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loi du jury, que la révolu lion venait d'établir en France, M. Bernard i, un de nos plus savants légistes, prononça devant moi les paroles suivantes : c J'entrevois dans la loi du jury le danger le plus éminent pour la société. Le devoir et la conscience d'un magistrat l'obligent à sacrifier la vie d'un grand coupable au salut de la société, de même qu'un chirurgien trouve la force de faire souffrir un blessé pour lui sauver la vie. Le but, dans les deux cas, sert à donner du courage. jNiais comment croire que le premier bourgeois venu, qui n'a jamais subi la triste né? cessité de condamner à mort son semblable, et ne s'est jamais rendu compte des hautes considérations qui nous y contraignent, étouffera ta pitié pour le criminel qu'il aura sous les yeux ? Tous les jurés se borneront à envoyer aux bagnes les plus affreux scélérats, et dans quarante ans, vous aurez en France trente mille forçats libérés.
On voit trop aujourd'hui que le pronostic
s'est réalisé, et que si, grâce à la transportation, on n'allait pas remédier au danger que prédisait M. Bernardi , Dieu sait ce que les bagnes, a la longue auraient fait de la société française.
Une autre fois , j'entendais dire à un médecin, qui regardait une lampe Carcel, dont l'invention était récente, t Dans vingt-cinq ans, tous ceux qui sauront opérer de la cataracte feront fortune. »
J'entends, en effet, dire à quelques-uns de nos premiers opérateurs que le chiffre des maladies d'yeux a doublé.Cetle autorité à part, n'est-on pas surpris du grand nombre de personnes, assez jeunes encore, que Ton voit obligées de porter des lunettes, ou ce qu'on est convenu maintenant d'appeler des conserves ? J'en connais même plusieurs qui ne peuvent plus travailler qu'à la lumière de deux lampes, tant la vue devient exigeante , si Ton peut s'exprimer ainsi , lorsque , dans l'espoir de l'aider, on la fatigue. J'ai vu mon
père , fort âgé , écrire et lire les soirs, à la faible lueur d'une bougie, et cela, sans le se* cours d'aucun verre. Il est vrai que ses yeux n'avaient jamais supporté l'éclat formidable de lumière qu'exige maintenant l'éclairage d'un salon ; avant que Ton n'eût inventé les quinquets , les carcels etc., etc., un lustre et cinq ou six candélabres garnis de bougies (de cire), suffisaient parfaitement pour éclairer une salle de bal.
Le souvenir d'une autre prophétie, qui me revient souvent en mémoire est celle qui suit : Un soir, j'assistais avec Grétry a Tune des premières représentations de lu Médée de Chérubini. Tout le monde sait que Grétry aimait peu ce qu'il appelait déjà la musique ta» pageuse (I) 9 il écouta donc tout Topera sans prononcer une parole. Lorsque nous sortîmes tous de la loge, il me prit le bras et me dit,
(I) Notez que si Ton voulait aujourd'hui représenter Médée, il faudrait nécessairement recharger la partition.
avec ce fin sourire demi l'âge n'avait point
altéré le charme : vous êtes jeune, ma chère
enfant, vous entendrez battre la mesure à coups de canon.
Nous n'en sommes encore qu'aux saxophones.
Le comte d'Est*****, faisant une visite à la duchesse de L*" , oublia par distraction son manteau dans l'antichambre. En le lui renvoyant le lendemain, la duchesse lui écrivit le billet suivant :
« Lorsqu'on s'appelle Joseph , on ne de- « vrait jamais laisser son manteau chez une « femme. »
A l'époque de notre première République, quand le sang coulait sans relâche sur les
échafauds, quand les prisons regorgeaient d'hommes et de femmes de toutes les classes arrêtés comme suspects, et <!<kstraés à une mort prochaine, on sait que d< s armées, levées comme par enchantement , n'en repoussaient pus moins de nos frontières les étrangers ligués contre la France. Toutefois, la terrear qui faisait tant de victimes dans notre malheureux pays, étendait son bras sanglant jusque sur les braves qui défendaient le sol : des commissaires, envoyés de Paris, et investis dans nos camps d'une autorité presque sans bornes, pouvaient , par un seul mot faire tomber la tête de ceux qu'il leur plaisait d'accuser de trahison , sans en excepter le général, qui venait de gagner une bataille»
Un de ces commissaires écrivit un jour au comité de salut public qu'on avait empoisonné l'eau* de -vie destinée aux soldats: pour preuve , il envoyait une bouteille rem* plie de cette eatt-de-vie, ajoutait, qu'il ve-
naît de faire mettre au cachot huit personnes, qui lui semblaient pouvoir être compromises dans l'affaire.
Le comité de salut public fit venir Bertholet, un de nos plus célèbres chimistes. On lui remit une partie de ce que contenait la bouteille, en lui ordonnant de faire l'analyse et d'apporter son rapport sous trois jours. Avant le terme fixé, Bertholet apporta ce rapport , dans lequel il affirmait que l'eaude-vie ne contenait aucun poison. Que ^selon toute apparence , les rouliers en ayant bu pendant la route, ainsi que pareille chose arrive souvent, ils avaient rempli les barils avec de l'eau croupie, puisée dans un fossé, ce qui faisait contracter à cette boisson un goût et une odeur fétide, inconvénient qui ne présentait nul danger pour la vie et la santé.
— Mais boiriez- vous vous-même de cette eau-de*vie? lui dit on.
— Certainement, répondit Bertholet.
On fit apporter la bouteille , et on lui en versa un demi-verre qu'il avala tout d un trait.
— Diable ! dit un des membres du comité il faut que vous n'ayez pas peur.
— Bien moins qu'en signant mon rapport, répliqua Bertholet.
Un jeune homme s'excusant dans un salon de ne point faire le quatrième au whist sur ce qu'il ne savait pas le jeu. — Vous ne savez pas jouer au whist, dit M. de Tailleyrand, ah ! monsieur, vous vous préparez une vieillesse bien malheureuse.
Je tiens de M. H*"**, un des vieillards qui ont le plus vu et le plus retenu , un fait aussi affreux que bizarre, qui lui avait été rapporté
par Lemot, le sculpteur (*), dont l'extrême véracité était généralement reconnue.
Topino-Lebrun , le peintre d'histoire avait été l'élève de David. La douceur et la bonté de son caractère, qui devaient l'éloigner du crime, n'empêchèrent point que l'exaltation républicaine qu'il puisa dans l'atelier de son maître, le conduisit jusqu'à consentir à siéger dans l'affreux tribunal que présidait Fouquier-Tinville. 11 prenait fort souvent la défense des victimes, au point que le comité de salut public allait le traduire lui-même en jugement lorâque le 9 thermidor arriva ; toutefois, soit entraînement, soit peur, il n'en condamna pas moins à la mort un grand nombre d'innocents.
Lemot, son camarade de classe et d'atelier, était bien loin de partager ses opinions révolutionnaires ; mais le souvenir d'une longue
(4 ) Lemot a été 4e maître de Pradier i que les arts viennent de perdre.
amitié, et les services politiques que Topino- Lebran lui rendaient sans cesse, s'opposaient impérieusement à ce qu'il rompît ses relations avec lui. H était donc venu le voir un matin, lorsque tout en causant, il remarqua dam un coin de l'atelier, un tableau, posé sur un chevalet et recouvert d'un voile que l'œil ne pouvait percer. *— Qu'est-ce que cela? lui dit- il, en faisant quelques pas pour s'approcher du chevalet. — Personne que moi ne doit le voir, s'écria Topino-Lebrun qui l'arrêta brusquement.
