‹ Œuvres morales de PlutarqueChapitre 12 sur 59 · S'IL EST VRAI QU'IL FAILLE MENER UNE VIE CACHÉE · texte numérisé non relu

S'IL EST VRAI QU'IL FAILLE MENER UNE VIE CACHÉE

Celui qui a le premier avancé cette maxime : Cache ta vie, n'a pas voulu lui-même rester ignoré. Il ne Ta publiée qu'afin qu'on sût qu'il avait dit quelque chose de plus sensé que d'autres. En nous exhortant à vivre dans l'obscurité, il a affecté une réputation injuste ; car, à mon avis,

Un page est odieux s'il ne Test pour lui-même.

On rapporte que Polyxène , fils d'Eryxis, et Gnathon le Sicilien, deux hommes fort gloutons2, se mouchaient dans les plats , afin qu'en dégoûtant par là les convives d'en manger, ils pussent s'en gorger à leur aise; de même, ceux qui ont un amour excessif de la gloire la déprécient devant les autres, pour pouvoir en jouir sans concurrents. Les rameurs, tournés du côté de la poupe , chassent en avant la proue , par l'action qu'ils impriment aux rames dans un sens contraire à la direction du vaisseau. C'est à peu près ce que font ceux qui nous donnent de semblables préceptes ; ils courent après la gloire en faisant semblant de lui tourner le dos. Pourquoi avancer une telle maxime? à quoi bon l'écrire, ou qu'était-il besoin de la transmettre à la postérité? Si son auteur voulait rester inconnu à ses contemporains, pourquoi chercher à se faire connaître de ceux qui viendraient après lui ?

Comment ne pas trouver mauvais le conseil de cacher sa vie, c'est-à-dire de s'ensevelir tout vivant? Est-il donc

1 Mot à mot : si cela est bien dit , cache ta vie.

2 Ce Polyxène, poëte sicilien, est célèbre par ce mot à Dcnys le Tyran : Qu'on me ramène aux carrières. 11 n'était pas moins connu par sa gourmandise. Ce Gnathon n'est point connu d'ailleurs; son nom signifie en général un parasite.

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si honteux de vivre, qu'on doive chercher h être ignoré de tout le monde ? Pour moi, je dirais au contraire : Gardez-vous de cacher votre vie, quand même elle serait mauvaise; faites-la plutôt connaître, afin de vous corriger et de réformer votre conduite. Si vous êtes vertueux, ne soyez pas un homme inutile; si vous avez des vices, ne vous refusez pas à les voir guérir. Mais vous qui donnez ce conseil, prenez garde à qui vous l'adressez ; estce à un homme ignorant, vicieux et insensé ? C'est comme si vous disiez à un malade : Avez-vous la fièvre, ou êtesvous en frénésie , ayez soin de le cacher et de n'en rien dire à votre médecin ; enfoncez-vous dans des ténèbres profondes où personne ne puisse connaître votre maladie. Vous dites de même à l'homme vicieux : Cachez vos vices ; rendez vos maux incurables, et vos blessures mortelles, en celant cette envie et cette superstition qui tourmentent votre ame ; gardez-vous de vous en ouvrir à ceux qui pourraient vous éclairer et vous guérir. Dans les temps les plus anciens, c'était l'usage d'exposer les malades en public , et les passants qui avaient eu la même maladie qu'eux, ou qui en avaient vu guérir d'autres, en indiquaient le remède; et c'est ainsi, dit-on, que l'art, aidé par l'expérience, fit de grands progrès1. Il faudrait de même découvrir à tout le monde les maux de la vie et les passions de l'âme, afin que chacun, après les avoir attentivement examinés, pût nous dire : Vous êtes sujet à la colère, évitez ce qui vous y conduit ; l'envie vous tourmente, usez de tel remède; vous êtes amoureux, je l'ai été autrefois, mais je m'en suis corrigé. Rour ceux qui nient leurs vices, qui les cachent ou les déguisent, ils ne font que s'y plonger de plus en plus.

