de parti parvient a étouffer chez la plupart des hommes.
La Pologne est je crois le seul pays où, généralement parlant , les femmes sont supérieures aux hommes. Presque toutes ont de l'esprit, des talents, plusieurs ont beaucoup lu, et l'éducation des Polonais semble avoir été plus négligée. Je me hâte de répéter cependant que je ne parle ici que du plus grand nombre ; car j'ai connu, et je connais encore des Polonais, qui joignent à une bravoure renommée une intelligence remarquable.
L'amour de la patrie est tout aussi vif chez les Polonaises que chez leurs maris et leurs
enfans : aucune ne se refuserait à faire les plus grands sacrifices pour l'indépendance de son pays, et c'est une chose touchante que les transports de joie qu'elles éprouvent au moindre espoir de délivrance. J'en ai été témoin dans l'occasion la plus importante qui s'en soit présentée depuis le partage de la Pologne.
Dans l'année de la campagne de Moscou, je passais l'été à Mons, près de Paris, chez une femme charmante , la princesse Jablonowska. Il n'était bruit alors que de la guerre contre la Russie, et toutes les lettres qui arrivaient de Varsovie comme toutes les personnes qui venaient nous voir de Paris, affirmaient que Napoléon avait pris rengagement positif de rétablir le royaume de Pologne. Cette nouvelle se confirmant de plus en plus, il serait difficile de peindre le ravissement qu'elle portait dansl'âme de la princesse et de plusieurs Polonaises qui se trouvaient chez elle. Toutes s'étaient hâtées d'écrire
en Pologne à leur intendant; pour que Ton ouvrit aux Français les palais, les châteaux, et qu'ils y fussent traités commes les maîtres de la maison. Il était devenu impossible à ces dames de parler d'autre chose que de l'empereur ou de son armée , et cela, avec une exaltation telle, que je n'aurais pas été surprise qu'elles en perdissent la raison. Les soirées se passaient à chanter des airs nationaux, à tirer des pétards dans le parc ; ces aimables femmes ne savaient qu'inventer pour manifester leur contentement et leurs espérances, au point que me trouvant la seule qui ne fût pas leur compatriote, j'étais aussi la seule qui n'eût pas mis à mon bras un ruban aux couleurs polonaises.
Cette félicité durait depuis un assez long temps, quand le général Kosciuszko arriva à Mons, pour passer quelques jours chez la princesse J a blonowska. — Eh bien, général ? eh bien ? lui cria-t-on d'un air triomphant,
dès qu'il entra dans le salon, nous pouvons espérer enûn !
Je vois encore ce noble vieillard , dont le visage était empreint de mélancolie et de gravité. Il s'approcha de la comtesse Birginska, sœur de la maltresse de la maison, et dénoua le nœud de ruban qu'elle portait à son bras gauche , sans prononcer une parole.
Cette action fît pâlir toute la compagnie ; car nul ne pouvait mieux savoir que le général Kosciuszko jusqu'où s'étendaient les projets de Napoléon sur la Pologne ; chacun sait qu'avant de partir pour cette fatale campagne l'empereur eut plusieurs entretiens avec lui et que ces conférences se terminèrent par le refus que fil Kosciuszko de le suivre, le héros de la Pologne ne voulant pas, que sa présence dans le camp du héros français pût abuser ses compatriotes.
11 est des êtres que Ton ne peut avoir connue sans lés regretter éternellement, surtout èi la mort nous les enlève à la fleur de leur âge. Tel était Bellini, qui joignait à son rare talent tout ce qui peut gagner les cœurs.
La nature l'avait doué du caractère le plus heureux et le plus aimable. Jouissant de la vie avec délices, ses succès en tous genres ne sont jamais parvenus à gâter son excellente nature. 11 était coquet sans être fat, malin sans aucune méchanceté, et susceptible d'éprouver un vif sentiment d'émulation sans jamais connaître l'envie : il ne croyait même pas aux envieux. Aussi n'a-t il point souffert de mille intrigues ourdies contre lui, incapable qu'il était de les soupçonner. Content de ses succès, il applaudissait sincèrement aux succès des autres, qui, disait-il eu se frottant les mains, excitaient son ambition pour l'avenir . Le fait est qu'il se croyait loin d'être parvenu à l'apogée de son talent, en quoi je pense qu'il avait parfaitement rai-
son. Il est facile de s'apercevoir, en remarquant la date de ses ouvrages, que chaque jour il s'occupait davantage du soin de varier ses mélodies et de perfectionner son instrumentation. Sa mort nous a privés de plus d'un chef-d'œuvre, comme musique de grâce, de charme et de sentiment.
Bellini avait beaucoup d'esprit naturel, et recherchait l'instruction en tous genres avec une ardeur vraiment ravissante. Je ne sais quoi de naïf et de juvénile donnait à sa conversation un tour tout à fait particulier. Des traits dont la régularité ne nuisait en rien à l'expression , la taille la plus élégante l'auraient fait remarquer dans tous les salons, et ce charmant jeune homme était l'auteur des Puritains, de la Somnambule et de la Norma.
Lorsqu'il composa son premier opéra , Rossini, bien qu'il fût encore dans la force de l'âge, et que Ton ne pût deviner son motif, semblait déjà vouloir renoncer à obtenir sur la scène de nouvelles couronnes. Les dé-
buis de son jeune successeur furent éclatants. Tous les théâtres de l'Italie se disputèrent un ouvrage de Bellini ; il se vit recherché, fêté, dans les villes qu'il habita, par la plus haute société, au point que les grandes dames de Milan travaillèrent toutes à un immense tapis de pieds dont elles lui firent le don,
La musique de la Nortna avait porté l'enthousiasme au comble, lorsqu'il céda au désir de venir à Paris, où l'on peut dire que, dans les arts, les renommées se consolident. L'accueil qu'il reçut ici lui fit tellement goûter le séjour de la France, qu'il disait avoir l'intention d'y passer sa vie. Hélas ! cette vie si douce, si fortunée ! devait être bien courte ! Bellini, né en 1802, est mort en 1835.
Dans Tannée de triste mémoire \ $\ 4, lorsque l'empereur de Russie vint en France
avec les alliés 9 il était accompagné de son frère, le grand -duc Constantin. Le grand - duc était un homme dont on pouvait dire avec raison beaucoup de bien et beaucoup de mal. Il avait de la générosité d'âme, il était affable, bien* faisant, et susceptible d'attachements vrais et durables. Quand le général Bawr, mon beau-frère, qu'il aimait beaucoup, mourut, il suivit le cercueil à pied, en grand uniforme, par trente-deux degrés de froid, et ne quitta son ami qu'à l'entrée de la tombe. Ses bonnes qualités néanmoins n'empêchaient point qu'il ne fût sujet à des mouvements de violence qui ne rappelaient que trop son malheureux père , et qu'on ne tremblât sans cesse de le voir se livrer à de coupables emportements, lorsque le malheur voulait qu'il ne pût avoir un moment pour se livrer à la réflexion.
Plusieurs personnes, toutes étrangères à la France, il faut se hâter de le dire, donné-
rent à Paris des balsa l'empereur Alexandre, qui m'avait fait l'honneur, en ma qualité de veuve d'un officier russe, de me mettre sur la liste des femmes qu'il désirait voir inviter à ces bals. Bien que je fusse alors partagée entre ma reconnaissance et mon penchant pour l'empereur Alexandre, le plus noble, le plus aimable des hommes, et le cruel chagrin que me causait la vue des canons russes et prussiens sur les places de Paris, je crus devoir au nom de mon mari, d'aller à quelques-uns de ces bals, et je me rendis à celui que donnait un lord, dont j'ai oublié le nom, mais dont on disait que la tête était mal en ordre. Le grand-duc y vint seul, et dit que l'empereur étant souffrant , ne pourrait point venir. Au milieu du bal, le prince invita pour une valse une très jolie femme (madame de Menou), et, comme il était en place avec elle, le maître de la maison, lord***, cria aux musiciens déjouer une contredanse française» — Son altesse impé»
riale a demandé une valse, répondit le chef de l'orchestre. — Une contredanse française ! répéta lord"\ Le grand-duc devint très-rouge. — Ah!
madame, il va l'étrangler! dis-je avec terreur à ma voisine ; et la dame russe à laquelle je m'adressais était aussi pâle que moi ; mais quelle fut notre surprise lorsque nous vîmes le grand-duc ramener madame de Menou à son siège en lui disant : — Je vous prie, madame, de me garder pour la première valse l'honneur que vous me faisiez de danser avec moi ; lord*'* est chez lui.
On. ne peut plus finement reprocher à un maître de maison son manque de convenances et de civilité.
M. C. B. étant allé voir un de ses amis qui venait de sortir du ministère avec de grandes chances pour y rentrer bientôt,
marquait son étonnement de trouver le salon de réception plein de visiteurs. — Ce sont des gens, lui dit l'ex-ministre, que j'ai été assez heureux pour obliger. — C'est tout simple, répliqua M. G. B., on doit toujours conserver de la reconnaissance pour ceux qui peuvent nous être encore utiles.
On peut citer M. Cuvier comme un des hommes les plus extraordinaires qui aient illustré la France ; car c'était une chose prodigieuse que la facilité et le succès avec lesquels il appliquait son intelligence à toute espèce de chose. Lorsque ce grand naturaliste, auquel la science doit de si grandes recherches et de si beaux ouvrages, consentit à devenir conseiller d'Etat ; il se montra bientôt supérieur dans l'art de l'administration, et plusieurs de ses collègues m'ont dit alors que nul d'entre eux n'examinait une
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affaire avec plus de justesse d'esprit, et ne faisait on rapport avec plus de clarté que lui. IL écrivait et surtout il parlait; à merveille ; aussi tout le monde peut-il encore se rappelés avec quel empressement la foule accourait à ses cours. Les femmes même, comptant sur la lucidité de son enseignement, assistaient en grand nombre à ses leçons du collège de France, ce- qui me donna le désir de l'entendre. Le jour que je parvins à trouver place, il faisait une leçt>n sur les oiseaux, et, sans vouloir faire de jeu de mots, on peut dire que ses pensées volaient sur ses lèvres, dans un style si pur, si clair, si élégant, qu il nous tenait tous comme enchantés par sa parole.
L'instruction de M. Cuvier était immense et il se plaisait à la rendre complète sur les petite» choses aussi bien que sur les grandes, selon le sujet qu'abordait son esprit. Je me souviens quirn souverain étranger ayant envoyé son ordre à l'un des membres de l'Aca»
djéraie des sciences, on parlai! de cette décoration dans une maison où je me trouvais, et plusieurs collègues du savant qui F avait re-s çue n'étaient point d'accord sur la couleur du ruban, lorsque M. Cuvier entra. On. lui soumit la question qu'il décida aussitôt ; mais cela le conduisit à parler de tous le? ordres connus en Europe ; de la couleur de leur ruban, sans oublier d'en nommer un seul. Nous étions tous surpris de le voir posséder aussi parfaitement une connaissance aussi futile, et Tua des académiciens présents, lequel n était jamais sorti de sa spécialité,, lui dit de l'air du plus grand étonnement : — ^ (Juel motif a doiic pu vous porter à vous Uns* truire de tout cela — J'ai eu. l'occasion, ré«» pondit Cuvier, de vouloir connaître un ceiv tain ordre russe, et je me suis laissé entraîner au désir de connaître tous les autres ; eit général on aime à, bien savoir.
