LA JUSTICE
Quel homme nommez-vous?
C'est ce Milésien , Cet homme à cheveux roux qui, ne- ménageant rien, Et par ses vains fredons«captivant les suffrages, A de mes ennemis comblé tous les outrages. Mavcha.ïit seul à l'écart, lorsqu'il me rencontrait, Aussitôt sans pitié sa main me saisissait; Et pour me disloquer, douze cordes placées Épuisaient tour à tour mes forces dispersées.
ce Le poëte comique Aristophane fait aussi mention de Philoxène , et dit que ce musicien avait introduit l'usage du chant dans les danses qui se font en rond ; sur quoi la Musique s'exprime ainsi :
C'est lui dont les fredons aigus et discordants, Dont les profanes vers marqués par la licence , De mes mâles attraits ont flétri la décence.
Les autres poètes comiques ont également fait voir F absurde manie de ceux qui , dans la suite , en disséquant pour ainsi dire la musique, l'ont réduite en traits et en diminutions.
« La première éducation et les premiers préceptes contribuent beaucoup à régler ou à dépraver les mœurs et le goût pour ces arts , et Aristoxène l'a montré bien clairement par l'exemple qui suit. De son temps , dit-il , Télésias de Thèbes avait, dès sa jeunesse, été nourri dans la plus saine musique ; il avait appris les airs des compositeurs les plus célèbres , en* particulier ceux de Pindare , de Denys le Thébain , de Lamprus , de Pratinas et des autres lyriques qui ont excellé dans la composition des chants propres à être accompagnés par des instruments à cordes. Il jouait parfaitement de la flûte , et s'était suffisamment instruit dans les autres parties de son art. Lorsque la fleur de sa jeunesse fut passée, la variété de cette musique de théâtre le séduisit tellement, que, plein de mépris pour les beautés de celle dont il avait
d'abord été nourri, il se mit à étudier les compositions de Philoxène et de Timothée , et donna même la préférence à celles de leurs pièces où cette variété était le plus sensible , et qui portaient davantage le caractère de la nouveauté. Mais ensuite , voulant composer lui-même et ayant essayé les deux genres , celui de Pindare et celui de Philoxène , il ne put jamais réussir dans ce dernier, et c'était l'effet de la bonne instruction qu'il avait reçue dès sa première jeunesse.
« Celui donc qui veut s'appliquer à la musique avec un juste discernement doit toujours préférer l'ancienne manière ; mais qu'il se remplisse en même temps des autres connaissances, et qu'il prenne surtout la philosophie pour guide : elle seule peut juger quelle sorte de poésie convient à la musique et lui est véritablement utile. En effet , comme il y a trois genres qui forment la division générale de la musique, savoir le diatonique , le chromatique et l'enharmonique , celui qui s'applique à cet art doit connaître quelle espèce de poésie est d'usage dans chacun de ces genres , et avoir, de plus , acquis la facilité d'exprimer ses compositions. Il faut donc concevoir d'abord que tout ce qui s'apprend en musique forme dans celui qu'on instruit une sorte de routine ou d'habitude qui ne laisse pas voir encore le but et le terme de chaque précepte en particulier. Il faut savoir aussi que , dans cette première instruction , on ne donne pas d'abord le dénombrement des divers modes , et que la plupart des disciples apprennent au hasard et sans choix ce qui leur plaît ou ce qui est du goût de leurs maîtres. Cependant ceux qui se piquent de prudence n'approuvent pas qu'on agisse ainsi sans discernement , témoins les anciens Spartiates, les Mantinéens 1 et les Palléniens. Ils choisissaient un seul mode, ou tout au plus un petit nombre de ceux
i Mantinée, ville d'Areadie, est célèbre par la bataille où Épaminondas fut tué. Partlène, située dans l'Achaïe, était renommée par la fabrique de
qu'ils croyaient les plus propres à régler les mœurs , et s'en tenaient à cette sorte de musique.