Est-ce aux hommes vertueux que vous conseillez de se cacher et de vivre ignorés? Alors c'est dire à Epami-

i Cet usage avait lieu surtout à Babylone et en Égypte.

nondas : Ne commandez point les armées ; à Lycurgue : Ne soyez pas législateur ; à Thrasybule : Ne délivrez point votre patrie de ses tyrans; à Pythagore : Ne formez point de disciples; à Socrate : Ne raisonnez avec personne. C'est, Epicure, vous dire à vous-même, tout le premier : N'écrivez pas à vos amis d'Asie; ne recevez pas chez vous les étrangers qui vous viennent d'Egypte ; n'accompagnez point, par honneur, les jeunes gens de Lampsaque; n'envoyez pas à tous vos amis, hommes et femmes, des écrits, où vous faites parade de sagesse, et ne donnez point des ordres pour votre sépulture. A quoi bon vos tables communes, et ces assemblées nombreuses de parents et de jeunes gens distingués par leur beauté? Pourquoi tant de milliers de vers, composés si laborieusement, sur Métrodore, sur Aristobule et sur Charidème ? Est-ce afin qu'après leur mort ils soient ignorés? Est-ce pour condamner, par vos lois suprêmes, la vertu à l'oubli, les arts à l'inaction, la philosophie au silence, et le bonheur à l'obscurité? Si vous voulez ôter aux hommes la connaissance qu'ils ont les uns des autres, et faire de leur vie comme un festin sans lumières, et cela afin qu'on ne sache pas que vous faites tout pour une volupté obscure , à la bonne heure, cachez votre vie. Je le ferais moi-même, si, la passant tout entière avec une courtisane, telle qu'Hédia ou Léontium, je devais fouler aux pieds toute espèce d'honnêteté, et placer le souverain bien dans les plaisirs des sens. Ces sortes de jouissances veulent la nuit et les ténèbres; c'est sur elles qu'il faut étendre le voile de l'oubli et de l'ignorance.

Mais l'homme qui, en faisant des recherches sur la nature, a appris à célébrer son auteur, à louer sa justice et sa providence ; celui qui, dans la morale, rend hommage à la loi, à la société, au gouvernement de la chose publique; qui, dans l'administration, a plutôt l'honnêteté en vue que l'utilité, pourquoi cacherait-il sa vie ? pourquoi

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ne voudrait-il instruire personne, et ne donner ni le désir ni l'exemple de bien faire? Si Thémistocle eût été ignoré des Athéniens, jamais la Grèce n'aurait repoussé Xerxès; si Camille n'eût pas été connu des Romains, Rome ne subsisterait plus ; et si Platon ne se fût pas fait connaître à Dion, la Sicile n'aurait pas été délivrée de ses tyrans. C'est par le moyen de la lumière, que nous pouvons nous connaître les uns les autres, et nous rendre des services mutuels ; c'est aussi en se faisant connaître, qu'on procure à la vertu, non-seulement de l'éclat, mais encore la faculté de s'exercer. Epaminondas, qui vécut dans l'obscurité jusqu'à l'âge de quarante ans, ne rendit, pendant tout ce temps, aucun service aux Thébains ; mais ensuite s' étant fait connaître, et ayant été mis à la tête des armées, il sauva sa patrie, qui était sur le penchant de sa ruine ; il affranchit la Grèce de la servitude, et prouva que la réputation est comme une lumière qui met la vertu en évidence, et lui donne les occasions d'agir.

On voit briller l'airain que l'usage a poli; ♦ La maison négligée a bientôt dépéri ,

dit Sophocle. Il en est ainsi du génie de l'homme : enfoncé dans l'obscurité et dans l'oubli, il contracte de la rouille et vieillit. Un repos stérile, une vie oisive, énervent nonseulement les corps, mais les esprits ; et comme des eaux stagnantes et cachées sous l'ombrage des arbres se corrompent faute de mouvement, de même, dans une vie tranquille et obscure, qui ne met point en activité les dispositions utiles que nous avons, les facultés naturelles s'altèrent et vieillissent. Ne voyez-vous pas qu'aux approches de la nuit, le corps éprouve des pesanteurs pénibles ; que l'ame sent une langueur qui la réduit presque à Tinaction ; que la raison, perdant de son ressort, agitée par des imaginations vagues et incertaines, et semblable à un feu qui s'éteint, tombe dans la langueur et rabattement ,

état qui prouve sensiblement combien est faible la vie de Thomme ?

Mais quand l'astre du jour a banni ces vains songes ,

et que sa vive lumière ramène Tordre dans les pensées et les actions des hommes, quelle les réveille et les met en mouvement, suivant l'expression de Démocrite, alors, ranimés par l'éclat nouveau du jour, épris d'un vif désir de se voir et de s'entretenir les uns les autres, de renouveler un commerce qui fait le plus doux assaisonnement de la vie, ils se lèvent promptement pour vaquer, chacun de son côté, à leurs occupations particulières.