On sait que le fils de M. de Buflbn avait épousé une jeune personne très jolie, qui plus tard, s'est rendue célèbre par sa liaison avec le duc d'Orléans, celui qui a péri sur l'échafaud. Dès les premiers temps de ce mariage, madame de Buflbn avait pris son mari en grande aversion, tandis que celui-ci, au contraire, était fort épris de sa femme, et l'on raconte qu'un jour, comme on se trouvait à table en famille chez M. de Buffon, sa belle-fille lui dit : — Monsieur , vous qui avez si bien observé notre nature et celle des animaux, comment expliquez- vous que les gens qui nous aiment le plus sont ceux que nous aimons le moins. — Je n'en suis pas encore au chapitre des monstres, madame, répondit froidement M. de Buffon.
C'est surtout au théâtre que le succès dépend d'une foule de circonstances qui ne tiennent en rien au mérite d'un ouvrage.
Il faut placer en première ligne l'inconvénient de ne pas être joué par l'acteur en vogue. Dans les petits théâtres, l'ensemble vous sauve ; on n'imagine point de quel avantage est pour une pièce , l'ensemble d'exécution ; mais aux grands théâtres, où le public s'obstine à n'applaudir, et souvent même à n'écouter que le premier talent, si ce premier talent a refusé votre rôle, c'est en vain que l'ouvrage renfermera des beautés, le froid, l'ennui, se répandront dans la salle, et l'auteur ne sera point jugé. Qui n'a vu tomber une" pièce uniquement parce qu'elle était mal jouée, et qui n'en a vu d'autres obtenir un immense succès grâce au jeu de Talma ou de mademoiselle Mars, bien qu'elles fussent destinées à périr avec eux, puisqu'on n'a jamais pu les reprendre depuis. Force est au poète et au compositeur de musique d'en passer par là, puisque ce malheur est celui de tous les talents qui ont besoin d'interprètes.
Nos révolutions avaient créé en France pour les auteurs dramatiques une difficulté (l'un genre tout nouveau, c'est la nécessité d'avoir des opinions politiques qui se trouvent d'accord avec celles de la majorité du parterre. Faut-il parler du Pierre-le -Grand icle M. Carion de Nizas? on n'en a pas entendu un seul vers; dès la première scène, les sifflets sont partis, depuis la rampe jusque dans la rue de Richelieu, où les cabaleurs qui n'avaient pu se placer dans la salle, faisaient foule, 11 est vrai qu'il s'était dit que cette pièce avait été écrite dans une intention politique ; mais on citerait vingt autres exemples d'injustice tout à fait criante, puisqu'il ne peut y avoir rien de commun entre les opinions d'un auteur et une tirade de héros grec, ou une scène de Frontin avec Lisette.
J'ai vu tomber une des tragédies les plus touchantes et lés mieux écrites qui aient été représentées depuis bien longtemps, c'est
Jeanne Grùg. ": 1/ auteur , fort jeune encore venait de débuter dans la carrière dramatique eu donnant Nimts II, dont le succès arvait eu un gran \ éclat. Le sujet de Jeanne Grayy beaucoup plus pathétique, était trailé avec un talent remarquable, la pièce renfermait une foule de ces vers qui <se gravent dans la mémoire et plusieurs -scènes véritablement belles. Tous ceux qui, avaient entendu la lecture de cet ouvrage lui prédisaient un succès supérieur à celui de iViuus II. Par malheur r horizon politique n'était plus le même, et Fauteur, guidé par l'amour de Tordre, par le désir de se rendre utile à son pays venait d'accepter, sous la Restauration, des fonctions d'homme de lettres, qu il remplissait, conjointement avec les plus honnêtes gens du monde. Ceci n'étant qu'un motif certain d'ameuter contre lui la multitude turbulente , la tragédie était à peine commencée qu'il fut aisé de pressentir qu'elle ne s'achèverait pas ; jamais cabale
ne fut aussi bien montée et ne s'annonça aussi franchement. Les cris, les trépignements de pieds accompagnèrent les premiers vers, et couvrirent tellement la voix des acteurs, que Ton fut bientôt obligé de baisser la toile.
Jeanne Gray étant ainsi jugée y l'auteur fut nommé membre de l'Académie française, et renonça sans retour à travailler pour le théâtre.
11 existe une femme que la nature a douée d'un vrai talent comme compositeur. Sa passion pour son art lui a fait consacrer plu* sieurs années de sa jeunesse à l'élude du contre-point (1) et ce ne fut qu'après avoir acquis autant de savoir qu'en acquiert un jeune homme dans un conservatoire qu'elle donna Faust à l'Opéra italien, et Esméralda à noire Grand Opéra.
(1) Elle est élève de Reicha, qui a laissé de fort beaux quatuors.
La musique de ces deux ouvrages était remarquable sous le rapport de l'originalité des mélodies, d'un sentiment musical dramatique qui devient de plus en plus rare aujourd'hui ; et, pour tout auditeur impartial, elle se distinguait par une énergie surprenante dans une femme, témoin 1 air de Quasitnodo et l'introduction à'Esméralda, où la force se trouve jointe à la grâce* Cette musique, cependant, bien qu elle ait été exécutée plusieurs fois, ne fut pas entendue et n'est point restée au théâlre, les ricanements, les murmures dans la salle, un dénigrement acharné dans les salons, une cabale formidable enfin, parvinrent à en étouffer le succès. Non que l'auteur, en sa qualité de femme, eût jamais eu rien à démêler avec les partis, mais elle était la (il le du rédacteur en chef d'un journal qui se trouvait alors en butte à toutes les animôsilés politiques, et victime du nom quelle portait, elle a vu ses charmantes mélodies succomber sous les
haines de quelques ambitieux et de quelques intrigants.
• La 'femme dont je parle, guidée par sa rare intelligence, ne s'est point obstinée à suivre une carrière aussi épineuse ; elle n'a plus composé que de la musique de chambre, dont les vrais connaisseurs apprécient tout le charme. Déplus, elle a fait paraître uo volume de poésies intitulé les Glanes, que l'Académie française a couronné.
À part les infortunes qui peuvent naitre d'un caprice du public, l'auteur dramatique a sans cesse à redouter une foule de mésaventures qui ressortent du théâtre même. II ne s'agit pas uniquement de ménager tous les amours propres, plus susceptibles là que partout ailleurs, vu qu'ils se retrouvent en jeu chaque soir, il faut se tenir au fait de6 haines et des amitiés qui peuvent mettre obstacle à une distribution des rôles bien entendue, ce qui est de la plus grande importance. Si Ton veut être joué souvent, on a
besoin de se procurer de puissants appuis* d'adresser des demandes fréquentes, ce tfiii ne peut se faire si Ton ne s'établit pae en quelque sorte dans les coulisses, où les hommes seuls peuvent se montrer fréquemment sans inconvenance. Je ne conseillerai donc jamais à une femme d'écrire pour le théâtre, et ici, la crainte qu'on ne m'accuse de donner aux autres un conseil que je n'ai point suivi pour mon* compte in oblige à dire quelques mots de moi.
J'ai eu du bonheur ; ma bonne étoile m'a fait rencontrer Picard, directeur du théâtre Louvois, Corse, directeur de Y Ambigu-Comique, mademoiselle Mars à la Comédie* Française, et tous les Iroisse sont chargés de foire mes affaires. Il faut dire aussi que sous le rapport de la célébrité, mes prétentions étaient fort peu élevées ; je sentais trop bien que l'énergie me manquait pour la con ception comme pour l'exécution ; de plus, il ne m'était point donné de pouvoir semer
un ouvrage de ces mots spirituels qui provoquent l'applaudissement et poussent une pièce jusqu'au bout. J'avais seulement un certain naturel dans mes faibles inventions, et une certaine vérité de dialogue, qui m'ont souvent sauvée de la chute, mais qui étaient loin de suffire pour me faire espérer jamais un succès d'éclat. Je n'ai donc travaillé pour le théâtre que dans une vue uniquement pécuniaire. Non pour regagner la fortune que j'avais perdue, puisque deux fois dans ma vie je m'étais vu enlever une brillante existence, mais pour essayer d'acquérir une position indépendante.
Je donnai ma première pièce , (le Petit Mensonge?) au théâtre de Picard, et comme à ma grande surprise, aussi bien qu'à ma grande satisfaction, elle réussit, je la fis suivre de la Matinée du Jour et de l'Argent du Voyage. J'étais passionnée de la musique, et n'ayant encore fait graver que des romances, j'avais un vif désir de composer pour un or-
cheslre, ce qui me décida à faire des mélodrames. Je les portai à Corse, directeur de l'Ambigu -Comique. Corse avait fait courir tout Paris pour lui voir jouer le rôle de Madame Angot dans la farce la plus comique qu'on ait jamais représentée; ce n'en était pas moins un brave et honnête homme, au point que les Chevaliers du Lion ayant obtenu un immense succès, (il me serait bien impossible de dire pourquoi,) il vint me trouver un mois ou six semaines après la première représentation, me dit que je lui faisais gagner beaucoup d'argent, que je n'étais pas assez payée, et me remit un nouveau trailé, par lequel il doublait mes droits d'auteur.
Encouragée par ce début, je donnai au même théâtre le Rival obligeant, petite comédie, et Léon de Montaldi, mélodrame qui réussirent aussi ; mais il en fut tout autrement du Revenant de Bérézule ; celui-ci tomba de telle sorte que m'étant enfuie de la salle au second acte, et montant en voiture, j'en-
tendais- les sifflais do boulevnrdi Néanmoins, anjourd hui que je suis devenue pins capable de juger ces ouvragée» je puis affirmer que tons se valaient, en ajoutant; pour être sincère, que tous ne valaient pas grand-chose. Je ne sais quelle délicatesse féminine me donnait de la répugnance à me faire nommer sur un théâtre ; toutes mes pièces étaient représentées sous le nom de* M. François jus-» qu>à l'époque où, sur le conseil de Talma, j,'aieu tfaudaced'en porter une à la Comédie- Française. Comme on était? reçu, par douée ou quinze sociétaires assemblés dans le loyer?, il devenait impossible de garder l'a* nouyme,. et d'ailleurs* je n'étais plu* jeune. J'eus le bonheur que mademoiselle Murs accepta un rôle damfa Méprise, Abus fasuke d'un. Bal Musqué et doua Cbarkm Brawm Moi* seule pute apprécier tout ee que je lui dois,, Après que je l'eus petriue- dSaos Char* laite Brown, cette pièce fut, dcin— iée cinq fois , par suite de changements serrans
jh dans le personnel de la Comédie-Française ;
Me mais Monrose, qui aimait son rôle du Tail-
go; leur, la fit toujours remonter, aussi Charlotte
il» £r0tt?aesi~eHe morte avec lui, taat j« me suis
* effrayée d es démarche s innombrables, et vrai*
nu semblablement inutiles , qu'il me faudrait
1er tenter pour la faire reprendre.