« Si Ton examine chaque science en particulier, on verra clairement quel est son objet. Il est manifeste , par exemple , que la science harmonique se propose de faire connaître les divers genres d'harmonie, les intervalles, les systèmes , les sons , les tons ou modes et les nuances ou changements systématiques, et qu'elle ne saurait porter ses vues plus loin. On ne doit donc pas exiger qu'elle puisse juger si le poëte en a usé d'une manière convenable, lorsqu'il a pris le mode hypodorien pour le commencement de sa pièce, le mixolydien et le dorien pour la fin , l'hypophrygien et le phrygien pour le milieu ; car la science harmonique ne s'étend point jusque-là, et elle a besoin de plusieurs autres connaissances. Elle ignore en quoi consiste la force et la vertu de la convenance , et ni le genre chromatique ni l'enharmonique ne porteront jamais avec eux cette force de la convenance dans une telle perfection qu'elle puisse faire sentir le véritable caractère du chant : cela dépend du talent de l'artiste. Il est clair aussi que l'intonation d'un système est différente d'un chant composé dans ce système , et que la considération de celui-ci n'est pas du ressort de la science harmonique. Il faut en dire autant des rhythmes, car il n'y en a aucun qui porte avec soi la force de la parfaite convenance.
« Au reste, quand nous parlons de convenance , c'est toujours par rapport au caractère, et nous disons que ce caractère résulte ou de la composition ou du mélange, ou de tous les deux. Par exemple, Olympe a composé dans le genre harmonique sur le mode phrygien , en y mêlant le péon-épibate; et c'est ce qui a produit le caractère qui se fait sentir au commencement du cantique de Minerve.
certaines robes ( kXouvou, en latin lœnœ ) , si chaudes que Pindare les appelle un remède contre les vents froids.
Car Olympe continuant d'y employer la mélopée et la rhythmique, avec la seule différence de changer artistement le rhythme et de mettre un trochée à la place d'un péon, a formé le genre enharmonique; mais quoique ce genre et le mode phrygien demeurassent invariables, aussi bien que le système entier de l'harmonie, le caractère n'a pas laissé d'éprouver un changement considérable. En effet, dans ce cantique de Minerve , ce qui s'appelle le corps de la pièce a un caractère très différent du prélude.
« Celui donc qui joint à la science de la musique un goût sûr et éprouvé possède sans contredit toute la finesse de son art. Connaître le mode dorien sans être capable de discerner la convenance de l'usage qu'on en peut faire, c'est travailler sans savoir ce qu'on fait; il est impossible alors de conserver même le caractère du genre. Cela est si vrai, qu'au sujet de la mélopée dorienne, on doute si la notion en appartient à la science harmonique, comme quelques uns le prétendent, ou si elle n'est pas de son ressort. Il faut dire la même chose de toute la science rhythmique; car celui qui connaît le péon ignorera la convenance de l'usage qu'on en peut faire, parceque toute sa science'se réduit à cette espèce de rhythme, et qu'on doute même si la théorie des rhythmespéoniens appartient à la rhythmique, comme quelques uns le soutiennent, ou si elle ne s'étend pas jusque-là. Il est donc de toute nécessité pour celui qui veut pouvoir distinguer dans une pièce de musique ce qu'elle a de propre et ce qu'elle a d'étranger, qu'il possède au moins ces deux connaissances : premièrement celle du caractère dans lequel la pièce est composée, ensuite celle des divers objets qui entrent dans cette composition. Cequenous venons de dire suffit pour faire voir que ni l'harmonique, ni la rhythmique, ni aucune autre partie de la musique, ne peut par elle-même discerner le caractère convenable et juger sainement de tout le reste.
« Quoique l'harmonie se divise en trois genres égaux quant à l'étendue des systèmes et à la puissance dessous, ainsi que des tétracordes, les anciens n'ont cependant traité que d'un seul de ces genres. En effet, nos ancêtres n'ont porté leurs vues ni sur le chromatique, ni sur le diatonique; ils n'ont considéré que l'enharmonique, et cela dans le seul système de l'octave ; car ils disputaient entre eux sur ce qui constituait le chromatique, et ils convenaient presque tout d'une voix qu'il n'y avait qu'un seul genre enharmonique.
a Celui donc qui voudra se borner à cette seule connaissance ne possédera jamais parfaitement la science harmonique. Il doit pénétrer dans les autres parties de la musique et dans le corps entier de cette science, pour connaître le mélange et la composition de* ces parties ; car celui qui n'entend que l'harmonique est circonscrit dans ce seul genre de théorie. Il faut, à parler en général, que le sentiment et la raison concourent dans le jugement que l'on porte sur les différentes parties de la musique, en sorte que le sentiment ne prévienne point la raison par des sensations trop vives, et qu'il m vienne pas non plus trop tard à son secours par des sensations languissantes. Il arrive quelquefois que par une irrégularité naturelle la précipitation et la lenteur se rencontrent dans certaines sensations. Il faut donc retrancher du sentiment tout ce qui pourrait s'opposer à son parfait concours avec la raison.