Pour moi, je pense que Dieu ne nous a donné la vie, et en général l'être et l'humanité, qu'afin que nous fussions connus. L'homme est entièrement ignoré, tant que les molécules de matière dont il est formé errent au hasard dans l'espace infini de l'univers ; mais quand ces molécules se sont réunies pour l'organiser, et qu'il a acquis sa forme naturelle, alors il brille dans tout son éclat, et de l'état d'obscurité qui le laissait caché, il passe à la lumière qui le manifeste à tout le monde. Car la connaissance n'est pas le chemin à l'existence, comme quelques uns le prétendent : c'est au contraire l'existence qui mène à la connaissance ; car celle-ci ne fait pas que les choses existent, elle les montre seulement ; ainsi la corruption n'est pas l'anéantissement de l'être, mais le passage de la substance dissoute à un état d'obscurité totale. Voilà pourquoi Apollon, qui, d'après les plus anciennes traditions de

nos pères, est le même dieu que le soleil, se nomme Délius et Pythius 1 ; au lieu que le souverain du monde inférieur, soit dieu, soit génie, porte le nom d'Adès, parce-

i De ces deux noms, le premier vient d'un mot grec qui veut dire clair , visible, et il signifie qui rend visible; l'autre veut dire qui sait, qui fait connaître.

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que après notre dissolution , nous allons dans un lieu obscur et invisible \

C'est le roi du sommeil, de la nuit ténébreuse.

Je crois que les anciens ont donné à l'homme le même nom qu'à la lumière 2, parceque la consanguinité qui lie tous les hommes leur donne un ardent désir de se connaître les uns les autres. Il y a même des philosophes qui croient que la lumière forme la substance de l'ame ; et entre plusieurs autres motifs, ce qui les porte surtout à le penser, c'est l'aversion extrême qu'elle a pour l'ignorance, le soin avec lequel elle évite tout ce qui est obscur, le trouble qu'elle éprouve quand elle est dans des lieux ténébreux, où tout excite ses craintes et ses soupçons. La lumière lui est si douce, elle la désire si vivement, qu'elle ne veut pas avoir dans les ténèbres les choses qui lui plaisent le plus ; que la lumière lui rend plus agréables et plus purs tous les plaisirs, tous les amusements, toutes les jouissances, et que la clarté en est comme l'assaisonnement. Mais celui qui se plonge volontairement dans l'obscurité, qui s'enveloppe de ténèbres et s'enterre tout vivant, semble avoir regret à son existence, et être dégoûté de la vie.

C'est une opinion généralement reçue qu'il y a un séjour où vivent les ames des justes.

Là jamais le soleil n'interrompant son cours, Au sein même des nuits leur donne de beaux jours. Ils respirent l'odeur de la rose fleurie Qui mêle son éclat au vert de la prairie. D'arbres chargés de fruit le feuillage immortel Fait régner dans ces lieux un printemps éternel.

1 Le mot Adès, surnom de Pluton, est composé de l'a privatif et d'un mot qui signifie voir; ainsi Adès signifie invisible.

2 En grec, le même mot signifie homme et lumière, et ils viennent l'un et l'autre d'un verbe qui veut dire luire, briller.

Là coulent des fleuves paisibles dont les ondes tranquilles ne franchissent jamais leurs rives. Les habitants de ce séjour fortuné charment leurs loisirs par le souvenir du passé et par de doux entretiens sur leur bonheur présent. Il est un autre chemin beaucoup plus fréquenté: c'est celui par où les ames des méchants qui ont transgressé les lois sont poussées dans un abîme ténébreux ,

Où de l'affreuse nuit les fleuves redoutables Les couvrent pour jamais de ténèbres palpables ,

et les retiennent dans leurs eaux ; où leur partage éternel est l'obscurité et l'oubli. Ce ne sont pas des vautours cruels qui déchirent sans cesse les entrailles des scélérats étendus sur la terre : elles ont été consumées par le feu ou sont tombées en pourriture. Leurs corps ne sont pas accablés sous le poids de masses énormes qu'ils soient obligés de traîner.

Les morts sont dépouillés de chairs et d'ossements.

Il ne leur reste plus rien de corporel qui soit susceptible d'un châtiment, lequel ne peut s'exercer que sur des substances solides et capables de résistance. La seule punition des méchants sera donc l'obscurité et l'oubli; totalement ignorés, ils disparaîtront pour jamais dans le fleuve odieux du Léthé ; ils seront plongés dans une vaste mer sans rivage et sans fond, et ils y seront condamnés à une lâche inaction, à un oubli général, à l'obscurité la plus profonde.

DIALOGUE K Interlocuteurs du Dialogue :

ONÉSICRÀTE , SOTÉRIQUE , LYSIAS.