•g. On voit que le récit de ma carrière, théâ»
s. traie- appuie complètement tout ce que j'ai
4 dit plus haut, et que, si j'ai atteint le modeste
g. but auquel tendaient mes espérances, j'en
f suis uniquement redevable à quelques heu*
le reux. hasards. Je me crois donc, plus que
y personne, en droit de conseiller aux te m mes
i, de ne point écrire pour le théâtre » c!est là
s surtout, que pour veiller soi-même à* ses \U¥
i téréts» on a besoin de tenue, de courage et
de persévérance; qu'il faut savoir supporter,
sans en tourmenter sa vret la multitude
d'entraves, les milles petites contrariétés qui
se renouvellent san& cesse, en ua ioet qu'il
faut être homme*
11 est fort rare que Ton soit insolent par nature, mais on le devient avec une extrême facilité par position : le crédit, la fortune, le succès créent des insolents par centaines. Renversez ceux-ci , vous eu verrez naître d'autres ; et les parvenus apprennent si vite l'art d'insulter le pauvre monde, que, dans les révolutions les plus populaires, l'insolence ne fait que changer d'habit.
On a trop crié sur tous les tons contre l'insolence de la noblesse, bien que personne ne soit contraint de vivre dans les salons du faubourg Saint-Germain, pour qu'il ne soit pas permis de parler des insolents qu'on ne peut éviter, de ceux que l'on rencontre à chaque pas sur le chemin de ses affaires ou de ses plaisirs.
Cet huissier qu'on trouve dans l'antichambre d'un ministre ? le laquais ou la servante
d'un médecin renommé ? l'un ne rndoie-t-il pas le malheureux solliciteur, et les autres f le pauvre malade ? On dirait, à les voir, que c est eux que vous venez chercher ; leur emploi se borne pourtant à vous ouvrir la porte; mais vous avez un grand désir qu'ils vous l'ouvrent, et ce désir fait leur force : une importance arrogante se décèle dans leurs gestes, dans leurs regards, aussi bien que dans la manière dédaigneuse avec laquelle ils répondent à vos questions, quand ils y répondent.
Outre l'insolence tenace, naturalisée, pour ainsi dire, chez quelques-uns de nos hommes en place, chez quelques-uns de nos journalistes, tous gens sollicités, flattés et gâtés du matin au soir, nous voyons des insolences qu'on pourrait appeler des insolences de* circonstance : celles des cochers de fiacre, s'il survient une pluie d'orage, celle des ouvreuses de loges, les jours où leur théâtre est plein. La pluie tombée, la salle vide, ces
Blêmes cochers et ces mêmes ouvreuses vous sourient gracieusement, voue refendent avec douceur, et deviennent aussi polis que simples particuliers.
Quant à l'insolence qui prend sa source dans une renommée quelconque, il est » remarquer qu'elle se développe en raison inverge du mérite des gens à succès ; car, de . même qu'un homme de génie reste presque toujours simple et poli, l'auteur d'ouvrages applaudis est moins insolent qu'une cantatrice célèbre, et cette cantatrice elle-même parle avec certains ménagements à sa cou- . lurière, si cette couturière a la vogue.
Suivez cette jeune et jolie provinciale, qui ne veut pas retourner dans sa ville sans rapporter un chapeau de la bopne faiseuse de Paris. Elle entre chez la marchande de modes. Celle-ci essaie un bonnet à Tune de nos premières élégantes, qui, peut-être, ne le . paiera pas ; n'importe ! La provinciale s'approche timidement. Je voudrais un chapeau,
madame ? Point de réponse. — Je voudrais tm chapeau? répète-t-elle, d'âne vont pins basse encore. — Voyez donc, mesdemoiselles, dit enfin la marchande de modes, sans regarder celle qni lui parle. Mais ces demoiselles sont occupées à chuchoter, à rire entre elles de la provinciale, dont la robe a un corsage trop court et des manches trop étroites. Une d'elles se lève pourtant, prend un chapeau que personne n'a jamais voulu acheter, ce qu'on appelle un fond de magasin. — Essayez cela, madame, dit-elle, en adressant à ses compagnes un sourire moqueur.
Là jeune femme est blonde, le chapeau est jaune, il la coiffe horriblement. — 11 me semble, dit-elle avec douceur, qu'il ne me sied pas beaucoup? — C'est que madame n'a pas l'habitude de porter les chapeaux à la mode, répond l'insolente péronnelle; c'est un chapeau charmant.
La pauvre provinciale n'ose demander la
permission d'en essayer un autre, car la de* moiselle vient de la laisser là pour remettre dans une armoire des plumes, des fleurs, mille choses. Elle paye le chapeau quatre ou cinq fois sa valeur, donne son adresse, qu'on lui laisse écrire elle-même, et sort en saluant toutes ces dames, qui ne lui rendent pas son salut.
Et ce brave homme, homme d'un grand mérite, peut-être, qui, se trouvant conduit par ses affaires à la porte d'un de nos plus fameux restaurateurs, s'avise d'entrer là pour y dtner t N'est-il pas curieux de le voir s'épuiser en politesses, en prières avec tous les garçons , qui passent et repassent cent fois devant lui sans l'écouter, pour obtenir qu'un beefsteak suive le potage qu'on lui a servi il y a déjà trois quarts-d'heure. — Ils ne me répondent seulement pas ! murmuret-il entre ses dents. — Puis, se tournant vers son voisin : — Vous êtes bien heureux, monsieur, lui dit-il, car je vous ai vu arriver après
moi, et vous voilà au dessert. — Je tous observais aussi, monsieur, répondit celui auquel il s'adressait, et je présumais bien que vous ne dîneriez pas, ou qu'au moins vous dîneriez fort tard. — Comment cela, je vous prie ? — Parce que vous parlez beaucoup trop bas et que vous avez trouvé votre potage bon; ce n'est pas avec des civilités qu'on réussit auprès des gens en vogue. Je ne viens jamais dîner ici sans crier plus haut que personne : je rudoie les garçons, je trouve tout ce qu'on me sert détestable. Eh bien ! suivez ceux qui me servent, vous les entendrez crier au chef : Tête de veau pour un ; soignez ! Et je n'attends pas une minute.
Cet homme avait raison. En fait d'insolence, celui qui prend le devant a toujours un grand avantage, et la vanité déconcertée est si prompte à baisser la tète, que rien n'est plus comique qu'un insolent qui vient de trouver son mattre. La métamorphose qui s'opère dans son ton et dans sa contenance,
prouve la justesse de ce mot bien connu : c Donnez-moi la mesure de l'insolence d'un homme, et j'aurai celle de sa bassesse. »
Si Ducis avait vécu quelques années de plus, il aurait pu voir ses ouvrages, dont, pendant un demi siècle, le succès avait été éclatant» attaqués et dénigrés, au point qu'aujourd'hui ils sont à peu près tombés dans l'oubli. Les inventeurs d'une poésie qu'on pourrait croire avoir été celle des Ostrogoths n'ont pas craint de relever dans ses tragédies quelques vers rocailleux ou incorrects. Us lui ont surtout reproché d'avoir osé traduire ou plutôt imiter Shakspeare, tandis qu'à l'époque où Ducis écrivait, si peu de nos compatriotes savaient l'anglais, que Ton devrait lui savoir gré d'avoir, pour ainsi dire,, révélé à la France le plus grand génie britannique. Au moins Du -
cis ne s'est-il point paré des plumes du paon, ainsi que lavait isàt Voltaire en donnant Zaïre i an moins laissait-il à son prodigieux modèle toute sa gloire et conservait-il tous les grands effets du maître, autant que le lui permettaient les formes dramatiques de son temps. Quelques parties accessoires de ces admirables drames pouvaient faire les délices d'un public anglais sous le règne d'Elisabeth, et n'être point goûtés d'un parterre français (1). 11 faut songer qu'alors on n'avait point encore fait de mélodrame à Paris ; le public n'était pas habitué à devenir témoin des contorsions que produit la colique chez les personnages qui sont empoisonnés dans la pièce; et, pour frémir, quand Roxane dit à Bajazet : Sortez, nous n'avions pas besoin que le» muets, dont notre imagination gar-
(4) Othello, traduit, il y a quelques années, littéralement, en vers, avec un talent remarquable, n'a pu avoir que très peu de représentations.
nissait les coulisses,, missent étrangler sur la scène le jeune et malheureux prince.
Ducis, je le reconnais, a donc francisé les immortelles œuvres de Shakespeare, et peutêtre un peu trop, non qu'on doive lui reprocher d'avoir, dans Othello, par exemple, tué son Edelmone d'un coup de poignard, au lieu de l'étouffer sous des oreillers. L'enthousiasme, sous peine de devenir puéril, doit s'attacher au fond bien plutôt qu'au détail; et ce n'est certainement pas dans les angoisses de l'étouflement que glt l'intérêt de cette belle scène, qui garde dans la traduction française tout ce qu'elle a de terrible et de touchant.
Si, lorsque Ducis a paru, l'esprit et les habitudes de son public l'ont obligé à supprimer beaucoup de détails, il n'en est pas moins vrai qu'il atteignait un noble* but littéraire en portant sur notre théâtre tant de grandes images, des sentiments si vrais, des personnages si pleins de vie, et ses longs et
nombreux succès prouvent clairement que, loin de dénaturer Shakespeare au point de le rendre méconnaissable , il dévoilait à ses contemporains des chefs-d'œuvre, ignorés jusqu'alors de la plupart d'entre eux.
Ducis était vraiment poète : le mot qui touche ou qui frappe d'épouvante lui venait tout naturellement, et l'accent vrai lui partait de Tàme. Sans doute, on peut lui reprocher un style peu soutenu et parfois emphatique ; mais il avait le grand secret de faire couler les larmes aussi bien que d'imprimer la terreur ; en un mot , Ducis possédait le grand art d'émouvoir.
Ne frémit-on pas, dans Othello, pour les jours d'Edelmone, lorsque ce maure, qui , sous les habits de généralissime des armées de Venise, a toujours conservé sa nature africaine, apprend le nom de son rival et
s'écrie :
Nos lions do désert, dans leurs antres brûlants, Déchirent quelquefois les voyageurs tremblants.
Il vaudrait mieux pour lui que leur faim dévorante Dispersât les lambeaux de sa chair palpitante Que de tomber vivant dans mes terribles mains!
Dans Œdipe, chez Admêle, quand Polynice implore le pardon de son malheureux père et lui fait part de son hymen prochain,
Quel est l'infortuné qui t'a donné sa fille ?
dit OEdipe froidement. Certes, voilà de ces vers dont l'énergique simplicité décèle le poète, et Ton pourrait en citer une foule d'autres, tous remarquables par la puissance de sentiment et d'expression qui constitue la haute poésie.