Ces mots avaient été prononcés avec un accent si sombre, et venaient de faire naître une si grande pâleur sur le visage du pein* tre que Lemot, ému, insista vivement et dans les ternies les plus affectueux, pour obtenir la confiance de celui qui semblait subir une sorte de torture» Touché d'un intérêt qu'il ne croyait peut-être plus devoir inspirer, et qui portait du baume sur la blessure de son âme, Topino-Lebrun courut tout à
coup vers le chevalet, leva le voile, et découvrit un tableau qui représentait plusieurs têtes coupées et sanglantes.
Lemot reculait épouvanté : — Écoute, lui dit-il, j'ai le malheur de condamner des aristocrates ; les figures de ces malheureux me poursuivent le jour, la nuit, en tous lieux, et je ne sais comment il se fait qu'en les retraçant sur la toile il me semble que cela nie soulage un peu.
Le mot : cela me soulage un peu, donne le frisson, et Ton devine sans peine avec quel sentiment d'horreur mêlé de pitié , Lemot dut quitter ce jour-là le compagnon de sa jeunesse.
Echappé à la mort que subirent si juste* ment ses atroces collègues, après le 9 thermidor, Topino-Lebrun s'occupa pendant quelque temps de son art, et il exposa au salon un tableau d'Oreste poursuivi par les Ëuménides. Cet ouvrage d'autant plus remarquable que Ton traitait alors fort peu de
sujets mythologiques, attira beaucoup les regards. M. H , frappé de l'horrible expression du visage d'Oreste, sur lequel l'artiste avait peint ses propres angoisses, en parla un jour à Lemot ; celui-ci répondit en lui racontant ce qu'on vient de lire plus haut, et tous deux ne doutèrent point que le malheureux ne portât ses remords jusqu'à la tombe. Tel est néanmoins l'ascendant de l'ivresse démagogique, que Topino-Lebrun ne tarda pas à s'engager de nouveau sous le drapeau révolutionnaire. Compromis dans l'affaire de Babeuf, dont il se tira difficilement, il entra plus tard dans la conspiration ourdie contre le premier consul, et qui échoua le 40 octobre A 800 ; condamné à mort il fut exécuté em80l.
C'était une chose bien comique, si le fond n'en avait pas été aussi triste, que les scènes qui se passaient chaque soir dans les théâ~
— t. 58 — très sous le régime «le la terreur. Une foule de gens à visage hébété ou à visage atroce, remplissaient le parterre et les galeries, hurlant, pendant les entr,actest la Marseillaise ou la Carmagnole. S'il arrivait qu'un d'eux découvrît un ruban blanc sur la tête d'une femme, le cri : A bas la cocarde blanche ! devenait général, et la pauvre dame se voyait contrainte de mettre sous ses pieds son bonnet ou son chapeau.
Rien n'était plus difficile alors que d'arrêter le répertoire pour une semaine : il n'existait encore qu un très petit nombre de pièces révolutionnaires, et la plupart des anciennes pièces n'étant point à Tordre du jour, excitaient des clameurs extrêmement effrayantes pour les comédiens. Le fait suivant peut en fournir une preuve.
Un soir, une foule de frères et amis qui sortaient d'un banquet où le vin n!avait pas été épargné, voulurent se régaler de la comédie française, qui s'appelait alors le Théâ-
tre de la. République. Coiffés du bonnet rouge» ils occupaient le parterre et quelques parties de la salle. On donnait ce jour-là Brutus et les Jeux de V Amour et du Hasard; ensorte qu'au lever de la toile , la vue du sénat romain, aussi bien que les discours de Brutus et de Valérius Publicola, obtinrent la plus grande faveur; mais dès la seconde scène, lorsque Arons se permit de dire :
Ce peuple indocile et barbare, Que la fureur conduit, réunit et sépare, Aveugle dans sa haine, aveugle en son amour, Qui menace et qui craint, etc., etc.
Un vacarme épouvantable couvrit la voix, de l'acteur. — Faites-le donc taire ! faites-le donc taire ! jetez-le à la porte ! criait-on au sénat ; à bas l'ambassadeur ! Et ce fut avec la plus grande peine que Monvel, qui jouait le rôle de Brutus, parvint, en s'égosillant, à obtenir de ces terribles spectateurs qu'on le laissât répondre. Ils y consentirent cependant. La réponse calma l'orage , mais par
malheur Arons n'avait pas tout dit, et lorsqu'il reprit pour parler dans le même sens, le vin, qui produisait son effet, fit perdre toute patience aux romains de la rue Mouffetard. Les plus ivres enjambèrent l'orchestre, en criant : A la guillotine ! Et dans Tinlention d'escalader le théâtre, ils montraient déjà le poing au malheureux ambassadeur de Porsenna, qui gagna la coulisse et s'enfuit.
Monvel alors s'approcha de la rampe, et proposa de donner la petite pièce, pendant laquelle on rassemblerait des acteurs, afin de pouvoir compléter le spectacle. L'offre acceptée, ceux qui jouaient dans les Jeux de l'Amour et du Hasard achevèrent de s'habiller aussi vite qu'il fut possible, et Ton commença.
La comédie ne fut pas plus heureuse que ne l'avait été la tragédie. Aux mots de maître, de valet, des clameurs effroyables s'élevaient de toute part : — Il n'y a plus de maîtres ! il n'y a plus de valets ! à bas les aristo-
craies! tels étaient les cris, semblables à des hurlements, qui couvraient à chaque scène la voix des personnages du petit chef-d'œuvre de Marivaux.
Le désordre étant au comble, un des acteurs, qui essaya de s'adresser au public, parvint enfin à se faire entendre. — Citoyens, dit-il, la pièce que nous avons l'honneur de représenter devant vous est une très ancienne comédie, dont le sujet porte tout entier sur le changement d'habits d'un jeune homme avec son officieux (I). Il nous est donc impossible de continuer. Si vous voulez bien attendre que.... — Jouez-nous Tartufe! jouez-nous Tartufe! crièrent quelques érudits, nous attendrons.
Le bonheur voulut qu'en Rhabillant en toute hâte, on pût donner Tartufe, qui, grâce au costume ecclésiastique du principal personnage, fut applaudi à tout rompre.
0) C'est ainsi qu'il fallait appeler alors les domestiques.
Nous avons vu se renouveler sous le Directoire la perturbation sociale dont nos pères avaient été témoins à l'époque du système de Law, Quoique ce bouleversement dans les fortunes ait sans aucun doute quelque chose de fort triste* on doit avouer qu'il avait des côtés si plaisants, que parfois il était difficile de ne pas en rire. A l'époque où la confiscation avait dépouillé de leurs biens les premières familles de la France, une foule d'hommes qui, pour la plupart, manquaient totalement d'éducation, vivaient à Paris au sein de la plus grande abondance, et déployaient le luxe le plus effréné. Les sommes énormes qu'ils étaient parvenus à gagner comme fournisseurs des armées de la République leur paraissant inépuisables, plusieurs d'entre eux avaient loués ou même acheté quelques-uns des magnifiques hôtels dont la nation s'était rendue propriétaire,
ils avaient pris à leur service ceux des cuisiniers qui s'étaient rend os célèbres chez les princes de la famille royale, chez les grands seigneurs, et tenaient table ouverte. Tous remplissaient avec leurs familles et leurs amis les loges les plus chères de nos théâtres, et l'un d'eux, qu'on disait avoir joué de la basse à l'Àmbigu-ComiqUe, avait loué à Tannée la loge du roi à l'Opéra.