La femme de Phocion , surnommé Fhomme de bien , disait que les actions guerrières de son mari faisaient sa seule parure. Pour moi , je regarde comme un ornement précieux non-seulement pour ma personne , mais pour toute ma famille , Fardeur avec laquelle mon précepteur cultive les lettres 2. En effet , nous savons que les exploits les plus éclatants des grands généraux se bornent à délivrer de périls pressants un petit nombre de troupes, une ville ou tout au plus une nation , sans être capables de les rendre meilleurs. Mais le savoir, qui est Fessence du bonheur et la source de la prudence , loin de borner son utilité à une famille, à une ville ou à un État , F étend à tout le genre humain. Ainsi , plus les avantages qu'on en retire Femportent sur les succès militaires , plus ils méritent qu1 on en renouvelle le souvenir.

Le second jour des Saturnales 3, Onésicrate donna un

1 Ce traité est plus historique que dogmatique ; le but principal de Plutarque est de faire connaître l'origine et les inventeurs de la musique, ceux à qui elle a dû ses progrès et sa perfection, les moyens qu'ils y ont employés, les causes qui ont amené sa corruption et sa décadence, enfin les avantages qu'on en peut tirer quand on la renferme dans de justes bornes. Comme entre les différentes parties de la musique il yen a deux, l'harmonie et la rhythmique, qui semblent lui appartenir plus spécialement, Plutarque en a fait les deux points capitaux de son ouvrage.

2 Ce précepteur de Plutarque n'est point nommé ici ; mais, selon toutes les apparences, c'est l'Onésicrale dont il est parlé plus bas.

3 Les fêles qui, dans le texte, sont appelées Cronia, pareequ'on les célébrait en l'honneur de Saturne (en grec Cronos), répondaient, pour le nom, aux Saturnales des Romains; mais i! n'est pas aussi sûr qu'elles y répondissent pour le temps, pour la durée et pour les cérémonies.

festin auquel il invita quelques amis très versés dans la musique : c'étaient Sotérique d'Alexandrie et Lysias, Fun de ceux qui recevaient une pension de lui *. Après que les cérémonies d'usage furent achevées , Onésicrate , s adressant aux convives: «Ce n'est pas, leur dit-il, au milieu d'un repas qu'il faut rechercher quelle est la cause de la voix humaine : cette question doit être discutée dans un moment de loisir où il règne plus de sobriété. Mais puisque la voix est , suivant la définition des meilleurs grammairiens , ûn air rendu sensible à l'oreille par la percussion, et qu'en examinant hier la nature de la grammaire , nous trouvâmes que c'est l'art d'exprimer par des traits les sons de la voix , et de les mettre en réserve pour la mémoire , voyons aujourd'hui quelle est , après la grammaire , la seconde science qui doit naturellement traiter de la voix.

« Pour moi, je pense que c'est la musique ; car l'homme remplit un de ses premiers devoirs lorsque, par un sentiment de piété, il chante les louanges des dieux, qui , par une grâce particulière , n'ont accordé qu'à lui seul une voix articulée. C'est ce qu'Homère a bien fait connaître lorsqu'il a dit :

Tous les Grecs assemblés unirent leurs concerts, Et durant tout le jour chantant le dieu des vers, A leurs hymnes sacrés le trouvèrent propice.

Vous donc qui êtes initiés 2 à la musique , rappelez à vos convives quel est le premier qui a fait usage de cet art , comment il s'est perfectionné avec le temps , quels sont

1 Les Grecs d'un rang élevé faisaient des pensions à leurs clients. Celte magnificence était passée en usage.

2 II y a dans le grec ÔiacwTa». ; Ôiatrcç ( en latin thiasus ) signifie ordinairement une troupe de gens qui chantent et dansent dans quelques fêtes, surtout dans celles de Bacchus. Ce mot s'est pris dans la suite pour toutes sortes d'assemblées, de sociétés, surtout pour celles que formait te motif du plaisir ou de l'instruction.

les plus célèbres de ceux qui Font cultivé , enfin quels grands avantages on en retire. »

Ainsi parla Onésicrate ; et Lysias prenant la parole : « Vous proposez , lui dit-il , une question que plusieurs savants ont déjà agitée. La plupart des sectateurs de Platon et les plus illustres philosophes du Lycée ont fait des recherches sur l'ancienne musique et sur les causes de sa corruption. Ceux qui ont excellé dans la grammaire et dans F harmonie ont aussi traité cette matière avec le plus grand soin, mais ils sont peu d'accord entre eux.