Ducis obtint ses premiers succès avec Brizard et Larive ; puis, enfin, vint Talma et mademoiselle Desgarcins. Mademoiselle Desgarcins n'était point jolie ; mais elle avait de la jeunesse, une taille charmante, un organe enchanteur et un naturel de diction qu'on ne retrouve que chez mademoiselle Rachel.
Quant à Talma, on a vu les deux plus grands
acteurs de Londres (I), quand ils sont venus . à Paris, l'applaudir avec transport en lui voyant jouer Othello, Hamlet et Mackbeth. Doué, comme Ducis, de la faculté d'exciter les fortes émotions, l'acteur et le poète semblaient être nés l'un pour l'autre. Aussi Ducis disait-il souvent : — c Je 'n'ai jamais reçu qu'une faveur de la destinée : celle d'avoir été le contemporain de TaUna.»
Ducis, en effet , n'eut jamais à se louer de son sort, ni sous le rapport de la fortune, ni • sous celui des jouissances intérieures. Car, sans que j'en aie jamais su le motif, il vivait' séparé de sa femme, qui n'est revenue vivre avec lui que dans l'extrême vieillesse de tous les deux. Toutefois, il ne faut point croire que cet excellent homme ait été malheureux ; il trouvait dans les illusions sans nombre auxquelles son esprit s'abandonnait toujours, une félicité que procure rarement la vie
(0 Rean et Maeready.
réelle* Je ne crois pas que l'imagination puisse aller plus loin que n'allait la sienne sans toucher à la folie. 11 refaisait pour ainsi dire le monde à son usage ; ses amis et même ses simples connaissances lui semblaient généralement les personnes les meilleures, les plus vertueuses qu'on pût rencontrer, et nous l'avons parfois entendu nous vanter pour leurs mœurs patriarcales des gens si peu estimables que nous avions grand' peine à nous empêcher d'en rire. Cette faculté de voir les hommes au gré de sa douce disposition d'âme s'étendait de même sur les choses, et principalement sur les lieux qu'il habitait. Dans le temps où, par économie, il avait loué un appartement à Versailles , étant un jour venu me voir, il me pressa de lui rendre sa visite 9 afln que je puisse juger par moi-même du charme de son petit établissement. J'arrive un matin rue des Bourdonnais. Je le trouve dans une maison de triste apparence et fort sale, dont toutes les croisées donnaient sur
la rue. 11 occupait là deux chambres, que sa vieille bonne, d'après ce qu'il me dit dans la conversation, n'avait ni le temps, ni la force de soigner, autant que l'excellente fille l'aurait voulu. —Hais, ajoute-t-il, vous ne voyez pas tout, si je ne craignais de vous faire monter, je vous montrerais la partie de mon logement qui fait mes délices. Nous montons et nous entrons dans un cabinet pris sur les greniers de la maison , dans lequel se trou* valent placés, des livres, un fauteuil, un bureau , le tout couvert de poussière. Croyant qu'à cette hauteur, il devait au moins jouir de la vue la plus magnifique, je m'approche de la croisée, et je ne vois que des toits et des petites cours dans lesquelles les blanchisseuses de Versailles avaient mis sécher leur linge,
Je cherchais inutilement comment je pourrais le complimenter sur sa nouvelle habitation lorsqu'il me prit la main, et s'écria dans le transport d'une joie véritable. — Eh bien!
ai je eu tort de quitter celte vifle puante et ce monde fardé, pour Tenir vivre an sein de la nature avec mes douces pensées? — Mais , fai dis-je, tous êtes si voisin des bois de Satory , que vous y passez sans doute vos journées. — J'y vais très rarement , je lis , j'écris beaucoup; mais ils m'envoient l'air que je respire, et d'aiHeurs je crois toujours les voir.
Le poète me disait vrai, et j'enviai cet heureux mortel, qui portait le bonheur avec lui.
Une antre source de grandes jouissances pour Ducis était le calme de sa conscience. 11 s'estimait, et se rappelait toute sa carrière d'homme avec un certain orgueil. Lorsqu'en 4795, il donna Àbufar* seule pièce dont il ait complètement inventé le sujet, la première représentation n'eut point de succès , et <;orame il sortait du théâtre, appuyé sur le bras de son neveu, qui le ramenait chez lui en gardant le silence. — Ne te chagrine pas
autant pour moi, Louis, lui dit-il. J'aime mieux avoir fait une mauvaise tragédie qu'une mauvaise action.
La pièce néanmoins se releva aux représentations suivantes et fut jouée assez longtemps. Le sujet roule sur un frère et une sœur qui sont amoureux l'un de l'autre, lorsque Ton découvre à la fin qu'aucun lien du sang n'existe entre eux. On fit une parodie A'Jbufar pour l'un de nos petits théâtres, et Ducis ayant su que j'avais été la voir, m'en demanda quelques détails. Je lui dis que le père, qui se nommait A busard, ne paraissait dans aucune scène, sans dire alternativement : — L'inceste est dans ma famille. — Mais non, il n'y est pas. — Si, parbleu bien, H y est, etc., etc. Et Ducis, dont jusqu'alors j'avais cru le sérieux imperturbable, partit d'un éclat de rire en s'écriant : « C'est que c'est cela ! c'est que c'est cela ! *
Personne n'a porté plus loin que Ducis ce qu'on appelle le naturel. Tout ce qu'il éprou-
vait était si pur, qu'il n'a jamais employé, je ne dirai pas le mensonge, mais la plus légère dissimulation. Guidé par son instinct bien plus que par son intelligence, pourvu qu'il se sentît dans son âme toujours bon, bonnéte, généreux, il ne demandait point conseil à sa raison , de là souvent ces disparates dans son langage et dans sa conduite, qu'amenaient naturellement les variables dispositions d'esprit produites par sa vive imagination. Aucune puissance humaine n'aurait pu le faire agir en sens inverse de ses sentiments et de sa pensée ; mais ses sentiments étaient si peu d'ensemble et sa pensée si peu logique, que sa vie tout entière n'a été qu'une suite de contradictions.
Profondément religieux, catholique sincère, il écrivait pour le théâtre, persuadé, comme il le disait un jour à son évéque, que ses tragédies étaient des sermons en cinq points. L'entière solitude dans laquelle il croyait vivre n'empêchait point qu'il ne dînât
fréquemment en ville, non-seulement chez ses amis, mais parfois chez des personnes peu capables d'apprécier sa noble nature, attendu qu'il suffisait d'un mot qui lui avai touché le cœur pour qu'il accordât son estime à des gens qui ne la méritaient pas. Toutefois, tant d'élévation et de sincérité d'âme, tant de bonhomie se joignaient à ces inconséquences, qu'on se serait fait scrupule de l'arracher à ses douces illusions.
Les souvenirs de l'antiquité, dont sa tête était pleine, exaltant son imagination sur le patriotisme des Romains et des Grecs, l'avaient rendu très républicain ; mais la république qu'il se faisait était un modèle de toutes les vertus, aussi ne pouvait-il, sans un vif chagrin, entendre parler du temps de la Terreur, qui lui gâtait son beau rêve. Le fait est qu'il ne voyait que Rome et Sparte dans Paris, et qu'il était républicain poéti* quement parlant. Son enthousiasme pour le gouvernement populaire lui inspira beau-
coup de haine pour Bonaparte, lorsque ce dernier devint empereur. On sait qu'il refusa tour à tour h croix de ta Légion-d* Honneur, une pension, la place de sénateur. Enfin l'empereur se lassa de faire des avances et le laissa vivre et parler à sa guise.
Ducis profita laregment de cette tolérance; et ne se gênait en aucune occasion pour fulminer contre les rois, contre les cours, etc. Un jour, à cette époque, il rencontre aux Tuileries un jeune homme de sa connaissance, grand amateur de poésie, mais qui sollicitait alors une pince d'auditeur au conseil d'État. Après avoir fait un tour d'allée avec lui en parlant théâtre, tous deux s'apprêtaient à sortir du jardin par la grille do pont Royal. Arrivés devant le château, Ducis s'arrête, lance des regards sombres sur les fenêtres, -et s'écrie : — C'est là que se rivent nos chaînes! c'est là que le despotisme!... — Au plaisir de vous revoir, monsieur Ducis, dit le jeune homme, qui se hâta
de gagner le quai, le laissant continuer tout seul son allocution.
Telles étaient les opinions politiques de Ducis quand Louis XVII I revint en France. Se rappelant qu'il avait été secrétaire de ce prince, il se fit présenter à lui. Non seulement Louis XVIII le reçut avec la plus grande bienveillance, mais il lui cita une vingtaine de vers $ Œdipe chez Jdmète, ce qui toucha tellement le poète qu'il est mort zélé royaliste.
Dans les dernières années de sa vie, Ducis retourna vivre avec sa femme qui logeait rue de la Monnaie ; mais, comme en imagination il habitait toujours les bois ou les vallées, c'est dans celte rue privée d'air, qu au bruit des mille voilures qui descendent sans cesse le pont Neuf, il a composé des poésies qu'on peut appeler des idylles.
Un jour que l'empereur Napoléon était
dans son cabinet avec M. de Menneval, son secrétaire , et Corvisart, son médecin, qu'il aimait beaucoup, il demanda tout à coup à ce dernier s'il serait vraiment malheureux pour la race humaine qu'il n'eût jamais existé de médecins. « Votre Majesté me pose là une question à laquelle un membre de la Faculté ne peut guère répondre, > répliqua le docteur en riant. Mais l'empereur ayant vivement insisté pour qu'il s'expliquât « Eh bien, dit enfin Corvisart, je pense que les médecins ont tué plus d'hommes qu'ils n'en ont sauvé.
Ceci n'empêchera aucun de nous de recourir au médecin dès que nous serons malades, et nous ferons bien ; car si la science n'est pas encore parvenue au point où l'on peut la voir arriver un jour, elle n'en repose pas moins sur une base dont on ne saurait nier la valeur : sur l'expérience. Ne nous arrive -t-il pas de guérir nous-mêmes des maux dont nous avons ressenti souvent les
atteintes, en leur appliquant les remèdes qui nous ont déjà réussi ? Quel avantage immense n'est-ce donc point pour le médecin que celui d'avoir observé sur un grand nombre d'individus toutes les maladies qui affligent l'humanité, en admettant néanmoins qu'il ne prodigue pas les médicamens à tout hasard ! et tel est le mérite des médecins français ; ils ne sont pas dragueurs, et n'emploient que des moyens doux pour des indispositions légères.
Il n'en est pas de même, en général des médecins allemands et anglais ; on en voit bien peu qui épargnent à leurs malades, les pillules, les potions, etc. Tout le monde peut se souvenir encore du docteur Koreff (I ) , homme d'esprit et de savoir, que sa brillante conversation faisait rechercher dans la meilleure compagnie. La réputation qu'il laisse ne permet pas de douter qu'il n'ait eu des
(4) U n'y a pas deux ans qu'il est mort*
succès dans sa carrière médicale ; mais il a! u^ait des remèdes, au poiniquc les pharmaciens de Paris ont dû prendre son deuil. Tout porte à croire que cet abus tenait à la grande confiance qu'il avait dans son art; on doit le penser d'autant plus qu'on lui entendait dire bien souvent qu'il avait sauvé la vie à telle ou telle personne, tandis qu'en pareil <*as, Corvisart, toujours persuadé de n'avoir fait autre chose que seconder la nature, disait, en parlant d'un malade : Je Vai soigné; il a guéri.