Dans ces beaux hôtels, meublés par Jacob à des prix exorbitants, ces fournisseurs donnaient des bals dont N magnificence surpassait tout ce qu'on peut imaginer. Comme ils y invitaient tous ceux dont ils apprenaient le nom, quelques femmes de la bonne compagnie, (entraînées par une curiosité excusable chez de jeunes personnes qui venaient de sortir de prison pour entrer dans le monde) se rendaient à l'invitation, et j'avoue que j'ai vu un de ces bals, lequel, m'a-t-on dit, a coûté trente mille francs. A l'entrée, toutes les femmes recevaient un superbe
bouquet, et on leur indiquait une pièce dans laquelle se tenaient six femmes de chambre chargées de réparer tous les petits dommages qui peuvent déranger une parure, et de remplacer, en cas d'accidents, des gants, des souliers de satin blanc et des rubans de toutes les couleurs. Une immense profusion de bougies et de fleurs ajoutait à la riche élégance des appartements, et les rafraîchissements de toutes sortes ne cessaient point de circuler, portés par dix ou douze domestiques qu'à défaut de livrée on avait vêtus uniformément.
Le maître et la maltresse de la maison parcouraient les salons, paraissant très satisfaits des compliments qui leur étaient adressés sur l'ordonnance de leur fête. Le mari avait l'air commun et embarrassé. La femme, habillée par madame Germond (4) et coiffée par Hyppolite, empruntait de sa charmante
(1) La meilleure couturière de Paris à cette époque, comme Hyppolite était le meilleur coiffeur.
toilette une tournure beaucoup moins vulgaire, et j'ai observé le même effet dans tous les ménages de parvenus.
A minuit, un très beau feu d'artifice précéda le souper, qui fut servi dans une salle dont les murs étaient tapissés de jonquilles naturelles, en sorte que plusieurs femmes sç trouvèrent mal. A cela près, tout alla le mieux du monde, et je ne crois pas que Lu* cullus, dont la célébrité gastronomique a traversé les siècles, ait jamais pu donner un repas plus recherché, et surtout plus coûteux.
Nous laissâmes le bal assez animé "pour qu'il dût se prolonger jusqu'à l'heure où devait se servir un déjeuner somptueux.
Trois jours après, j'envoyai ma carte, ce que ne voulurent point faire les deux femmes qui m'avaient conduite à ce bal, et je les en blâmai fort; car, après avoir accepté une politesse, de quelques gens que ce soient, on ne doit pas y répondre par une insolence.
Là se réduisent les seuls rapports que j'aie eus avec ces nouveaux riches ; mais plusieurs personnes de ma connaissance qui les fréquentaient m'ont souvent fait rire en me donnant des détails sur la manière dont ils jouissaient de leur fortune. Leur société se cpmposait en grande partie d'artistes, de quelques femmes, qui, privées depuis des années de tous plaisirs par les malheurs du temps, voulaient s'amuser à tout prix, et surtout de bons vivants. La table était mise chez eux, à peu près depuis le matin jusqu'au soir, à Paris comme à la campagne. Chacun pouvait amener des amis autant qu'il lui plaisait, même sans qu'il fût besoin d'en obtenir l'agrément des maîtres de maison, dont le système était que plus on est de fous plus on rit. Les grandes joies étaient de faire ce qui s'appelait des bamboches. À dîner, ceux des convives qui ne s'étaient jamais vus faisaient bien vite connaissance en se jetant des boulettes de pain d'une telle dimen-
sion parfois, que Ton courait grand risque de perdre un oçil. Toutes les plaisanteries étaient de ce genre. Un des bons vivants voulait-il se montrer plus comique que les autres, il se prenait de dispute avec un compère, placé à l'autre bout de la table, et feignant de vouloir lui jeter à la tête une carafe pleine d'eau, il en inondait son voisin , aux joyeuses acclamations de toute la société. Les vins les plus exquis stimulaient sans cesse la gaîté que faisaient naître ces gentillesses ; et lorsqu'on était las de boire et de s'égosiller à qui mieux mieux , on passait dans le salon pour se livrer à d'autres divertissements- Arnaud, l'auteur de Marins à Minihurne, qui semblait être un homme fort grave, s'amusait beaucoup chez quelques-uns de ces fournisseurs. Il m'a conté qu'ayant accepté de dîner à la campagne, chez l'un d'eux, celui-ci le pria de lui amener un bambocheur très renommé, avec lequel il désirait beau-
coup pouvoir lier connaissance. Le jour eonvenu étant arrivé, Arnaud partît de Paris avec ses amis, au nombre desquels était le jeune homme qu'il devait présenter. Comme la maison de campagne se trouvait située sur les bords de la Seine, et que la chaleur était forte, ils se iirent un plaisir de s'y rendre en bateau, afin de se baigner en route. Le maître de la maison, instruit de leur projet, voulut aller au devant d'eux avec quel* ques personnes qui demeuraient chez lui, ensorte que les deux bateaux se rencontrèrent à moitié chemin. A peine se criait-on de loin les premiers bonjours, que le jeune bambocheur saisit un paquet de linge mouillé, lç lance avec une dextérité sans pareille, et frappe en pleine poitrine le maître de la maison, qui tombe à l'eau. Tous ceux qui savaient nager se jettent au secours du mal* heureux qu'ils soutiennent jusqu'au rivage, où ils le déposent presque sans connaissance. Quant il est revenu à lui, l'auteur de Tacci-
dent s'approche et lui fait des excuses d'avoir si mal visé. — Bah ! lui répond le jovial personnage en lui leudant la main, c'est la moindre chose, la bamboche n'en est pas moins très bonne ; charmé de vous recevoir chez moi.
Le jeu des charades en action, alors fort à la mode, était celui qui ouvrait aux bamboches le plus large champ ; on peut imaginer à combien de farces il prétait, et, pour se costumer on mettait au pillage la garderobe de la maîtresse de la maison. On se drapait avec ses plus beaux châles, ses fourrures, ses voiles de dentelles, tout servait pendant quelques minutes, puis était jeté sur les tapis et foulé aux pieds. S'il arrivait que dans le désordre de la mise en scène on brisât une glace ou un meuble de prix, le rire devenait inextinguible, et l'amphytrion riait plus fort que tous les autres, soit qu'il voulût se montrer comme un homme qui savait vivre, soit que l'énorme fortune qu'il avait
faite si rapidement lui parut devoir être inépuisable.
Et cependant, de tous ces hommes qui s'é* taient enrichis dans les fournitures de nos armées, on pourrait à peine en citer deux qui aient su conserver, seulement de quoi vivre, de tant de millions qu'ils devaient à la fraude, à la mauvaise foi dont le gouvernement et surtout les pauvres soldats avaientété victimes ; tous se sont ruinés en moins de dix ans, et, retombés dans la misère, tous ont disparu.
M. de Sartines, lieutenant de police avant la révolution de 178;), venait d'apprendre que son fils avait contracté beaucoup de dettes, il le sermonait à ce sujet, lui reprochant surtout les folles dépenses qu'il faisait pour les femmes. — Ah ! monsieur, répon* dit le jeune homme, vous ne connaissez point
le bonheur d'enrichir ce qu'on aime de ce que l'on n'a pas !