« Héraclide1 , dans son recueil sur la musique, dit qu'Amphion, fils de Jupiter et d'Antiope, instruit par son père , inventa le jeu de la cithare et le genre de poésie qu'on chante sur cet instrument. Il le prouve par un registre conservé à Sicyone , d'après lequel il nomme les prêtresses , les poètes et les musiciens d'Argos 2. Il ajoute qu'à cette même époque, Linus d'Eubée composa des chants plaintifs ; qu'Anthès, natif d'Anthédon en Béotie , fit des hymnes , et Piérius , né à Piérie, des poëmes sur les Muses. Il dit encore que Philammon de Delphes célébra dans ses vers la naissance de Latone , d'Apollon et de Diane ; qu'il fut le premier qui institua des chœurs de danse et de musique autour du temple de Delphes. On y lit aussi que Thamyris , Thrace de nation, eut la voix la plus sonore et la plus mélodieuse de son temps; en sorte que , selon les poêles , il osa défier au combat les Muses elles-mêmes, et qu'il chanta la guerre des Titans contre les dieux ; que Démodocus de Corcyre, autre musicien

1 Fabricius a rassemble plus de cinquante écrivains de ce nom. Celui-ci est Héraclide de Pont, qui passa successivement dans les écoles des pythagoriciens, de Platon, et enfin dans celle d'Aristote.

2 Ce registre de Sicyone est encore cité plus bas. Les prêtresses d'Argos, dont il est question ici, sont celles de Junon, qui était honorée d'un culte particulier dans celte ville ; elles y étaient si respectées qu'on y comptait les années par celles de leur sacerdoce, d'où l'on datait les événements mémorables.

de ce temps-là, mit en chant un poëme sur la guerre de Troie, et un autre sur les noces de Vénus et de Vulcain; enfin que Phémius d'Ithaque chanta le retour des Grecs qui revinrent de Troie avec Agamemnon.

« Héraclide observe que ces poëmes n'étaient pas écrits en une prose dégagée de toute mesure poétique , mais qu'ils étaient semblables à ceux de Stésichore et des anciens poètes , qui , après avoir composé des vers , y adaptaient la musique. Il dit que Terpandre , auteur de nomes ou d'airs qui se jouaient sur la cithare , notait la musique sur les vers de chacun de ses nomes , de même que sur les vers d'Homère; qu'il les chantait ensuite dans les jeux publics, et qu'il fut le premier qui donna des noms à ces airs de cithare; qu'à son exemple, Clonas , qui le premier composa des nomes pour la flûte , et des cantiques en l'honneur des dieux sous le nom de prosodies, fit aussi des poésies, les unes élégiaques, les autres épiques, et que Polymneste de Colophon , qui vint après lui , employa ces mêmes genres de poésies.

« Or, mon cher Onésicrate, les airs qui se jouaient sur la flûte du temps de ces musiciens étaient Yapothète , les élégiaques, le comarchius, le schénium , le cépionien , le ténédien et le trimelès. Dans la suite, on inventa les airs nommés polymnestiens. Pour ceux qui se jouaient sur la cithare, l'origine en est beaucoup plus ancienne et remonte jusqu'à Terpandre, qui , le premier, leur donna des noms. Tels furent le béotien et Yéolien , le trochée et Y aigu, le cépionien, le terpandrien , et même le tétraèdien. Terpandre fit aussi des hymnes en vers héroïques, qu'on jouait également sur la cithare. Ces airs de cithare étaient anciennement composés sur la mesure des vers hexamètres , comme le prouve évidemment l'exemple de Timothée , qui , en chantant ses poésies dithyrambiques, y mêla de ces vieux airs, pour ne pas paraître avoir violé tout d'un coup les lois de l'ancienne musi-

que. Terpandre excella dans l'art de jouer de la cithare ; il remporta quatre fois de suite le prix aux jeux pythiques , comme on le voit par les registres de ces jeux. Il faut aussi qu'il ait vécu très anciennement , puisque Glaucus d'Italie , dans son traité des poètes et des musiciens de l'antiquité S le fait antérieur à Archiloque2, et dit qu'il vivait après ceux qui , les premiers , composèrent des airs pour la flûte.

« Alexandre, dans ses mémoires sur la Phrygie 3, dit qu'Olympe fut le premier qui apprit aux Grecs l'art de toucher les instruments à cordes, que leur enseignèrent aussi les dactyles idéens4; qu'Hyagnis, le plus ancien joueur de flûte, eut pour successeur son fils Marsyas, et celui-ci Olympe; que Terpandre, dans ses vers, imita Homère, et, dans ses chants, Orphée, qui paraît n'avoir imité personne; car, avant lui, on ne trouve que des compositeurs d'airs pour la flûte, et c'est à quoi les ouvrages

1 Glaucus était de Rhége, dans la grande Grèce, aujourd'hui le royaume de Nazies. Il était contemporain de Démocrile, qui, selon Thrasyllus, était né la troisième année de la soixante-dix-seplième olympiade, un an avant Socrate. Glaucus avait composé un écrit historique sur les poêles et les musiciens de l'antiquité.