Un homme bien original et bien aimable, c'était Népomucène Lemercier. Sa manière de voir les choses d'ici-bas, la gaîlé de sa conversation, qui contrastait avec le sérieux de ses pensées habituelles, et la force de son esprit dans un corps débile, tout le distinguait du vulgaire. Frappé dès sa première
jeunesse d une attaque d' apoplexie, il resta paralysé de la. moi lié du <wps, En outre, il était affligé d'un asthme, qui, durant une partie de sa vie, ne lui permit pas de dormir au* trament que dans un fauteuil» Rien de tout cela n'empêchait qu'il ne fût un homme fort agréable , et qu'il n'obtînt beaucoup de suc* ces auprès des- femmes»
A. seize ans, Lemercier composa sa première tragédie (Méléagre), qui fut représentée en 4788. Depuis lors, encouragé par la brillante réussite iïJgamemnon, ce fut surtout au théâtre qu'il consacra sa plume, et sa fécondité, comme écrivain dramatique, fut vraiment extraordinaire ; peut-êire même iaut-il attribuer à cette cause l'inégalité qu'on reproche à un talent réel, auquel la précipitation a, je crois* beaucoup nui.
. Si Lemercier n'avait fait qu innover, soit en supprimant le vous dans son dialogue, lorsqu'il met en scène des personnages de l'antiquité, comme on le voit dans Jyamem*
non, où maîtres et serviteurs se tutoient, soit, ce qui est phis hardi, en secouant le joug des règles dé temps et de lieu, ainsi que dans Christophe Colomb, dont le premier acte se passe à Madrid, et le dernier sur un vaisseau dans le Nouveau- Monde, il n'aurait ameuté contre lui que les vieux entêtés de la routine et quelques sectateurs d'Aristote; l'immense majorité du public lui aurait su gré d'élargir la carrière aux auteurs dramatiques, et, séduite par un grand nombre de beaux vers, de la chaleur d'action et des inventions élevées, elle aurait imposé silence à lar cabale. Mais malheureusement, il faut l'avouer, un style souvent défectueux, des mots et parfois des scènes de mauvais goût, ralliaient momentanément à ses détracteurs une partie des gens les mieux disposés pour lui , qui se bornaient alors à garder le silence* Il en résulta que, si l'on excepte Agamemnon, dont le succès fut complet et incontestable, Lemèrcier n'a point donné une
pièce au théâtre qui n'ait été sifflée plus ou moins. La première représentation de Christophe Colomb, entre autre, excita un vacarme dont H est difficile de donner l'idée. Ce fut une véritable bataille dans laquelle le sang coula; car non-seulement Lemercier avait beaucoup d'admirateurs et d'amis qui, à défaut de claqueurs, dont il dédaignait l'emploi, remplissaient volontairement une partie des loges et du parterre, mais l'originalité de l'ouvrage, jointe aux beautés dont il était semé, partageaient le public en enthousiastes et en antagonistes acharnés. On se battit réellement dans plusieurs coins de la salle. En vain l'auteur criait-il de la cou* lisse que l'on baissât la toile, ceux qui sifflaient le plus fort, chose étrange, ne voulaient pas le souffrir, bien que cela dût constater la chute. Enfin Lemercier prit le parti de descendre dans le trou du souffleur, de saisir le manuscrit, et de l'emporter chez lui en toute hâte.
Privé des moyens de souffler des acteurs ion troublés, comme ou l'imagine, et qui jouaient la pièce pour la première fois, le souffleur parvint, non sans peine, à instruire ta cabale de l'impossibilité où l'on était de continuer, et Ton n'acheva pas la scène du vaisseau, une des scènes les plus neuves, les plus intéressantes qu'on puisse voir, et que, je non doute point, les siffleurs eux-mêmes désiraient entendre jusqu'au bout.
La première représentation de Piuto fut beaucoup moins orageuse, non quelle n'excitai point de murmures et de sifflets ; mais tant d'esprit et d'invention entraînèrent un assez grand nombre de spectateurs pour que Lemercier pût compter un second succès.
I >ui* même en était fort surpris, il. disait en sortant : — Mais où sont-ils donc tous ? cela n'a pas été ce soir.
En général, je n'ai jamais connu d'auteur aussi peu sensible à la chute que 1 auteur àAgamemnon. Lorsqu'il lisait un nouvel ou*
vrage à ses amis, et que l'on remarquait une belle scène : — Oui, disait-il tranquillement je crois qu'elle fera de l'effet, si la pièce va jusque là. Toutefois, soit ressentiment, soit lassitude causée par cet acharnement d'une partie du public contre lui» il n'écrivit pour le théâtre, dans les dernières années de sa vie, que pour sa satisfaction personnelle ; et le nombre de tragédies qu'il a laissées en portefeuille doit être considérable. Je lui en ai entendu lire quelques-unes dans les salons ; si toutes n'étaient pas susceptibles d'être représentées, il n'en était aucune qui ne renfermât de grandes beautés. *
A Dieu ne plaise que je compare un homme aussi délicat, aussi probe que l'était Népomucène Leniercier, à un intrigant habile et heureux; mais le caractère de son esprit avait beaucoup de rapport avec celui de Beaumarchais : il était fin, observateur, sou* vent caustique, et convenait principalement au genre de la comédie , dans lequel 9 par
malheur, Lemercier n'a fuit que s'essayer. Pinto, que Talma jouait si admirablement, peut être appelé un Figaro politique. Pinto est un mélodrame, si Ton veut ; mais les caractères y sont tracés, suivis, les effets préparés par la nature des personnages, et le comique, la verve qui distinguent le style de cet ouvrage , appartiennent à la bonne comédie.
Ce qui nuisait surtout alors à Lemercier c'était de s'obstiner à ne point suivre les chemins battus, on n'est pas impunément novateur. 11 est vrai que tous les amis de l'art dramatique lui savaient gré de ses efforts, (bien que malheureusement, ils aient ouvert la porte au romantisme, poussé si ridiculement à l'excès depuis lui,) mais à l'époque où i! écrivait, le public vulgaire était habitué à ce que tout fût taillé sur le même patron, et le moindre écart Tébouriffait. Que de choses, grand Dieu! ce public a-l-il accueillies depuis ! Ne voyons-nous pas représenter tous
les jours des rapsodies, privées d'invention, de style et d'esprit, que la raison se refuse à comprendre ? Mais passons ; il ne s'agit point ici de faire un cours de littérature. J'aime mieux parler de celui que Népomucène Lemercier a fait à l'Athénée de Paris. Ce cours, imprimé en quatre volumes, n'a pas obtenu tout le succès qn'il mérite ; les circonstances politiques l'ont fait passer sans bruit ; cependant il est aussi remarquable sous le rapport d'une étonnante érudition que sous le rapport du bon goût, et c'est une chose étrange que celui dont la critique est si juste, lorsqu'elle s'exerce sur les ouvrages d'autrui, n'ait pas châtié les siens davantage.
Lemercier était prodigieusement instruit ; les sciences même ne lui étaient pas étrangères, et, selon lui, le savoir seul distinguait l'homme des animaux. 11 était doué d'une rare égalité d'humeur, d'une gatté que rien n'altérait, mais qui, parfois, tournait au sarcasme, attendu qu'une certaine misanthropie
lui faisait juger assez défavorablement le monde et qu'il était peu susceptible d'enthousiasme.
La qualité distinctive du caractère de Lemercier était la force d'âme. 11 endurait avec le plus grand calme ce qui aurait troublé, ou même désespéré tout autre homme, opposant un flegme imperturbable, non-seulement aux sifflets, mais aux revers de fortune comme aux souffrances du corps. Le jour où i] fut atteint d'une nouvelle attaque de paralysie, il lisait dans une séance particulière de F Académie-Française une comédie de lui, dont le titre est assez étrange : Attila. Tout à coup il s'arrête. — Excusez-moi, messieurs, dit-il tranquillement, je ne puis achever ; je viens de perdre la vue.
Lo fait n'était que trop vrai, et il supporta ce malheur avec un courage stoïque. Sa gahé n'en souffrit point; il n'en rechercha que plus des jouissances dans les travaux littéraires, qui, joints à la tendre affection qu'il
le avait pour sa femme et pour sa fille, lui renn dolent encore la vie précieuse ; mais, peu de
temps après que ce premier coup l'eût * frappé, comme il faisait lira à l'Académie t par un de ses collègues un essai sur Pascal, i qu'il venait de terminer, et la lecture finie,
on l'entoura pour le féliciter, il voulut en- I vain se lever de son siège. La paralysie avait > gagné tout son corps. Ses amis s'empresse*
rent de le reporter chez lui, où il mourut le
surlendemain.
En lisant ces jours derniers ira excellent article de M. de Sacy, sur Massillon, dans lequel il se plaint du grand nombre de fautes d'impression qu'on trouve dans les ouvrages de ce célèbre écrivain, j'ai acquis une nouvelle preuve de l'extrême difficulté qui exktte à corriger parfaitement le travail dés imprimeurs. Les protes, il faut le dire, s'y mon*
trent plus habiles que Fauteur lui-même, préoccupé de sa pensée, au point de laisser passer inaperçues des erreurs toutes matérielles. Lorsque Lebrun, le poète, fit imprimer ses odes, ne voulant point s'en rapporter à lui seul du soin de corriger les épreuves, il pria Ducis et Bernardin de Saint-Pierre, avec lesquels il était fort lié, de vouloir bien les revoir aussi. Ces derniers y consentirent, et l'ouvrage marchait aussi vite que pouvaient le permettre tant de soins et de précautions, quand, arrivé à l'ode où Lebrun en parlant de l'œil de l'aigle, dit qu'on le voit braver les rayons du soleil et les regards de Jupiter, le compositeur écrivit renards, au lieu de regards, que portait le manuscrit Non-seulement le prote laissa passer la faute, mais les trois amis qui revoyaient les épreuves avec une attention scrupuleuse, furent si bien convaincus qu'ils lisaient le mot qu'amenait naturellement le vers, que les renards restèrent dans cette édition*
Talma racontait que dans le temps de la terreur, comme il assistait un soir à la séance du club de sa section ou de son district, car j'ai oublié comment tout cela s'appelait, il entendit le président annoncer qu'un ciloyen qui était présent, demandait la parole pour faire une motion de salut public. La parole accordée, un gros homme en veste, et coiffé d'un bonnet rouge, monta à la tribune et dit d'une voix de tonnerre :
« Citoyens,
« Je dénonce Coco, l'épicier pour mettre « du sable dans sa castonnade, et je dec mande qu'il soit traduit devant le tribunal c révolutionnaire pour y être jugé comme c fédéraliste. »
De vifs applaudissements accueillirent cette motion. Le pauvre homme fut-il traduit
devant le tribunal? Je ne gagerais pas le contraire.