H est fort à craindre que nous ne revoyions jamais un aussi grand acteur que Talma, dont le talent surpassait, je crois, celui de tous ses prédécesseurs dans Tari déjouer la tragédie. Les éloges que j'ai entendu faire de Lekain par ceux qui vivaient de son temps, sont de nature à prouver que le célèbre interprète de Voltaire était fort déclamateur, ce qui doit toujours s'opposer aux effets certains du naturel de diction. Talma, bien au contraire, n'avait jamais recours à l'emphase: il disait vrai. Aussi ne se montrait-il inférieur à lui* même que dans les parties d'un rôle où le sentiment se trouvait faux. 11 s'identifiait si parfaitement avec le personnage qu'il représentait , que tout ce qui n'était point d'accord avec le caractère établi, il ne le sentait plus et l'exprimait mal. — Changez-moi ces
quatre vers, je vous en supplie, disait-il à Fauteur de Charles VI, pendant une répétition, je vous jure que je ne dois pas dire cela» Et il en expliqua si bien la raison, que monsieur de La Ville se rendit à son désir.
Il contait qu'une des plus grandes joies qu'il eût ressenties dans sa vie avait été de voir Napoléon comprendre pourquoi de tous les poètes tragiques, Voltaire était celui qu'il jouait le moins bien. L'empereur, qui préférait la tragédie a tout autre spectacle, aimait, par suite beaucoup Talma, et lui avait accordé la faveur de l'autoriser à venir souvent le matin pendant le déjeuner. Un jour Talma s'étant présenté fut reçu, ainsi qu'il Tétait presque toujours. 11 avait joué la veille la tnort de César. L'empereur ayant assisté à la représentation lui fit d'abord quelques compliments. — Ah , Sire ! répondit Talma , je sais que j'ai été détestable ; c'est un rôle que je ne puis comprendre. — 11 est faux comme toute la pièce, dit Napoléon ; ce César est un
— H3 — faiseur de phrases qui assomme. Qu'il cher-
che de grands mots , quand il s'adresse aux sénateurs, on le lui passe ; mais lorsqu'il est seul avec Antoine, et qu'il veut lui ouvrir son cœur, pourquoi parle-t il avec la même enflure ? A-t-on jamais dit en pareil cas à son ami :
L'aigle des légions que je retiens encore, Demande à s'envoler vers les mers du Bosphore.
cela n'a pas le sens commun. Voltaire manque de vérité.
. L'empereur avait parfaitement raison. Voltaire manque de vérité. Sans parler d'Alzire et de Zaïre, dont le langage et la conduite déroutent complètement tout spectateur attentif, l'entrée de Séide dans Mahomet m'a toujours crispée.Séide retrouve Palmire,Palmire qu'il adore, qu'il croyait avoir perdue pour toujours, et voici comment il l'aborde.
Palmire, unique objet qui m'as coûté des pleurs, Depuis ce jour de sang qu'un ennemi barbare, Près des camps du Prophète, aux bords du Saïbare,
Vint arracher sa proie à mes bras tout sanglants ; Qu'étendu loin de toi sur des corps expirants, Mes cris, mal entendus sur cette infâme rive, Invoquèrent la mort sourde à ma voix plaintive ! 0 ma chère Palmire etc., etc..
Conçoit-on que ce soient là les premières parole» qu'il trouve en revoyant celle qu'il aime? qu'avant, de lui dire un mot de sa joie, de son bonheur, il se mette à lui raconter géographiquement dans quels lieux et comment elle lui a été enlevée, chose que Palmire sait tout aussi bien que lui ? Ajoutez à H critique de la pensée une critique plus minutieuse : c est qu'il est impossible à l'acteur, pendant toute cette tirade, de reprendre sa respiration ; car il ne s'y trouve pas un seul point. Il faut avoir l'habitude de pécher des perles, de plonger, pour la réciter d'un bout à l'autre sans étouffer.
Qu'il y a loin de cette boursouflure et de ces faux mouvements à la noble simplicité et au naturel admirable de Racine. Que Ton se rappelle Oreste retrouvant Pylade à la cour
dé Pyrrhus, Esther revoyant Elise, et que Ton compare.
Tout est vrai dans les tragédies dé Racine, le sentiment aussi bien que le dialogue. Sous ce rapport du dialogué, quelle scène remportera jamais sur celle où Néron surprend Britatmictis avec Junte ? Comme chacun dit juste ce qu'il doit dire, répond ce qu'il doit répondre! Et notez que le mot propre, si simple qu'il soit, est toujours celui qu'emploie le grand poète. De là cette vérité qui frappé le spectateur et produit l'intérêt qui l'entraîne. Aussi , pour en revenir, enfin, à Talma, les ouvrages de Racine étaient-ils ceux qu'il jouait le plus admirablement. 11 faut excepter le rôle d'Achille, qu'il n'a jamais bien entendu. Mais on n'a pas encore oublié combien il était beau dans les rôles d'Oreste, de Néron, de Joas, et ce qu'il a su faire de celui d'Antiochus dans Bérénice, qu'il n'a joué, je crois, que deux fois, pour des bénéfices, la Comédte-Française ayant, de*
— ne —
puis longtempsy relire Bérénice dû répertoire.
La nature avait créé Talma pour être un acteur tragique, en lui donnant la taille qui convient au théâtre, un très beau visage % dont les traits mobiles se prêtaient à toutes les expressions, et un organe sonore et profond à la fois. Cet organe était si flexible que, selon la situation, tantôt il touchait rame, tantôt il imprimait la terreur; et j'ai souvent vu Talma exciter les transports du parterre en prononçant un seul mot. Dans Ândromaque, quand il engageait Pylade à ne point s'unir à son triste sort, à ne plus s'exposer pour lui, et qu'il terminait en lui pressant la main et en disant : Va-t-en. A ce mot va-t en, l'attendrissement était au comble. Dans Mantius, on n'a pas oublié l'effet prodigieux qu'il produisait lorsque, après avoir fait lire à Servilius la lettre qui convainc ce faible ami d'avoir dévoilé le complot, il joignait ses mains crispées, attachait sur le coupable
un regard dont rien ne saurait peindre la terrible expression et lui disait seulement : Quen dis-tu f
J'étais surprise d'une chose, c'est que cet effet fut toujours aussi admirable et que Talma ne le manquât jamais. Je lui en témoignai une fois mon étonnement et je lui demandai s'il n'avait pas noté les inflexions de sa voix. — Non, vraiment, me répondit-il ; mais, en composant mon rôle, il me semblait si cruel, si affreux de me voir trahi par Sorvilius, que, dans mon indignation, j'ai trouvé l'accent vrai, et chaque fois que la trahison se représente, je retrouve l'accent.
Ceci, joint à ce que m'a dit parfois mademoiselle Mars en me parlant de quelques-uns de ses rôles, a contribué à me faire comprendre pourquoi les grands acteurs sont si rares. 11 leur faut être doués d'une sensibilité toute particulière, applicable à l'art , pour s'élever au-dessus des acteurs vulgaires. J'en apporterai en preuve l'obligation où se
trouvaient toujours mademoiselle Mars et Talma de répéter jusqu'à satiété les scènes touchantes, afin de parvenir à ne plus pleurer réellement. Cesl ce que tous deux appelaient user les larmes.
Talma était d'un caractère bon, naturel et franc. Le besoin de calme et de repos, que lui rendaient nécessaires les vives émotions du théâtre, lui donnait une certaine indolence habituelle qui le rendait très facile à vivre. Bien qu'il ne fût pas précisément gai, il avait des accès de comique les plus aimables du monde. Alors, les mots spirituels et bouffons lui venaient en foule, il racontait fort plaisamment, vt je lui ai même vu jouer un rôle, dans une parade, mieux que n'auraient pu le faire Brunet ou Pothier, de fiante mémoire.