2 On n'est pas d'accord sur l'époque précise où a vécu Archiloque. Suivant la chronique de Paros, Terpandre florissait l'an 581 de cette chronique, lequel répond à la trente-troisième olympiade.

3 C'est Alexandre, surnommé Cornélius, et plus connu sous le surnom de Po/yhislor, à cause de sa vaste érudition. Il florissait à Rome du temps de Sylla. Entre un nombre infini d'ouvrages, il avait composé des recueils sur l'histoire de Phrygie, dans laquelle il faisait mention de plusieurs Phrygiens qui s'étaient distingués dans la musique. Il ne nous reste que des fragments de ses œuvres.

* Il s'agit ici des dactyles idéens de l'île de Crète, qui étaient les prêtres de Jupiter: on croit qu'ils avaient été nommés dactyles parcequ'ils étaient dix ; mais on n'est d'accord ni sur l'origine de leur nom, ni sur leur nombre, ni sur leurs fonctions. Quant aux instruments de musique, dont Plutarque dit qu'ils enseignèrent l'usage aux Grecs, et qu'il désigne par le mot xps[/.<XTa, il faut entendre par là tous les instruments à percussion, tels que sont non-seulement le tambour, la cymbale, le sistre, les sonnettes ou grelots, etc., mais encore les instruments à cordes, tels que la cithare, la lyre, elc.

d'Orphée ne ressemblent nullement. Clonas, l'un de ces compositeurs, et qui vivait peu de temps après Terpandre, était de Tégée selon les Arcadiens, ou de Thèbes s'il faut en croire les Béotiens. On croit assez communément qu'Archiloque vint après Terpandre et Clonas; mais quelques auteurs disent qu'Ardalus de Trézène, antérieur à Clonas, avait réduit en art la musique pour la flûte, et que le poëte Polymneste de Colophon, fils de Mélès, avait aussi composé les nomes qui portent son nom. A F égard de Clonas, les registres des jeux publics le font auteur des nomes apothète et schénium; et quant à Polymneste, les poètes lyriques Pindare et Alcman en ont fait mention. L'on dit aussi que l'ancien Philammonde Delphes composa quelques uns des nomês que Terpandre employa depuis pour la cythare.

« En général, la musique qu'on jouait sur cet instrument conserva, depuis Terpandre jusqu'à Phrynis, le caractère de la plus grande simplicité ; car ïl n'était pas permis anciennement de composer sur la cithare des airs semblables à ceux de nos jours, ni d'y Taire aucune innovation, soit pour l'harmonie, soit pour le rhythme. Les musiciens conservaient avec soin à chacun de ces airs le ton qui lui était propre ; c'est de là qu'ils furent appelés nomes, ou lois, parcequ'ils avaient chacun des tons dis— tinctifs qui étaient comme des règles invariables dont on ne devait point s'écarter. Ainsi ces musiciens, après avoir offert aux dieux, comme ils le jugeaient à propos, les prémices de leurs chants, passaient aussitôt à la poésie d'Homère et à celle des autres poètes, comme on le voit manifestement par les poèmes de Terpandre.

« Du temps de Cêpion, son disciple, la cithare reçut une nouvelle forme, et fut nommée asiade, parceque les Lesbiens, voisins de l'Asie, en firent grand usage. On dit que Périclite, le dernier des joueurs de cithare qui remporta le prix aux jeux carniens à Lacédémone, était

dé Lesbos, et qu'à sa mort finit la succession des joueurs de cithare lesbiens, laquelle avait continué jusqu'à lui sans interruption. Quelques écrivains ont faussement avancé qu'Hipponax était contemporain de Terpandre; il semble même que Périclite soit plus ancien qu'Hipponax.