Dans les premiers temps de la Restauration, le gouvernement fit donner, à l'époque de la Saint-Louis, une représentation gratis à tous les théâtres de Paris. La salle de la Comédie-française était remplie à comble de charbonniers, de dames de la halle, de chiffonniers, etc., qui se pressaient, au nombre de dix ou douze, dans des loges de quatre ou de six personnes. On se ferait difficilement une idée du désordre qui régnait dans une si grande cohue, et des cris qui se poussaient dans le but d'établir des conversations entre le parterre et le paradis. Cependant, à peine le rideau fut-ii levé, que le plus profond si» lence s'établit, et dura tout le temps que les acteurs étaient en scène.
Ayant eu la curiosité dé voir une fois un spectacle aussi extraordinaire, je me trou-
vais placée dans une des deux logée qu'il était d'usage de fermer en pareille occasion, pour je me sais quelles autorités. On doonait une tragédie 4e du BeHoy (Gaston et Bayant), jouée par Talma et tous les premiers sujets.
La chaleur était étouffante, et comme de plus, j'avais quelque chose à dire à mademoiselle Mars, le second acte fini, je montai à sa loge, tandis qu'elle s'habillait pour jouer dans la Partie de Chasse d'Henri IV, que Ton allait donner en petite pièce. Je causais avec elle de mes affaires, lorsque Michaa entra, pâle comme la mort, en disant : — On Ta brûler la Comédie française ! — Comment ! s'écria mademoiselle Mars fort épouvantée. — Oui, je ne sais par quelle malheureuse étourderie ils ont passé le troisième acte. Ils jouent maintenant le quatrième, le peuple va croire qu'on se moque de lui, et nous sommes perdus.
Nous descendîmes tous aussitôt dans les coulisses , où se trouvaient beaucoup d'au-
teurs, aussi inquiets que les comédiens de ce qui allait se passer. On jouait effectivement le quatrième acte. Talma continuait son rôle très agité intérieurement, ainsi qu'on peut l'imaginer, mais encouragé par des battements de mains, qui produisaient l'effet du tonnerre. Le quatrième acte fini , le cinquième se joua tout aussi paisiblement ; enfin le rideau tomba , aux applaudissements de la foule des spectateurs , qui 9 grâce au ciel, ne s'étaient point aperçus qu'on ne leur avait point joué toute la tragédie.
Je puis dire qu'il m'a fallu voir ce que je viens de raconter pour le croire, d'autant plus qu'il était reconnu que le peuple semblait avoir toujours préféré la tragédie à la comédie. 11 faut donc attribuer cette préférence , soit aux costumes tragiques, soit au débit pompeux de gens qui parlaient en vers, et croire que des spectaleurs, étrangers à toute espèce de littérature,
ne comprenaient pas assez un langage qui n'était point le leur, pour qu'ils pussent comprendre la pièce.
J'ai toujours envié le sort des hellénistes* Ce que j'ai observé chez plusieurs d'entre eux, me porte à croire qu'il existe un plaisir indicible dans ce travail de recherches, qui conduit à retrouver, à recréer, pour ainsi dire, ce qui n'est plus ; et les nombreux ouvrages des Bénédictins, comme ceux des membres de F Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, prouvent que pour l'homme savant, une découverte faite dans le passé, a tout autant de charme que celles qui touchent au présent : lorsqu'un helléniste parvient à déchiffrer, à expliquer avec exactitude les hiérogliphes qui, depuis trois mille ans, sont écrits en Egypte sur un tombeau, il est aussi satisfait que le chimiste qui vient
de constater l'existence d'an corps inconnu jusqu'alors ; notez de plus qu'il ne se mêle à la jouissance de l'helléniste aucune de ces amertumes qui, trop souvent, abreuvent la vie de tant de gens célèbres. Aussi, la plupart semblent-ils posséder ce calme et cette gaîté d'esprit qui constituent le bonheur. M. Clavier, M. Coraie, M. Vanderburg m'ont toujours paru des êtres vraiment fortunés ; toute espèce de fortune consistait pour eux dans une bibliothèque ; et quel homme a jamais été plus heureux que M. Letronne? Dès sa première jeunesse, sa passion pour l'étude, jointe à la puissance de travail dont il était doué, ont répandu dé I attrait sur son exislence. Nous l'avons toujours entendu citer comme un des hommes qui savaient mieux le grec, et ses connaissances en histoire et en géographie étaient telles, que j'ignore dans quelle section de son académie il a été appelé.
Je ne parlerai point de ses ouvrages qu'une
femme ne saurait juger, mais qui le 9ont depuis longtemps par tous les savants de l'Europe* Je ne veux que citer en lui une preuve de la satisfaction habituelle dont jouissent ceux qui se consacrent à l'étude des anciens âges.
Sorti de sa bibliothèque dans laquelle il travaillait, je n'ai jamais vu d'homme plu > gai que M. Letronne. Il prenait à tout avec autant d'entrain qu'aurait pu le faire un jeune artiste sortant d'un atelier. Son esprit, un des plus sages et des plus- justes que j'aie connus, quand il s'agissait des choses se* rieuses de la vie, se portait à la plaisanterie avec un naturel., une grâce inimaginables. Les mots les plus heureux lui venaient sans cesse, et pour tout dire enfin, il faisait souvent des calembours. À ses dîners du vendredi, jour où il réunissait quelques amis à sa table, bien que plusieurs des convives fus* sent des gens très instruits, la conversation ne prenait jamais une couleur pédantesque;
elle était toujours vive, toujours gaie, tant le maître de la maison se plaisait à la rendre divertissante. Pour y réussir, à la vérité, peu de personnes ont autant de ressources qu'il en avait ; car, non-seulement aucune littérature du monde, je crois, ne lui était étrangère, mais il était excellent connaisseur en peinture, en musique, qu'il aimait toutes deux passionnément. Quelques heures passées au musée, ou une soirée passée aux Bouffons , lui donnaient une journée délicieuse. Si Ton joint à ces douces satisfactions qu'il puisait dans ses goûts distingués, celles dont il jouissait dans son intérieur, on se dira que la vie d'un pareil homme n'a été qu'une suite de momens heureux.
Le bonheur de M. Letronne réjouissait d'autant plus ceux qui en étaient les témoins, que tout en lui révélait une âme d'élite. Il était franc, juste et bon, attaché scrupuleusement à tous ses devoirs, et surtout à ses devoirs de famille. A l'âge de dix-sept ans»
pour faire vivre sa mère, qui n'avait aucune fortune, il a donné des leçons que les élèves, qu'il parvenait à se procurer ne lui payaient que vingt sous, et dans lesquelles il enseignait la grammaire, l'arithmétique, la géographie et l'histoire. Un heureux hasard le fit connaître à M. Mentelle, le géographe, membre de l'Institut, qui le distingua et se l'adjoignit pour l'aider dans ses travaux, ce qui le mit bientôt sur le chemin de la fortune et de la célébrité. Parvenu à une sorte d'aisance, il ne tarda pas à se marier. Sa femme, qu'il a perdue jeune, n'a cessé de l'adorer qu'en mourant, et les cinq enfants qu'il laisse et qui le pleurent, béniront sa mémoire jusqu'à leur dernier soupir, tant il leur a toujours donné des preuves de sa tendresse pour eux. Dès qu'il fut nommé garde général des archives, et qu'on eût joint pour lui, à cette place, celle de directeur de l'école des chartes, les élèves trouvèrent dans M. Letronne un second père. Aucun d'eux n'oubliera l'af*
fection qu'il leur témoignait et que l'appui de leur chef ne leur a jamais manqué, ni sous le rapport de la science, ni sous tout autre rapport; en un mot, il était chéri de tous ces jeunes gens, quand il leur fut enlevé par la mort en 4 848,
Lorsque la fatale nouvelle fut apportée à l'Adémie des Inscriptions, qui se trouvait assemblée ce jour-là, on leva la séance aussitôt et M. Walcknear en sortant , dit avec une émotion que partageaient tousses collègues : l'Académie est décapitée.
M., Pariset, le médecin, était fort spirituel et prodigieusement instruit. Dans 9a jeunesse il avait fait une tragédie, Electre, qui renfer* mait de grandes beautés. U l'adue à quelques amis, mais n'a jamais voulu la faire représenter, ayant choisi pour unique carrière celle
delà médecine, dans laquelle il s'est gué.
Losqu'il fut attaché à l'hôpital de la Charité il m'a dit , qu'après avoir lu les notes que l'on conserve à la clinique sur les longévités aussi bien que sur les maladies rares, il avait reconnu que, dans le nombre des centenaires de toute l'Europe, il se trouvait des hommes, d'états complètement divers. Que Ton y voyait des gens de lettres, des militaires, des paysans etc.. Les uns ne mangeaient que de la viande , les autres ne s'étaient nourris que de pain et de légumes. Ceux-là buvaient du vin, ceux-ci n'avaient jamais bu que de 1 eau; enfin, aucune uniformité n'existait dans leur manière de vivre, si ce n'est que tous se levaient de bonne heure.
11 a existé à Paris un exemple de longévité bien extraordinaire, et dont beaucoup de personnes, jeunes encore, peuvent avoir été témoins, puisque la veuve de l'inventeur des ballon», madame Monigolfier vient de mou* rir il y a peu d'années à l'âge de cent onze ans.
Dans une vieillesse aussi avancée, madame Montgolfier conservait encore la vue, Fouie, l'exercice de ses jambes, et ce qui est plus surprenant, une excellente mémoire. Peu de temps avant sa mort, elle écrivait encore ellemême à ses amis des billets, dont j'ai vu quelques-uns; récriture en était charmante et Ton était tenté de croire, en les lisant que celle qui les traçait d'une main si ferme, avait un long temps à vivre, lorsqu'elle trompa subitement cette espérance. Ce que l'on m'a di} de sa fin a quelque chose de bizarre et de touchant à la fois.
Madame Montgolfier, qui par parenthèse se levait de très bonne heure, allait tous les malins prendre l'air au Luxembourg, dont elle était voisine. Elle ne permettait point qu'on raccompagnât dans cette promenade, et l'on sait que malheureusement beaucoup de vieillards sont enclins à cette petite vanité. Comme elle se trouvait assise sur un banc , elle remarqua tout-à-coup, qu'un grand
(rouble se manifestait dans ses idées. Elle se leva aussitôt pour retourner chez elle; mais il lui fut impossible de se rappeler, ni le nom de sa rue, ni le sien. Effrayée de sa situation, elle aborda un monsieur qui passait, dont l'air comme il faut lui inspira de la confiance, et le pria de vouloir bien lui prêter secours, en la reconduisant à sa demeure. A la vue d'une femme bien vêtue, qui par sa figure annonçait un âge fort avancé, le monsieur consentit très volontiers à lui rendre ce service, et lui demanda dans quelle rue elle logeait. — Ah ! voilà ! répondit la pauvre dame, c'est que j'ai le malheur d'avoir oublié où je loge, et comment je me nomme. Gela n'est pas bien extraordinaire ; j'ai cent onze ans. — Cent onze ans ! dit aussitôt l'inconnu , vous êtes donc madame Montgolfier ? — C'est cela ! c'est cela! s'écria-t-elle avec joie.