Il était extrêmement facile d'exciter sa sensibilité et de toucher son cœur. Aussi 9a bourse élaiuelle sans cesse ouverte à de pauvres comédiens de province qui, dans la
i détresse, avaient eu l'heureuse idée de s'a-
i dressera lui, et jamais il n'a pu résister au*
I instances de gens quH savait être peu for-
I tunés. Daûs on de ces moments où son ima*
gination, si vive, lui exagérait les torts de la
i Comédie-Française envers lui , il vint me
i voir un jour, tout rouge encore de colère.—
il La mesure est comble, me dit-il ; je ne veux
i plus me tuer pour ces gens là. Je viens de
I leur déclarer que je ne jouerais phis qu'une
| fois par semaine, et j'ai commencé en disant
i de changer l'affiche où je suis annoncé pour
j demain-,
i Comme il n'en joua pas moins le lende-
i main , quand je le revis , quelques jours i après, je lui dis que j'étais bien aise qu'il se fût réconcilié avec la Comédie. — Je ne suis pas du tout réconcilié , me répondit-il. Je n'ai rien cédé aux gros bonnets; mais que voulez-vous que je réponde aux quart-depart lorsqu'ils me disent que je leur retire
leur pot-au-feu? Il faut bien que je joue pour eux.
À cette époque, en effet, la part entière, à la Comédie-Française , était bien loin de donner aux premiers sujets les vingt- quatre mille francs qu'elle rapportait avant la révolution, et ceux des sociétaires qui n'étaient encore arrivés qu'au quart de part pouvaient à peine payer leurs robes ou leurs habits de théâtre. On conçoit donc comment Talma, qui était profondément bon, et dont les colères, à vrai dire, ressemblaient beaucoup à celles des enfants, ne résistait pas aux sollicitations des quart-de-parts.
Ce que Talma a gagné d'argent dans sa vie est prodigieux. De la Comédie-Française et des théâtres de province, pendant ses voyages, il a reçu près de deux millions. Mais, bien qu'il prétendit avoir de Tordre, parce qu'il écrivait, à la vérité, jusqu'à sa moindre dépense, il ne s'en ruinait pas moins avec les ouvriers, dont il avait la passion. Quand il
eut acheté à Brunoy une charmante habitation, dont les plus grands seigneurs s'étaient contentés jusqu'alors, il put se livrer au bon* heur de vivre entouré de maçons, de menuisiers et de peintres. 11 habitait le château pendant qu'il faisait travailler aux communs, puis allait se loger dans les communs lorsqu'on rebâtissait le château. Le parc, qui était fort beau, occupait sans cesse tous les terrassiers du pays : les allées et la petite rivière qui le traversaient ont peut-être changé vingt fois de place. 11 résultait de cette manie que Talma, qui n'avait aucun vice, faisait toujours des dettes. L'empereur les lui paya une fois; puis, enfin, devenu plus sage, il paya, dans ses dernières années, celles qu'il avait faites depuis et laissa même à ses héritiers une fortune honnête.
Talma est mort le 4 8 octobre 1 826. Il avait publié , Tannée précédente , une brochure in-8, intitulée : Réflexions sur Lekain et sur l'art théâtral, dont le style ferait honneur à
la plume la plus exercée, et que tout acteur qui se destine a jouer la tragédie devrait lire.
Lorsque mademoiselle Mars 9 quitté le théâtre, bien qu'elle eût près de soixante ans, elle conservait encore une laille charmante, les plus belles dénis du monde, un sourire ravissant et un organe ! ah ! quel organe ! Je me souviens que, lorsqu'elle voulut quitter son rôle dans une petite pièce de moi, Charlotte Broun, elle vint nie voir afio de m'adoucir le coup parles paroles les plus flatteuses, tout en me disant franchement que le rôle lui avait toujours semblé secondaire et qu'il lui était pénible de s'habiller pour venir entendre applaudir monsieur Monrose. J'avais alors fort mal aux yeux, ce qui m'obligeait à terçir mç& parviennes et mes volets fermés, en sorte q#£ noua causions
ensemble sans noue voir, toisqa'une femme de m& amies arriva, No*^ «oiis œiales aussitôt touies les trow à jrrler d autre chose; mais à peine mademoiselle Mars e»t-eUe prononcé vingt mots que mon amie s'écria : f Ab! c'est mademoiselle Mars ! Que je suis changée de me rencontrer avec elle! » Il est certain qu'il était impossible 4e confondre le son 4e voix argentin de mademoiselle Mars avec aucun autre, si ce n'est avec celui de mademoiselle Desgarcins (4 ) .
L'âge étant venu, quelques amis de marierooiaeUe Mars lui conseillèrent de ohanger d'emploi. Elte y pensait souvent; mais les rôles quel lui fallait prendre lui semblaient offrit u&: cteamp trop étroit au t aient, à l'exception de deux : madame Evrard, dans te Viewc célibataire r et madame Pernelle, daus
(f ) Je n'ai vu jouer à mademoiselle Desgartins que le rôle cTJJdelmone, dans Y Othello de Duos. Elle est morte jeune, folle, et après s'être donné, par jalousie, trois coups de couteau, ce qui l'avait forcée à quitter la scène.
Tartufe. — ■ Ah ! madame Pernelle ! disaitelle, voilà un beau rôle ! un rôle de grande actrice ! Néanmoins, je crois qu'il faut attendre un peu.
Elle attendit, en effet, plus d'un an. A la fin, affligée, malheureuse de voir plusieurs journaux et quelques-uns de ses camarades parler sans cesse de son âge, elle se décida, à son bien grand regret, à quitter le théâtre, non sans avoir encore obtenu un succès immense en créant le rôle de mademoiselle de Belle-lsle.
J'ai entendu dire à deux ou trois personnes que mademoiselle Mars n'avait point desprit, d'où j'ai toujours conclu que ceux qui parlaient ainsi avaient peu connu cette charmante actrice. Mademoiselle Mars faisait rarement des frais dans la conversation, et son caractère étant plus sérieux et même plus mélancolique que gai, la saillie ne lui était pas habituelle ; mais des idées fines et des idées originales, elle en énonçait sans
cesse avec un naturel parfait. 11 serait impossible de composer un rôle, dans la comédie surtout, avec autant de vérité qu'elle le faisait, si Ton n'était pas doué d'une finesse d'observation, d'une justesse d'aperçus remarquables. De plus, tous les auteurs qui ont été assez heureux pour lui voir jouer leurs ouvrages savent avec combien d esprit elle expliquait les motifs d'un changement, quand il lui arrivait de le demander pendant les répétitions, et combien il était rare que l'effet devant le public ne ratifiât pas le jugement qu'elle avait porté.
Soit habitude de jouer des rôles de bonne compagnie, soit que des manières convenables lui fussent naturelles, mademoiselle Mars conservait à la ville l'excellent ton qu'elle avait sur le théâtre, et rien, dans sa tenue ou dans son langage, ne la distinguait des plus grandes dames.
À part un tripotage de coulisses, auquel elle se livrait beaucoup trop, quand elle au-
raifdû s'en remettre au public du soin (te marquer sa place à la comédie, elle était *U mable et gracieuse pour tout le monde, dès que son amour-propre d'actrice ne se trouvait plus en jeu. Elle aimait tous les arts avec passion, elle parlait du sien admirablement, et elle avait le talent de contrefaire des personnes qu'elle n'avait vues que deux ou trois fois , de manière à vous faire mourir de rire.