« Or, il est nécessaire que trois choses au moins frappent en même temps l'oreille, savoir le son, la mesure, la syllabe ou la lettre. Il arrivera donc que la suite des sons fera connaître la modulation harmonieuse, que celle des mesures fera sentir le rhythme, et que celle des syllabes fera entendre les paroles. Comme ces divers effets s'opèrent conjointement, il faut de nécessité que le sentiment les accompagne. Aussi est-il visible que le senti-
ment ne pouvant apercevoir séparément chacune de ces trois choses, il ne lui est guère possible de les suivre en particulier, et de discerner ce qu'elles ont ou n'ont pas de vicieux. Il faut donc en premier lieu connaître la continuité, qui doit nécessairement être l'objet de la faculté de juger. En effet, le bon et le mauvais ne consistent pas en certains sons, en certains temps, en certaines lettres ou mots considérés séparément , mais dans la continuité de ces trois choses, puisque ce bon et ce mauvais résultent du mélange qu'on fait pour un certain usage des différentes parties qu'on regarde comme exemptes de composition. Voilà pour ce qui concerne la continuité.
a 11 faut observer ensecondlieu qu'il ne suffit pas d'être habile en musique pour en bien juger ; car il n'est pas possible de devenir un musicien parfait et un excellent juge par la réunion de toutes les connaissances qui semblent faire .partie de la musique. De ce nombre sont la pratique des instruments et celle du chant ; l'exercice, qui donne la finesse du sentiment, je veux dire cette expérience qui conduit à l'intelligence de la belle modulation et durhythme ; par-dessus tout cela, la science rhythmique et l'harmonique, la théorie qui concerne le jeu des instruments, la diction et les autres parties de la musique s'il y en a quelques unes de plus. Essayons de découvrir pourquoi le concours de toutes ces connaissances ne saurait former un bon juge. Premièrement, parmi les diverses parties de 1$ musique soumises au jugement, les unes ont atteint le but qu'on se propose, les autres ne font encore qu'y conduire. On met au nombre des premières ce qui, dans chaque composition, est chanté, joué sur la flûte, sur la cithare , ou l'exécution de chacune de ces choses, telle que le jeu de la flûte, le chant et le reste. Il faut compter parmi les secondes ce qui a rapport à ce qu'on vient de spécifier et qui n'est qu'une dépendance, comme les parties de l'exécution même. En effet, lors-
qu'on entendra jouer de la flûte, on pourra juger si les flûtes sont d'accord ou non , si l'expression en est distincte et nette ou si elle ne Test pas. Or, chacune de ces choses fait partie de l'exécution dans l'art déjouer de la flûte, et sans en être le but, elle ne laisse pas d'y conduire. Car c'est par là et par les autres circonstances de ce genre qu'on peut juger si le caractère de l'exécution est propre à la pièce que l'auteur a entrepris de composer et de faire exécuter. Il faut à cette première cause en joindre une seconde qui vient de la poésie, laquelle se trouve dans le même cas que la musique, et l'on doit en dire autant des passions que l'art poétique exprime dans les poèmes.
« Les anciens donc , principalement occupés des caractères et des mœurs, donnaient la préférence à la musique qui se distinguait par sa gravité et sa simplicité. On dit à ce propos que les Argiens établirent une punition contre ceux qui prévariqueraient dans la pratique de la musique, et qu'ils condamnèrent à l'amende le musicien qui osa le premier employer chez eux plus de sept cordes à sa lyre, et franchir le mode mixolydien. Pythagore, ce philosophe si respectable , rejetait le témoignage du sentiment en musique, et prétendait que l'intelligence seule pouvait saisir les principes de cette science. Aussi ne s'en rapportait-il jamais pour cela au témoignage de l'oreille, et il n'en jugeait que d'après la proportion harmonique. 11 suffisait, selon lui , que la théorie de la musique fût renfermée dans les bornes de l'octave.