« Après avoir fait connaître conjointement les anciens nomes de flûte et de cithare, passons maintenant à ceux qui sont particuliers à la flûte. On dit qu Olympe, dont nous avons parlé plus haut, joueur de flûte et Phrygien d'origine, composa sur cet instrument, en l'honneur d'Apollon, le nome appelé polycéphale. D'autres croient que cet Olympe descendait du premier qui fut disciple de Marsyas, et composa des nomes en l'honneur des dieux. Car ce premier Olympe, qui était aimé de Marsyas, ayant appris de lui à jouer de la flûte, porta dans la Grèce les nomes enharmoniques dont on fait usage encore aujourd'hui dans les fêtes des dieux. Quelques uns veulent que le nome polycéphale soit de Cratès, disciple d'Olympe *; mais Pratinas croit qu'il est d'un Olympe plus moderne, et que le nome appelé harmatios passe pour être de l'ancien Olympe, disciple de Marsyas. Selon quelques auteurs, ce Marsyas s'appelait Massés ; suivant d'autres, il se nommait véritablement Marsyas, et il était fils d'Hyagnis, celui qui inventa l'art de jouer de la flûte. Mais Glaucus, dans son recueil sur les anciens poètes, nous apprend que le nome harmatios est l'ouvrage d'Olympe; il y dit aussi que Stésichore d'Himère, en employant ce même nome, exécuté suivant le rhythme dactylique, et qui, selon quelques uns, participe du nome [orthien, loin d'avoir voulu en cela imiter Orphée, Terpandre, Archiloque ou Thaletas, ne prit d'autre modèle qu'Olympe. D'autres attribuent cet air aux Mysiens, chez qui, selon eux, il y avait eu d'anciens joueurs de flûte.

i Ce Cratès, poëte-musicien, différent du philosophe cynique de ce nom ne nous est connu que par ce que Plutarque nous en apprend ici.

ce II y a un autre ancien nome appelé cradias, que Mimnerme, au rapport d'Hipponax, jouait sur la flûte ; car, dans les premiers temps, les musiciens s accompagnaient de cet instrument en chantant des élégies, comme on le voit par le registre des Panathénées , où il est question des prix de musique distribués dans cette fête. Il y eut aussi un Sacadas d'Argos, qui composa des poésies lyriques et des élégies qu'il mettait en musique. On le trouve inscrit sur la liste comme un bon poète, qui avait remporté trois fois le prix aux jeux pythiques. Pindare en fait mention. Ce Sacadas donc composa une strophe sur chacun des trois tons ( ou modes ) connus de son temps et de celui de Polymneste, c'est-à-dire sur le dorien, le phrygien et le lydien ; il apprit aux chœurs à les chanter dans Tordre de ces modes, et ce nome s'appelait trimelès, à cause de ces trois changements de modulation. Cependant le registre de Sicyone sur les poètes attribue à Clonas l'invention de ce nome à trois modes.

« Le premier établissement de musique à Sparte fut dû aux soins de Terpandre, et l'on doit faire honneur du second à Thaletas de Gortyne, à Xénodame de Cythère, à Xénocrite de Locres, à Polymneste de Colophon et à Sacadas d'Argos. Lorsqu'ils eurent introduit à Lacédémone des nomes pour les gymnopédies, on en fit autant en Arcadie pour les danses démonstratives, et, parmi celles d'Argos, pour les endymaties. Thaletas, Xénodame et Xénocrite composaient des cantiques nommés péans ; Polymneste faisait des nomes orthiens, et Sacadas des élégies. D'autres disent que Xénodame composait, non des péans, mais des hyporchèmes (ou airs à danser), ainsi que Pratinas; et l'on cite de ce même Xénodame un cantique qui est évidemment un hyporchème. Pindare lui-même a fait usage de cette sorte de poésie, et l'on voit par ses ouvrages qu'il y avait de la différence

entre les péans et les hyporchèmes, car il a écrit en l'un et l'autre genre.

« Polymneste composa aussi des nomes pour la flûte, et dans celui qu'on appelle orthien, il employa la mélopée, comme disent nos musiciens. Mais nous ne pouvons pas en parler bien exactement, parceque les anciens n'en ont rien dit. Pour Thaletas de Crète, on doute qu'il ait composé des péans; car Glaucus, qui le fait postérieur à Archiloque, dit qu'il imita les chants de celui-ci, mais qu'il leur donna plus d'étendue, et qu'il fit entrer dans sa mélopée le rhythme maronien et le crétois, dont Archiloque ne s'était jamais servi, non plus qu'Orphée ni Terpandre ; car on croit que Thaletas ne fit que d'après Olympe ces additions au jeu de la flûte, et qu'il fut regardé comme un excellent poëte. A l'égard deXénocrite, originaire de Locres en Italie, on n'est pas certain qu'il ait composé des péans ; car on prétend qu'il traita d'un style ampoulé des sujets héroïques que quelques auteurs ont, par cette raison, qualifiés de dithyrambes. Au reste, Glaucus fait Thaletas plus ancien que Xénocrite.