Une chose qui distinguait mademoiselle Mars d'un grand nombre des femmes qui brillent au théâtre, c'est qu'elle était douée d'une certaine élévation d'âme. Jamais dans sa vie elle n'a sacrifié un attachement de cœur, de quelque nature qu'il fût, à des considérations de fortune, outre que je sais plusieurs personnes qu'elle a obligées de sa bourse, et cela pour des sommes considérables, avec une délicatesse admirable.
Elle possédait de plus une force de caractère vraiment surprenante chez une femme.
On peut en citer en preuve te fait qui sint, dont deux mille personnes ont été témoins.
Comme en 1815 les gens qui regrettaient l'empire avaient imaginé de porter un bouquet de violettes en souvenir du 20 mars 1 8 M , mademoiselle Mars, qui avait toujours professé pour l'empereur Napoléon le plus grand dévouement, ne craignit point de paraître dans je ne sais quel rôle, couverte de violettes de la tête aux pieds. Cette bravade ayant vivement irrité tous les amis de la cour, un grand nombre de jeunes gens et de gardes du corps se donnèrent rendez-vous au parterre pour la représentation suivante, dans l'intention bien arrêtée de faire faire amende honorable à l'actrice. Dès qu'elle parut en effet, elle fut accueillie par des huées et des murmures auxquels se mêlaient les cris : à genoux 1 à genoux ! Mademoiselle Mars, sans que rien dans sa personne trahît l'extrême émotion qu'elle devait éprouver,
elle resta près d'un quart d'heure en silence, immobile dans une attitude respectueuse ; enfin les cris continuant elle s'avança vers la rampe, et d'une voix douce et ferme : — Messieurs, dit-elle, je ne me mettrai point à genoux. Si vous n'avez pas la bonté de me laisser jouer mon rôle, je vais quitter le théâtre* pour toujours.
Tant de gens étaient là qui tremblaient de perdre une aussi charmante actrice, que les applaudissements étouffèrent les clameurs* On parvint à faire taire deux ou trois siffleurs obstinés, et la représentation s'acheva paisiblement.
Tout le monde se souvient encore de la foule qui se porta à la Comédie-Française dans les derniers temps qui précédèrent sa retraite. Elle joua tout son répertoire et finit par le Misanthrope et les Fausses confidences. Tous ceux qui étaient là, comme moi, savent que, dans les Fausses confidences surtout, elle avait trente ans. Elle joua d'une façon si
admirable, que des applaudissements frénétiques suivaient chaque mot qu'elle prononçait. A vingt reprises, elle fut obligée de saluer le public , avec une émotion visible , mais quelle parvint à contenir, jusqu'au moment où le rideau tomba sur le monceau de . couronnes et de bouquets qu'on lui avait jetés de toutes parts.
Un royaliste, qui ne pouvait pardonner à l'un de nos grands poètes d'avoir fait proclamer la république en \ 848, le voyant depuis s'efforcer, par ses actions et par ses écrits, de calmer la fougue populaire , disait : c C'est un incendiaire qui s'est fait pompier. *
Une espèce d'hommes qui me semble avoir
disparu du monde, sont ceux que, dans ma jeunesse, on appelait des mystificateurs, qui n'avaient d'autre état que celui de faire rire, et que Ton trouvait parfois à la table des gens riches. Je ne crois pas qu'on les payât autrement que par un bon dîner. Mais, chose assez bizarre, tous étaient des peintres dont le talent n'avait point répondu à leur passion pour l'art et qui, par suite, mouraient de faim. Touzet, Musson et Legras étaient les plus recherchés. Non-seulement ils racontaient des histoires qui faisaient rire aux larmes, mais souvent, sous un nom supposé, ils jouaient un rôle dont plusieurs des convives étaient dupes, ce qui semblait les amuser eux-mêmes et divertissait beaucoup les initiés. Musson surtout excellait dans ce dernier genre de plaisanterie : il avait de l'esprit et le sentiment de ce comique vrai, qui déride les gens les plus moroses. Quoiqu'il ne fût pas encore très vieux lorsque je l'ai rencontré dans quelque? maisons, ses cheveux étaient
tout blaecs et son visage exprimait une bonhomie à laqtreHe on se laissait prendre.
le Aie souviens que, se trouvant un jour dans une maison avec Picard* qui nous a laissé ée si charmantes comédie», et qui ne l'avait jamais vu, il se fit passer dans la compagnie pour un gentilhomme campagnard, arrivé à Paris pour la première fois depuis huit jours. Après avoir, à table, passé en revue tout ce qui lavait le plus frappé dans la ville, et cela de la manière la plus comique et la plus naturelle, il fit une sortie foudroyante contre les théâtres et contre les acteurs sous le rapport des mœurs. Picard, qui se trouvait être, à cette époque, directeur
de l'Odéon et, de plus, comédien, fut extrêmement blessé, et il essaya d'abord de ramener ce rude censeur à des opinions plus tolérantes ; mais les réponses de Musson n'étant propres encore qu'à le blesser davantage, sa colère fut au comble, et il se prit avec ce sot provincial d'une querelle si vio-
lente, que le maître de la maison crut devoir intervenir. S'adressant au gentilhomme campagnard : — Monsieur Musson, dit-il , vous enverrai-je des macaronis ?
A ces mots, la fureur de Picard se calma au point qu'il partit d'un rire inextinguible.
Une autre fois, M. Perregaux, le banquier, qui ne connaissait Musson que de nom, étant venu dîner chez M. Lenoir, l'homme de Paris, je crois, qui aimait le plus à s'amuser, aperçut, dans un coin du salon, un vieillard dont les regards hébétés et la contenance étaient si étranges, qu'il saisit la première occasion pour demander au mattre du logis qui était cet homme. — C'est mon oncle , répondit M. Lenoir; il loge avec moi, et, par son testament, il m'a laissé toute sa fortune, qui est assez considérable. Malheureusement, il est tombé en enfance, au point d'être devenu presque imbécille, comme vous pouvez le voir. Nous ne le laissons
jamais sortir seul, parce qu'il ne reconnaît plus les rues de Paris.
On se mit à table, et, tant que dura le dîner, M. Perregaux ne pouvait détacher ses yeux du vieillard , qui , non-seulement lui semblait un modèle de contorsions grotesques, mais qui ne cessait de se mêler à la conversation par quelques mots si risibles, que M. Perregaux faisait des efforts inouïs pour ne pas éclater, tandis que les autres convives feignaient* d'imiter sa retenue. Enfin, le retour au salon le délivra de cette contrainte , et ses gens étant arrivés, il se retira de bonne heure, sans être désabusé. Quelques semaines après, comme il passait sur le boulevard, dans sa voiture, avec un de ses amis, il reconnut Musson, qui se promenait seul dans la contre-allée. — 0 mon Dieu ! s'écria-t-il, voilà l'oncle de Lenoir qui s'est échappé ! — Comment! dit son ami, ne connaissant pas Musson plus que lui. — • Oui, reprit M . Perregaux en tirant le cordon pour
faire arrêter, ce pauvre homme a perdu la tête .vil va s'égarer dans la ville, si je ne le reconduis pas. Et, donnant l'ordre à son cocher de le suivre, il descendit de voiture avec celui qui l'accompagnait, joignit Musson et lui proposa, avec la plus grande douceur, de le ramener chez son neveu.
Musson reconnaît M. Perregaux, il reprend aussitôt son rôle. — Non , non , dit-il , d'un ton enfantin , je veux trouver une boutique où Ton vende des polichinelles.
— Et pourquoi ?
— Parce que je veux en acheter un pour m'amuser avec. Je ne suis sorti que pour cela.