a Mais les modernes ont entièrement banni le plus beau de tous les genres, celui qui, pour sa gravité, était le plus cultivé chez les anciens, en sorte qu'il est aujourd'hui très peu de personnes qui aient la plus légère idée des intervalles enharmoniques. Leur négligence à cet égard est même protée si loin qu'ils soutiennent que le dièse enharmonique n'est absolument pas du nombre des choses
qui se font sentir à l'oreille; et, en conséquence, ils Font exclu de leurs chants. Ils vont enfin jusqu'à dire que ceux qui ont approuvé ce genre, et qui en ont fait usage, ont donné dans labagatelle. La plus forte preuve qu'ils croient donner de la vérité de leur assertion est tirée de leur propre insensibilité ; comme si tout ce qui leur échappe par cela seul n'existait point et devenait impraticable. Ils prétendent encore que cet intervalle ne peut entrer dans la symphonie, comme on y fait entrer le demi-ton et les aulres intervalles. Mais ils ne voient pas que, suivant ce principe, il faudrait aussi donner l'exclusion au troisième, au cinquième et au septième intervalles, dont l'un est de trois dièses, l'autre de cinq et le dernier de sept, et qu'en général tous les intervalles impairs devraient être rejetés comme inutiles, parcequon ne peut en former aucune consonnance. De ce nombre seraient tous ceux que le plus petit dièse ne peut mesurer qu'inégalement. 11 s'ensuivrait de là que toute division du tétracorde serait inutile, excepté seulement celles qui rendent tous les intervalles pairs, et il ne resterait que celle du diatonique et celle du chromatique tonique.
« Soutenir ou même seulement imaginer de telles propositions, c'est aller contre l'évidence, c'est se contredire soi-même. Car il paraît qu'ils sont les premiers à faire usage de ces divisions du tétracorde, suivant lesquelles la plupart des intervalles sont ou impairs ou irrationnel s. En etfet, ils relâchent et amollissent toujours les lichanos et les yaranetes, sans compter qu'après avoir baissé quelques uns des sons fixes suivant un intervalle irrationnel, ils relâchent encore les trites et les paranètes. Ainsi, dans l'usage des systèmes harmoniques, ils estiment le plus ceux où la plupart des intervalles sont irrationnels, et ils relâchent non-seulement les sons qui, de leur nature, sont mobiles et variables , mais encore quelques uns de ceux qui sont fixes et immobiles, comme le sentent distincte-
ment les musiciens qui sont capables do saisir toutes ces différences.
« Quant à Futilité de la musique, Homère nous a mon tic combien elle est convenable à uii homme de cœur. En effet, pour nous faire voir que la musique peut nous être utile en mille occasions, il feint qu'Achille, pour apaiser sa colère contre Agamemnon, emploie le secours de cet art qu'il avait appris de Ghiron, ce centaure si renommé par sa sagesse, .
Ils trouvent ce héros retiré dans sa tente;
Et là, tenant en main une lyre brillante,
Qui fut dans Étion le prix de sa valeur,
Par des accords touchants ils charmaient sa douleur :
De ces guerriers fameux qu'illustra la victoire,
Dans ses sublimes chants il célébrait la gloire.
Apprenez par là, nous dit Homère, quel usage on doit faire de la musique. Rien ne convenait mieux au brave Achille, au fils du très juste Pélée, que de chanter les exploits des grands hommes, et les faits héroïques des demidieux. D'ailleurs Homère, pour nous montrer le temps le plus convenable à cet usage, en fait un exercice aussi utile qu agréable pour des moments de loisir. Car Achille, qui était né pour les armes et pour les expéditions militaires, irrité contre Agamemnon, ne partageait point alors les périls de la guerre. Homère a donc cru ne pouvoir donner à son héros d'occupation plus décente que celle d'exciter son propre courage par la musique la plus noble, afin d'être prêt à marcher à la première occasion qui viendra bientôt s'offrir. Et c'est ce que fait Achille, en se rappelant les exploits des siècles passés. Telle était l'ancienne musique et telle son utilité ; car nous savons qu'Hercule en a fait usage ainsi qu'Achille et plusieurs autres héros, qui, suivant la tradition commune, ont eu pour maître le sage Chiron, également habile dans cet art, dans la jurisprudence et dans la médecine.
(( En général , tout homme de bon sens n'imputera point aux sciences l'abus qu'on en fait, il n'en accusera que les vices de ceux qui les corrompent. Celui donc qui, dès sa première jeunesse, aura été instruit dans cet art avec tout le soin convenable, saura dans la suite approuver et admettre ce qu'il y a de bon et condamner ce qu'il y a de mauvais, non-seulement dans la musique, mais encore dans tous les autres arts. Jamais il ne souillera sa vie par des actions indignes d'un honnête homme, et il recueillera de la musique ce fruit important, qu'il pourra devenir très utile à lui-même et à sa patrie en ne blessant jamais l'harmonie ni dans sa conduite ni dans ses discours, en observant toujours et partout les lois de la décence, de la modestie et de l'honnêteté.