Grâce au hasard qui voulait que ce monsieur, habitant du quartier, eût souvent en-
tendu parler d'elle il put la ramener dans sa demeure, où le surlendemain die s'éteignit aussi doucement que s'était éteinte sa mémoire.
Peu de gens de lettres aiment la musique, tandis que la plupart des artistes en sont passionnés. Les premiers n'avouent cependant point qu'elle les ennuie ; car il est à remarquer que personne n'ose dire franchement : Je n'aime pas la musique ; mais les bâillements et parfois le sommeil les trahissent. Cela tient-il à ce que les concerts privent les gens de lettres d'une conversation propre à faire briller 1 esprit, et que les artistes préfèrent un délassement qui, plus que tout autre, donne l'essor à l'imagination ? Je ne sais, mais j'ai vu le plus grand nombre de nos littérateurs, M. de Chateaubriand en tête, entendre avec indifférence les plus célèbres chanteurs ou cantatrices, et s'ennuyer mor-
tellement de la musique instrumentale. Au contraire, j'ai toujours vu les artistes écouter avec enthousiasme toute espèce de musique, et même plusieurs d'entre eux cultiver cet art. On peut citer ici M. Ingres, que les musiciens sont fiers de voir jouer sa partie de violon dans un quatuor, avec un talent que Ton ne croirait pas pouvoir être acquis par un si grand peintre.
M. deProny, mathématicien et membre de 1 Académie des Sciences, était aussi distrait qu'on peut l'être ; il ne se rappelait jamais un nom, une adresse ; il n'allait point dans une maison sans y laisser son parapluie, son chapeau (qu'il portait rarement sur sa tête, , il est vrai ) ; il se trompait sans casse de porte cochère lorsqu'il allait voir quelqu'un, entrait dans les armoires, et l'on n'était jamais bien sûr qu'il eût entendu ce que vous Teniez
de lui dire. Je me souviens qu'à l'époque du 4 8 fructidor, me trouvant un matin chez sa femme, je lui donnais des nouvelles de M. Pas tore t, qui était alors en fuite. Il sortait de faire sa leçon aux élèves de l'École polytechnique, et, par distraction, il avait emporté le morceau de blanc d'Espagne dont il s'était servi, et qu'il tenait encore à la main. J'étais alors en grand deuil ; tout en
m'écoutant, il traçait sur mon châle noir des
figures de mathématiques, et n'aurait pas laissé un coin intact, si je ne l'avais arrêté dès que je m'aperçus de la méprise qui lui faisait prendre mes épaules pour un tableau d'amphithéâtre.
11 aimait prodigieusement la musique, et savait même assez de composition pour écrire des romances dont il a fait graver quelques-unes. Un soir qu'il était allé faire une visite à madame Gail (l)y il ne la trouva
(4) Madame Gail, comme musicienne, avait un talent re-
point chez elle et voulut attendre qu'elle revint du spectacle, où la femme de chambre lui dit qu'elle était allée. 11 entra dans la chambre à coucher, le piano se trouvant placé dans cette pièce de l'appartement, et se mit à composer une romance pour passer le temps. Dans son agréable occupation, les heures s'écoulaient avec rapidité, et lorsqu'il s'avisa de regarder sa montre, il était deux heures du matin. Surpris de s'être laissé entraîner aussi tard dans la nuit, et dans l'idée qu'il était chez lui, il se hâta de se déshabiller et de se coucher. Madame Gail rentra peu de temps après suivie de sa femme de chambre qui, croyant M. de Prony parti depuis longtemps, ne songeait plus à cette visite, en sorte qu'on peut se faire une idée des cris
marquable. Avec une voix peu séduisante, elle chantait si parfaitement bien, qu'on avait le plus grand plaisir à l'entendre ; elle accompagnait admirablement sur la partition à la première vue, et elle a fait la musique de Mademoiselle Delaunay, ainsi que celle des Deux Jaloux, qui a obtenu un brillant succès au théâtre de l'Opéra-Comique.
quellespoussèrent fcwtfes deux en apercevant ira <homroe dttns le lit.
Une distraction tout aussi forte et plus bizarre peut-être, fit passer w> quarwTheure d'angoisse à Parceval-Grandmaison, auteur du poème de Philippe- Auguste y et membre de l'Académie française. 11 était au moment de signer le contrat de mariage de «a nièce, toute sa famille et tous ses amis se trouvaient rassemblés dams un salon, lorsqu'il s'aperçut avec terreur qu'il ne savait plus comment il se nommait. Tous ses efforts pour se le rappeler étant inutiles, une heureuse idée lui vint : il faisait extrêmement chaud, en sorte que les fenêtres, qui donnaient sur un jardin, étaient ouvertes; il sortit du salon, feignant de vouloir aller respirer l'air. Tout Le inonde de crier aussitôt : — Parceval ! Parceval ! mais que faites-vous donc ? c'est à votre tour de signer. Parceval accourut et signa en toute hâte, dans la crainte d un nouvel oubli.
Je puis citer un second exemple de celte aberration d'esprit momentanée. M. de La Place m'a conté qu'une fois, après avoir pendant tout un jour fatigué son cerveau sur une même idée, il alla le soir faire une visite à Tune des sœurs de l'empereur Napoléon. La princesse n'étant point chez elle, le concierge lui présenta la liste sur laquelle on s'écrivait, mais il lui fut impossible de se soti venir de son nom, et, pour se tirer de là sans passer pour un fou, il dit à cet homme qu'il reviendrait dans un autre moment, et s'enfuit.
On sait que pendant longtemps les disputes élevées entre les médecins de la Faculté et les homéopathes ont été vives et fréquentes, et que sans cesse les deux partis s'attaquaient, soit par paroles, soit par écrit. En jour , à table , le docteur D*** disant
qu'un médecin homéopathe voulait se battre avec lui, et qu'il était fort désagréable d'être tué pour avoir fait imprimer que les doses de ces messieurs étaient tout à fait impuissantes. — Parbleu ! s'écria J. J. f qui se trouvait là, c'est bien simple ; battez-vous avec des pistolets chargés d'un centième de balle et d'un millième de livre de poudre.
La timidité la plus commune est celle qui naît de Tamour-propre. Pour une personne timide par nature que le hasard peut vous faire rencontrer, il en est mille qui ne se troublent qu'à l'idée de ne point obtenir assez de succès ; l'absence de prétentions les mettrait à l'aise et leur laisserait tous leurs moyens, que la crainte de ne pas être applaudies paralyse.
Je comprends ce genre de timidité dans les acteurs dont la fortune, la position dans
e monde, en un mot, toute l'existence, détend du succès au théâtre ; aussi ai-je questionné plusieurs de nos plus grands cornéliens sur ce sujet. Mole et mademoiselle uomtat n'avaient jamais peur; ils s'amusaient tellement à jouer la comédie que rien ne pouvait les distraire de la pensée de leur rôle , dans lequel ils s'identifiaient sur la scène comme si la salle eût été vide. Fleury, au contraire, qui pendant les plus belles années de sa jeunesse avait essuyé toutes les rigueurs du public, ne paraissait jamais sur le théâtre sans éprouver une émotion que les plus vifs applaudissemens avaient peine à calmer. Mademoiselle Mars et Talma n'avaient de crainte qu'aux premières représentations; aux secondes, ils cessaient de trembler, et cela se conçoit parfaitement : il doit être bien pénible de se trouver personnellement livré aux outrages d'un parterre mécontent. Lorsqu'une pièce tombe, l'auteur a la ressource de se reculer dans sa loge ou de
se blottir derrière une coulisse, et c'est Facteur qui reçoit en face, comme par procuration, les huées et les sifflets.
Il est donc facile de s'expliquer comment mademoiselle Mars et Talma redoutaient les premières représentations. 11 n'en est pas de même de la jeune personne qui chante ou joue du piano dans un salon. Qu'elle chante, qu'elle joue plus ou moins bien, elle ne doit jamais recevoir que des compliments , dont la franchise, il est vrai, peut être parfois douteuse, mais ne peut influer en rien ni sur sa paix, ni sur sa destinée présente et à venir. Si les talents de société cessaient d'être accompagnés de prétentions, ils y gagneraient beaucoup, et nous verrions des amateurs, uniquement poussés par l'envie de se divertir, se placer plus aisément au rang des artistes.
La timidité, qui naît de l'amour-propre, n'est -elle pas aussi celle de beaucoup d'hommes, appelés à parler dans une
chambre comme députés? N'en a-t-on pas vus qui. bien* que certains d'avoir une idée sage, utile au pays, absent montera la tri» bune, retenus parla crainte^ nfe point faire un assez beau discours? Ici, pourtant, le devoir parle, mais pas assez haut, il faut croire, pour faire taire cette vanité* qui redoute la plus légère piqûre.
J'ai connu l'un de ces irembteurs, l'homme le plus spirituel et le plus tranchant dans la conversation que Ton pût voir. Nul n'élait aussi au courant que lui de tous les événements politiques et ne connaissait mieux les individus qui se trouvaient y jouer un rôle. Homme de parti par excellence, il était au fait de toutes les intrigues qui peuvent servir ou déjouer des ambitions, et il avait fait et défait des minisires, sans avoir jamais voulu lêtre lui-même.
Quand ses amis étaient au pouvoir, son crédit était immense; on peut même dire que, dans plusieurs occasions, il a gouverné
le royaume. Ses amis tombés, il restait encore assez puissant pour combattre et renverser leurs adversaires, afin de les rétablir en place, ainsi qu'il Fa fait plus d'une fois.
Néamoins, cette puissance d'une haute capacité ne s'exerçait que dans l'ombre. C'était au coin d'un salon, s'il ne pouvait jouir du calme d'un cabinet, qu'il faisait briller tant d'esprit et tant de force de tête. L'habitude qu'il avait d'émettre ses idées sans craindre de contradiction offensante, d'être, au contraire, écouté comme un oracle, lui rendait odieuse toute discussion publique, et, long* temps député, longtemps pair de France, il n'a jamais dit un mot à la tribune.
Celte timidité , née de Tamour-propre , n'atteint point les hommes chez lesquels un véritable orgueil tient la place de la vanité. L'orgueilleux ne craint ni l'insuccès ni l'outrage ; il n'y croit pas pour son compte. 11 parle, comme il agit, dans le sentiment intime de sa supériorité sur tous ceux qui
l'entourent, et n'accorde pas à des êtres vulgaires, qu'il domine de si haut, le droit de le troubler un instant; d'où il résulte que dans la carrière parlementaire l'orgueil a du bon.