— Votre neveu vous en donnera tant que vous voudrez , dès que vous serez retourné chez lui.
— Il n'y a pas de jolis polichinelles dans notre quartier.
— Je vous enverrai un polichinelle ce soir.
Le mol de polichinelle, si souvent répété par des hommes de cet âge, avait fait s'arrêter quelques passants, qui écoutaient cette conversation, M. Perregaux, craignant de faire scène , prit le bras de Musson , et se mit à marcher avec lui à la recherche d'un marchand de joujoux Enfin, ils en trouvèrent un. M. Perregaux entra dans la boutique, acheta le plus beau polichinelle, et le remettant aux malins de Musson : — Maintenant vous voilà satisfait , lui dit-il, et vous voulez bien que je •vous ramène chez votre neveu , n'est - ce
fWtô?
Touché d'une pareille bienveillance, le mystificateur ne se sentit pas le courage de pousser la plaisanterie plus loin. — Je vous remercie, monsieur, répondit-il , du ton le plus raisonnable ; mais je n'abuserai pas (f une si grande bonté. Je me nomme Musson.
— Ah ! s'écria en riant M. Perregaux , ce coquin de Lenoir me le paiera ! le n'en suis
pas moins charme d'avoir co.< u, même en victime f un aussi admirable talent. Et serrant la main de Musson , il remonta dans sa voiture.
Madame Grassini est arrivée en France avec les chefs-(T oeuvre que l'empereur apportait chez nous après avoir fait la conquête d'Italie. Belle comme un ange, elle joignait à une taille charmante, à un visage ravissant un talent admirable comme cantatrice. Sa voix était un magnifique contre-alto , auquel un travail assidu avait joint quelques cordes hautes fort belles. Sa méthode était celle qui s'est complètement perdue depuis que l'école grandiose n'existe plus , et que Ton n'enseigne, ni à poser largement les sons, ni à prononcer, ni à chanter le récitatif. Nous possédons encore cependant d'cxcellens professeurs, tels que MM, Delsarte, Bordogni,
Ponchard etc. etc., par quel malheur ne parviennent-ils pas à corriger dans leurs élèves cette mesquinerie d'exécution, qui tend à perdre l'art du chant. Le fait est qu'au théâtre, Duprez vient d'être le seul et le dernier qui rappelât la grande école ; aussi, tout le monde sait combien, ses moyens épuisés, il se faisait encore applaudir.
Pour comprendre ce que je viens de dire, il ne faut que se rappeler madame Pasta, qui avait reçu des leçons de sa tante, la Grassini, ou se rappeler la Grassini elle-même. Beau* coup de personnes existent encore , qui ont assisté aux représentations de la cour , du temps de l'empereur; toutes peuvent dire ce qu'était l'opéra de Roméo et Juliette , chanté par elle et Crescentini.
La Grassini était une excellente femme , elle ne se servait du crédit dont elle a joui en France et en Angleterre que pour rendre service aux artistes. Dans ces deux pays , la haute société, faisant une exception en sa
faveur, l'avait pour ainsi dire atoptée, et elle était reçue partout, sans qu'on la priât toejours de chanter. Elle était fort dépensière , autrement la fortune que lui avait faite l'empereur, et dont ses amis lui sauvèrent* non sans peine , une partie, aurait pu la faire vivre dans ses derniers jours comme la pli» grande dame. Il faut d'ailleurs dire à son éloge que sa générosité et sa bienfaisance n'avaient point de bornes, et que si elle dépensait par an quinze ou vingt mille francs pour sa toilette > elle en donnait au moins autant à des malheureux.
La Grassini a joui du singulier triomphe de compter au nombre de ses adorateurs ( à différentes époques il est vrai), l'empereur Napoléon et le duc de Wellington, ce qui lui a fait chanter aussi admirablement god save theking, que l'hymne qui célébrait les victoires du héros français.
Il y a quatre ans à peine que la Grassini est
morts à Milan, dans un âge assez peu
avancé»
Un jour que je me trouvais chez madame Récaraier, en tiers avec elle et notre célèbre poète Béranger, nous parlions de M. P***** un des hommes de France qui savent le mieux
la révolution, pour avoir vu de près tous les personnages de ce long et terrible drame. - Une chose de lui m'étonne beaucoup , dit madame Récamier, c'est que vous ne lui ôterk» point de l'esprit que M. de La Fayette voulait la mort de» ministres de Charles X , et qu'il a envoyé au Luxembourg , pour les défendre, la plus mauvaise légion de la garde nationale. Pour moi . conrinua-t-eHe , je suis entièrement persuadée que M. de La Fayette n'a jamais désiré une tête. — Jamais, dit Béranger, ce n'est pas qu'il n'eût peut-être biea besoin d'en avoir une, ajouta-t il en riant.
Madame de Staël joignait à son talent si supérieur, à son esprit si transcendant, une extrême sensibilité : bonne mère, amie fidèle et dévouée, elle inspirait à tous ceux qui la voyaient de près, non-seulement l'admira-
tion que fait naître la plus rare intelligence, mais encore une véritable affection. M. Necker, son père, pour lequel elle a conservé jusqu'à son dernier jour une sorte d'adoration, l'avait mariée, à l'âge de vingt ans, au baron de Staël-Holstein , ambassadeur de Suède à Paris. Quelques années après ce mariage, il n'existait, je crois, entre les deux époux que des rapports fraternels ; ils n'en avaient pas moins l'un pour l'autre une tendresse que le temps n altéra jamais.
M. de Staël était loin de manquer d'esprit ; mais il était bien impossible que personne pût briller, sous ce rapport f près de celle dont il avait fait sa compagne. Lui-même éuît sous le charme de cette belle parole, de cet entendement si élevé ; en affaires, en po-
litique, la pensée de sa femme devenait la sienne. 11 me disait un jour : « Dans aucune occasion de ma vie je ne me suis repenti d'avoir consulté madame de Staël ; son discernement la rend utile à tous ceux qu'elle aime. » 11 est mort en 4802, comme il allait la rejoindre à Copet, où elle était exilée.
La conversation de madame de Staël ne ressemblait pas à ce qu'on appelle une causerie ; on était plus désireux de l'entendre que de parler soi-même, et lorsque le sujet d'un entretien lui plaisait, elle s'y laissait entraîner jusqu'à faire pour ainsi dire un discours , tant les idées lui venaient avec abondance et rapidité : soit qu'elle jugeât un événement politique, l'ouvrage qu'elle lisait, une pièce nouvelle, ses aperçus étaient si justes, si fins et souvent si profonds, que l'on aurait été ravi de pouvoir écrire ce qu'elle disait; et que Ton pensât comme elle ou non, son langage avait le pouvoir de vous entraîner loin de toute discussion. Un jour
entre autres, comme il était question de la religion protestante y elle lie résista pas au désir d'en faire Vêlage, et le fit arme uae telle éloquence, qu'aucun de nous n'osait respirer, dams la crainte de l'interrompre.