« Il serait facile de prouver, par plusieurs exemples, que dans les villes bien policées on a toujours donné la plus grande attention à la saine musique. On pourrait citer Terpandre, qui, par les sons de sa lyre, calma autrefois une sédition à Lacédémone ; Thaletas de Crète , qui, suivait le récit de Pratinas, appelé à Sparte sur un ordre de l'oracle, délivra cette ville de la peste par le seul moyen de la musique. Homère raconte aussi que les Grecs, par le secours de cet art, arrêtèrent la contagion qui ravageait leur camp. Voici ce qu'il en dit :
Tous les Grecs rassemblés unirent leurs concerts, Et durant tout le jour chantant le dieu des vers, A leurs hymnes bientôt le rendirent propice.
a Je terminerai par ces vers mon discours sur la musique, parceque vous-même, mon cher maître, vous les avez cités le premier pour nous faire connaître tout le pouvoir de cet art, dont la principale et la plus noble fonction est de témoigner aux dieux notre reconnaissance , La seconde, qui suit naturellement de celle-là, est de purifier notre ame et d'y établir une sorte de conson-
nâhce et d'harmonie. Voilà, mon cher Onésicrate, dit Sotérique, en finissant, ce qu'on peut dire de mieux sur la musique dans un repas. »
Tous les convives admirèrent le discours de Sotérique, qui lui-même fit connaître, et par l'air de son visage et par le son de sa voix, le goût qu'il avait pour la musique. Alors mon maître prenant la parole : « Un éloge, dit-il, que vous avez singulièrement mérité entre plusieurs autres, c'est que chacun de vous a su conserver son propre caractère. Lysias nous a très bien payé son écot en exposant ce qui est du ressort d'un excellent joueur de cithare, dont le principal mérite est dans l'exécution. Sotérique a magnifiquement régalé la compagnie en l'instruisant sur la théorie de la musique, sur l'usage qu'on en doit faire, sur la puissance et l'utilité de cet art. Pour moi, je pense que c'est à dessein qu'ils m'ont laissé le soin de montrer combien il est utile d'introduire la musique dans les festins; car je ne les accuserai pas d'avoir, par timidité ou par mauvaise honte, gardé le silence sur cet objet. Si elle est utile en quelque occasion, c'est surtout dans celle-là, comme l'incomparable Homère le déclare dans ce vers :
Et la danse et le chant, ornements d'un festin.
« Et qu'on n'imagine pas qu'Homère, en cet endroit, ait voulu dire que l'utilité de la musique se bornait au seul plaisir : ces paroles cachent un sens plus profond. Ce poëte faisait usage de la musique dans les occasions où le secours de cet art paraissait le plus nécessaire ; je veux dire dans les festins et les assemblées de nos ancêtres. On avait soin de l'y admettre, comme capable de contrebalancer et d'adoucir la trop grande force du vin , ainsi que le dit quelque part notre ami Aristoxène. Il assure que si l'on a introduit la musique dans les repas, c'est parceque le vin étant propre à exciter le trouble dans le corps et dans l'esprit de ceux qui en boivent avec excès,
la musique y rétablit le calme en les ramenant l'un et l'autre à leur état naturel. C'est donc dans ces sortes d'occasions que les anciens, suivant Homère, avaient recours à la musique.
« Mais vous avez oublié, mes chers amis, l'objet le plus important et qui prouve davantage la dignité de cet art : c'est que Pythagore, Archytas, Platon et tous les autres anciens philosophes, prétendent que le mouvement de l'univers et le cours des astres ne se font point sans une sorte de musique. Ils soutiennent que Dieu a créé tous les êtres suivant les règles de l'harmonie. Il serait hors de saison de donner ici plus d'étendue à cette matière ; rien n'est plus sage et plus conforme aux lois de la musique que de donner à chaque chose la mesure convenable. »
En achevant ces mots , Onésicrate se mit à chanter l'hymne, et après avoir fait des libations à Saturne et à ses enfants, à tous les autres dieux et aux Muses, il congédia ses convives.