D'autres causes peuvent aussi faire disparaître l'espèce de timidité dont je parle, et la Chambre de 4848 en fournit un exemple; car nulle autre ne s'est montrée aussi dépourvue de prétentions aux succès purement littéraires. La gravité des circonstances s'opposait alors à ce que l'amour-propre pût se faire jour; la question n'était plus d'être applaudi comme orateur. Il s'agissait pour les uns de conserver leur fortune, pour les autres de s'en créer une, et pour tous de sauver leur tête. Ceux qui siégeaient à la montagne parlaient à tout propos, et parlaient comme on sait ; mais ils avaient bien dans l'esprit d'autres idées que celle de tourner la phrase, de lutter d'éloquence contre M, de Montalembert, ou M. Thiers. D'autre
part, nos généraux, avec celte franche assurance qjue donne l'état militaire et Thabitude du commandement, montaient à la tribune sans la moindre émotion ; la preuve en est que, pour leurs débuts, certains d'entre eux se sont exprimés en véritables orateurs. Quant aux autres représentants, quelles qu'eussent été jusqu'alors leurs occupations et les habitudes de leur vie, ils prenaient hardiment la parole, la plupart excités, il faut le reconnaître, par le seul désir de sauver la France , s'il était possible,, et de se sauver eux-mêmes.
Mi chaud , l'académicien et l'auteur das Cratsades, non-seulement était un des hom<mes les plus spirituels que j'aie connus, mais il a donné, dans nos révolutions, l'exemple si rare d'un homme qui n'a jamais sacrifié ses opinions et jamais changé de drapeau.
Attaché jusqu'à son dernier soupir au parti légitimiste, à l'époque où l'empereur était à peu près le maître du inonde, M. de Fon~ ta nés, alors grand-maître de l'université, le pressait vivement de se rallier au gouvernement, et de ne plus employer sa plume contre celui qui venait de rétablir Tordre en France. Pour Ty décider, M. de Fontanes lui dit (soit que la chose fût vraie ou non, car le fait est contesté,) : « Je sais toute l'estime que vous professez pour le caractère et pour le talent de l'abbé Delille; eh bienl l'abbé Delille consent à recevoir deux mille écus de pension. — Je le crois bien, répondit Michaud; il a si peur, si peur, qu'il accepterait deux cent mille livres de rente.
Un homme de lettres pauvre, qui connais* sait puis longtemps M. Rotschild, disait, en parlant de ce riche banquier. « Je puis
dire à sa louange, que je l'ai rencontré dernièrement, qu'il m'a reconnu, qu'il est venu à moi de l'air le plus affable, et que nous avons causé tnilliannairement ensemble pendant plus d'un quart-d' heure. »
Un allemand, qui venait de faire un voyage en France, se trouvait dans un salon de Francfort. Voulant se rendre habituel un usage qu'il avait remarqué à Paris, lorsqu'il fut sur le point de se retirer, en se glissant vers la porte, il se mit à chercher son chapeau dans tous les coins du salon, sans prendre congé de personne, mais non sans renverser des fauteuils, des tables, briser des porcelaines, etc. — Won Dieu! que faites-vous donc monsieur B*è* ? s'écria la maîtresse de la maison, effrayée de ce ravage. — Je sors à la française, madame.
On sait combien pendant plusieurs années, à l'occasion de la politique, le désordre s'était établi jusque dans les cours publics, et combien d'habiles professeurs, en butte à ces excès vraiment indignes d'une jeunesse studieuse, se sont vus contraints d'abandonner leur chaire. Un d'eux M. Hippolyte Royer-Colard, neveu du célèbre doctrinaire et professeur d'hygiène à la Faculté, devint l'objet de ces scènes tumultueuses ; mais comme il était presque aussi jeune et tout aussi entêté que ses auditeurs, il résistait aux cris, aux sifflets, et parvenait toujours à finir la leçon, ce qui exaspérait encore plus les turbulents. Un jour qu'il avait terminé sa tâche, assez épineuse comme on voit, et qu'il retournait chez lui, un grand nombre d'élèves, résolus à en finir, se mirent à le suivre dans les rues, en l'accablant de menaces et d'Invectives. Royer-Colard, sans presser le pas, marchait d'un air tranquille au bruit de ces clameurs, lorsqu'arrivé au
pont des Arts, il tire de sa poche une pièce de cent sons et la jette au receveur, en disant : — Je paie pour ces messieurs.
Pas un ne profila de cette politesse si comique, et tous se retirèrent en riant :
Le nombre des personnes qui croient à l'influence de la lune sur les changements de temps est immense. Sans cesse nous entendons dire : « Il pleuvra jusqu'à la nouvelle lune. » Et pas un jardinier ne s'échine, en arrosant ses fleurs et ses légumes, sans avoir pour consolation l'idée que la nouvelle lune est prochaine. Par malheur, la nouvelle lune arrive et le temps ne change pas. J'ai vécu maintenant bien des années, et j'ai vu la pluie comme la sécheresse continuer ou cesser indifféremment avec les lunes nouvelles (I). Or, dans l'admirable structure de notre monde, toute
(4) Notamment cette année-ci, 4852.
règte est îiïmmeaàâe : en n'a jamais vu faillir ub seul jp@w I effet de la hme sur les murées; et si od astre amenait des variations dans le temps beau eu mauvais, ce serait, sans aucun doule, dune façon régulière, et non comme par suite dtra hasard qu'explique facilement la fréquence des changements de inné.
J ai entendu M. de Lagrange, M. de Laplace et M. Poisson nier celte influence que Ton attribue assez généralement à la lime. Je sais bien que plusieurs personnes, pour appuyer leur préjugé sur **» nom célèbre, prétendent que leur opinion est celle de M. Arago. Cependant, voici ce qu'a écrit ce savant astronome dans XAlmanach du bureau des longitudes (1 ).
c Les astronomes , les physiciens et les € météorologistes semblent généralement € convaincus que la lune n'exerce sur notre
(4) 'Annuaire de 4855, p. 437.
c atmosphère aucune influence appréciable; « mais on doit avouer qu'ils sont seuls de c cet avis. L'immense majorité du public « croit fermement à une action puissante de « notre satellite. >
On conviendra que les astronomes, les physiciens et les météorologistes doivent être plus aptes que nous à juger une pareille question. Puis, M. Àrago ajoute plus bas :
€ Si cette première attaque contre des c préjugés très enracinés est sans résultat, c je demanderai aux lecteurs de Y Annuaire « la permission de recommencer le combat c dès que la météorologie aura fait les nou* « velles acquisitions que tout nous autorise € à espérer. >
M. de Chateaubriand» même dans sa jeu* nesse, était d'une taciturnité peu commune» au point que je pensais souvent qu'il aimait
mieux, et non sans raison, s'entretenir avec lui-même qu'avec tout autre. Si la conversation ne se portait point sur un sujet qui frappât son imagination , ou seulement si dans le cercle il se trouvait une personne qui ne lui fût pas agréable, il gardait un profond silence, ensorte que, parmi tant de gens, avides de le connaître, beaucoup ont pu se trouver avec lui pendant plusieurs heures, sans entendre le son de sa voix. Et pourtant, qui parlait mieux que M. de Chateaubriand 1 quelle originalité d'aperçus sur les choses les plus élevées comme sur îles plus vulgaires, et quelle élégance, quel charme de langage ? En lui, la distinction de pensée se joignait à celle de l'expression, au point qu'il était regrettable qu'on ne pût écrire tout ce qu'il disait. Dans les derniers temps de sa vie, la vue d'un tableau de M. AU ligny, qui représentait l'acropole d'Athènes, le fit sortir un jour de l'espèce d'apathie qui
lui était devenue habituelle, et il se mit à parai
1er de la Grèce avec tant de chaleur et de poésie, que nous retrouvions tous l'auteur ÏÏJtata.
Longtemps avant cette époque, dans tes commencements de la Restauration, il se fit un service à Saint-Denis, en mémoire de l'infortuné Louis XVI, auquel toute la famille royale assista. M. de Chateaubriand devait s'y trouver ; mais cette cérémonie ayant lieu de très bonne heure, il avait promis à einq ou six personnes, au nombre desquelles j'étais, de revenir déjeuner avec elles à Paris. H y vint en effet, et tout le monde de lui dedemander aussitôt comment les choses s'étaient passées, et comment l'abbé de Boulogne avait rempli sa haute mission comme prédicateur, « Pas mal, pas mal, dit-il, mais il n'a pas assez profité de la circonstance pour appuyer sur le point important, sur le grand principe de la légitimité. Il fallait qu'il dit.... Alors se mettant à la place de l'abbé de Boulogne, lui prêtant ses idées et s'ani-
mant peu à peu jusqu'à In chaleur de l'enthousiasme, il improvisa la plus belle oraison funèbre que puisse inspirer au génie l'exaltation du sentiment royaliste.
M. de Chateaubriand, dans sa jeunesse, avait la plus charmante tête que l'on pût voir. Sans exagérer le moins du monde, on peut dire que le génie brillait dans ses yeux, dont l'expression avait quelque chose de magique. Son sourire était ravissant ; il en a conservé le charme jusqu'à ses derniers jours, ce qui Ta aidé bien souvent à répondre autrement que par des mots au torrent déloges ad mirât if s qui l'attendaient dans tous les salons de l'Europe , où beaucoup de ceux qui le voyaient fréquemment n'ont connu de lui que ses chefs-d'œuvre et son sourire.
On a souvent reproché à M. de Chateaubriand d'être atteint de cette faiblesse que M. Saint-Marc Girardin, dans un article sur J.-J. Rousseau, appelle la préoccupation maladive du moi, et de se nommer trop souvent
feu d'une vie de gloire et d'amour, dont la flamme ne se ranimait que pour des instans! Toutefois, plusieurs motifs ont rendu de tout temps agréable la société de ce grand écrivain. D'abord, le souvenir des doux momens que Ton devait à sa plume, puis, l'aménité de son caractère, qui, jointe aux manières si gracieuses que M. de Chateaubriand a conservées jusqu'à son dernier jour, rendait toute espèce de rapports avec lui doux et flatteurs. Par suite d'une extrême indulgence pour les talens médiocres, il n'a jamais Messe aucun amour-propre; et nul ne se plaisait davantage à rendre sincèrement jus* tice au moindre mérite ; soit qu'il fût ou non en présence d'un auteur, d'une jolie femme, d'un homme d'esprit, le jugement qu'il portait sur eux élatt de nature à leur plaire, eu un mot, il aimait à louer, et la louange qui partait de si haut, avait, pour quiconque la recevait, un charme propre à satisfaire les plus exigeants.
Celte mansuétude de caractère, il faut bien l'avouer à regret, semKj n'avoir appartenu qu'au grand poète; elle a abandonné l'homme politique , puisque , malheureusement , les Mémoires d'outre-tombe laisseront des traces de haine et de partialité poussée jusqu'à Tin* justice. Plût au ciel que Fauteur des Martyrs n'eût jamais voulu devenir un homme d'état ! 8a carrière politique n'a rien ajouté à sa renommée, et seule, elle a pu lui faire connaître le sentiment de la haine et lui créer des ennemis. Si M. de Chateaubriand se fût contenté de sa gloire littéraire, cette gloire était encore trop radieuse pour ne point répandre du charme sur sa veillesse. Peut-être alors son regret de n'être plus jeune eût-il été moins profond, moins amer, et ne l'eût-il pas conduit si tristement au tombeau.