Ow aurait tort si, d'après ce qu'on vient de lire; On pensait que madame de Staël parlait trop, et s'emparait de la conversation partout où die se trouvait; beaucoup de gens* au contraire, ont pu la rencontrer plusieurs fois dans les salons de Paris f sans avoir à peine entendu sa voix s d'abord, elle supportait très difficilement l'entretien des ennuyeux, et bien qu'elle se montrât toujours aimable et polie, le courage finissait souvent par lui manquer. Ensuite elle était extrêmement curieuse de connaître et de juger toute personne qui jouissait d'une célébrité quelconque. Ou ne pouvait porter un nom plus ou moins connu sons attirer aussitôt son attention, ses égarda, et sans subir son examen, examen dans lequel, il faut le
dire à so* éloge, elle s'occupait beaucoup plus do Mi» de voos faire briller que de brille* ette»mésie. Nul n'était à l'abri de la curiosité qu'excitait en elle toute espèce de renommée» Elle recherchait avec le même erapressemeut le poète , le général, L'orateur ou le savant célèbre ; et c'est à cette faiblesse, poussée jusqu'à la manie, qu'il faut attribuer en grande partie rélofgnemeutde l'empereur Napoléon pour madame de Staël* On imagine quelles avances elle dut faire an vainqueur de l'Europe, et l'empereur ne craignait lieu tant que l'obsession.
Si l'on excepte ce grand homme, on peut dire qu'il n'existait pas dans le monde une personne qui désirât se soustraire à la recherche de madame de Staël ; non-seulement son désir de vous connaître avait quelque chose de flatteur pour votre amour-propre, mais il vous rapprochait d'une femme aussi remarquable par l'élévation de son âme que par la supériorité de son esprit.
11 résultait de ceci, que l'auteur de tant d'ouvrages connus dans toutes les parties du globe, ne doutait point qu'on ne répondît avec empressement à son premier appel.
Aussi n'hésitait-elle jamais à satisfaire le penchant qui l'attirait sans cesse vers ceux qui s'étaient fait un nom. J'en citerai ce seul exemple.
Elle avait souvent entendu vanter Rivarol comme un des hommes les plus brillants dans la conversation, et n'avait eu aucune occasion de le rencontrer à Paris. Durant un voyage qu'elle faisait en Allemagne, elle apprit que ce spirituel écrivain, après avoir quitté la France , vivait à Hambourg. Bien que cette ville fût éloignée du chemin qu'elle devait suivre d'une quinzaine de lieues, elle s'y fit conduire et y descendit dans une au* berge d'où elle écrivit quelques mots à Rivarol pour le prier de venir la voir. Peu de minute» après, Rivarol arriva, et Ton peut se faire une idée de l'intérêt que dut avoir
cet entretien, dont les deux interlocuteurs se trouvaient également doués de la plus rare intelligence, et qui , pour la première fois, échangeaient entre eux ou des pensées clevées ou des idées piquantes. La visite dura deux heures, après quoi madame de Staël fit venir des chevaux de poste et regagna sa route.
Ceci me rappelle un mot charmant de la princesse de Poix. Comme on racontait devant elle cette bizarre entrevue de madame de Staël et de Rivarol : — Deux heures I s'écria-t-elle; je ne comprendrai jamais que l'on puisse rester deux heures en tête à télé avec le même homme, à moins qu'on ne se dise toujours la même chose.
M. de Corbières, ministre de l'intérieur sous la Restauration, ayant toujours vécu jusque-là avec la haute bourgeoisie où quel*
ques petite gentilshommes de sa province, était fort peu instruit des usages du grand njtonée, et surtout desusages q une foule d'élutgrég, rentrés en France avec les Bourbow, avaient transportés de Versailles à HariweM et cTHartwell à Paris. H en résultait que souvent il coetmettait des ineoovenances qui faisaient rire les vieux courtisans, et parfois Louis XVIII lui-même; mais, grâce à son esprit , oar il en avait fceaueonp, l'avocat breton se tirait toujours d'euafearras. — Un jour qu'il travaillait avec le roi, et lui soumettait un plan de très grande importance ; après avoir pris du tabac, il posa dans sa préoccupation sa tabatière sur la table, et finit bientôt par y poser son mouchoir. — Mais monsieur de Corbières, lui dit le roi en souriant, vous videz vos poches. — Pour un ministre, Sire, cela vaut mieux que de les emplir, répendh-iL, non sans se hâter de retirer le mouchoir et la tabatière.
Avant la loi qui a réduit le port des lettres à 25 centimes pour toute la France, une pauvre paysanne vivait dans un département du nord fort misérablement, et en outre, fort inquiète de Fun de ses fils, dont éïlenV vah aucune nouvelle depuis ditf-buit moist le régiment de celui-ci étant passé en Algérie. On matin, elle vit arriver le facteur, qui lui remit une lettre à son adresse. — Combien? dit-elle joyeusemeut, à la vue du timbre d'Afrique. — Un franc trente centimes, répond le facteur.
La pauvre femme, trouvant cette somme exorbitante 9 ne décachette point, fixe attentivement ses yeux sur l'adresse, se disant tout bas: — C'est bien son écriture... il a écrit d'une main ferme... donc îl n'est pas malade, puis elle baise la lettre, et la rend au facteur, en refusant de la recevoir.
Louis XYH1 aimait extrêmement à vivre
tranquille et à maintenir dans son entourage la paix et la bonne humeur. Aucun monarque ne portait aussi loin que lui le sentiment du pouvoir royal, et pourtant, il employait toutes les ressources de sa rare intelligence pour s'éviter l'ennui de faire une rude réprimande, de donner un ordre sévère. C'était toujours avec douceur et avec gaîté qu'il repoussait les tentatives du comte d'Artois, et celles des amis de ce prince pour le faire dévier de la route constitutionnelle qu'il s'était tracée, et bien qu'il finît par agir à sa guise, (témoin le renvoi de la .chambre introuvable) il ne faisait sentir l'autorité du maître qu'à la dernière extrémité. Il se conduisait de même avec ses mi-
nistres, qu'il traitait avec beaucoup d'égards et de bonté, mais dont il déjouait parfois les manœuvres sans aucun reproche et même sans aucune explication. Le fait qui suit peut en fournir la preuve.
Le comte de la Poterie ayant toujours
montré pour la cause des Bourbons un dévouement saus bornes, Louis XVI H, rentré en France, avait récompensé ses services en le nommant capitaine des grenadiers de sa garde. Madame la duchesse d'Angouléme, qui aimait beaucoup le comte, n'avait pas peu contribué à cette nomination ; elle se plaisait à voir ce poste occupé par un serviteur aussi fidèle, lorsqu'un jour le comte lui dit que le maréchal Gouvion Saint-Cyr, alors ministre de la guerre, avait résolu de le destituer pour placer un de ses protégés à la tête des grenadiers de la garde. Il entra dans des détails si positifs, que la princesse lui donna l'ordre de se tenir au courant de l'affaire et de venir la trouver, à quelque heure que ce fût de jour et de nuit, si le danger devenait pressant.
Dès le surlendemain, M. de la Poterie se présenta à six heures du matin chez Madame, qui le reçut aussitôt ; il lui apprit que l'ordonnance était faite, et que le ministre al-
iaû l'apporter à la signature de S* Majesté dans la journée même.
Madame la duchesse d'Àngoulênie loi dît d'être parfaitement tranquille, qu'elle se chargeait d'arranger la chose, et le congédia.
À huit heures, en effet, elle passa chez Louis XVI II, ainsi qu'elle le faisait chaque jour, pour savoir comment il avait passé la nuit. Après quelques mots d'un entretien insignifiant, elle l'instruisit de la trame qui s'ourdissait au ministère de la guerre contre leur fidèle serviteur. — Mais cela est impossible, dit Louis XVIII, le maréchal sait trop que je veux que la Poterie reste où il est. — r Je n'en supplie pas moins le roi, répondit Madame, de vouloir bien faire attention an travail que Ton va lut présenter ce matin. Ce que le roi promit.
Le ministre étant arrivé eut à peine ouvert son portefeuille, que le roi selon sa coutume, se mit à causer avec lui de diffé-»