« Olympe, au rapport d'Aristoxènes, est regardé par les musiciens comme l'auteur du genre enharmonique. Avant lui, toute la musique était renfermée dans les deux genres diatonique et chromatique. Voici par quel moyen on conjecture qu'il découvrit ce troisième genre. En parcourant, selon le genre diatonique, de l'aigu au grave, les divers sons de la flûte , et conduisant souvent sa modulation jusqu'à la parhijpale (ou au 2e son ) , en commençant tantôt par la paramèse ( ou 5e ton ) , tantôt par la mèse (le 4 e ton) ; et passant par-dessus le lichanos (le 3e), il sentit l'agrément de cet usage, et plein d'admiration pour le système de chant construit suivant cette analogie, il l'approuva et y composa sur le ton dorien, sans mêler dans cette composition rien qui fût particulier au genre diatonique ni au chromatique ; il y fit seulement

entrer quelque chose qui tenait déjà de F enharmonique. Tels furent chez ce musicien les premiers essais de ce genre de chant. En effet , on y range d'abord le nome spondée, auquel nulle des divisions du tétracorde ne montre quel autre genre que Fenharmonique pourrait être propre, à moins qu'ayant égard au spondiasme trop fort, quelqu'un ne se figurât que ce nome fut dans le diatonique, ou qu'il ne le voulût mettre au chromatique tonique. Mais il est évident que le mettre de cette manière, c'est le supposer faux et hors de mélodie : faux, parcequ'il est plus petit d'un dièse que le ton voisin du principal ; hors de mélodie, parcequ'il arriverait que deux ditons (ou tierces majeures) se trouveraient placés de suite, l'un incomposé, l'autre composé; car l'enharmonique dense qu'on emploie aujourd'hui sur les mèses (ou 4e ton), ne paraît pas être de l'invention de ce poète. Cela se comprendra plus facilement si F on entend jouer de la flûte suivant l'ancienne méthode ; car il faut en ce cas-là que le demi-ton des mèses soit incomposé. Voilà donc quelle a été l'origine des chants enharmoniques. Dans la suite on partagea en deux le demi-ton dans les modes lydien et phrygien. Enfin il paraît qu'Olympe fit des augmentations dans la musique en y introduisant quelque chose de nouveau et d'inconnu à ceux qui l'avaient précédé , et qu'on doit le regarder comme le maître de la belle musique chez les Grecs.

« Il y a aussi quelque chose à dire sur les rhythmes. Comme les musiciens ont fait des découvertes dans la mélopée, ils ont inventé aussi de nouveaux genres et de nouvelles espèces de rhythmes qu'ils ont jointes aux anciennes. La première innovation faite danslarhythmique, et qui eut Terpandre pour auteur, y fit entrer une forme de rhythme qui a sa beauté. Après lui Polymneste innova dans le même genre et se conforma toujours à un beau modèle. Thaledas et Sacadas en usèrent de même. Ils montrèrent

une grande capacité dans la composition des rhythmes, sans s'écarter de la belle manière. Il y a encore deux nouvelles espèces de rhythmes établies, Tune par Alcman, et l'autre par Stésichore, qui ne s éloignent pas non plus du beau caractère. Crexus, Timothée, Philoxène et les. autres poètes leurs contemporains prirent un essor plus hardi, et affectant le goût des nouveautés, ils s'attachèrent au rhythme connu aujourd'hui sous les noms de philanthrope et de thématique ; car il est arrivé que le petit nombre de cordes, la simplicité et la gravité dans la musique, lui donnent aujourd'hui un air bien suranné.

« Après vous avoir entretenus le mieux qu'il m'a été possible, ajouta Lysias, de l'origine de cet art, de ses premiers inventeurs, de ceux qui l'ont de siècle en siècle enrichi par leurs découvertes, je bornerai là mon discours, et je laisserai traiter cette même matière à Sotérique, notre ami, qui, non-seulement a fait une étude particulière de la musique, mais qui a parcouru aussi le cercle de toutes les autres sciences ; car, pour moi, je me suis attaché de préférence dans cet art à la pratique et à l'exécution. »

Lysias ayant terminé son discours, Sotérique prit la parole en ces termes : « Vous nous avez engagés, mon cher Onésicrate, à discourir sur l'art le plus respectable et le plus chéri des dieux. J'ai la plus grande estime pour le savoir de Lysias, mon maître; j'admire surtout sa mémoire dans le dénombrement qu'il vient de faire des inventeurs de l'ancienne musique et des auteurs qui en ont traité. J'observerai cependant qu'il n'a tiré ses preuves que du témoignage des seuls écrivains, tandis que, selon moi, l'invention d'un art si utile ne saurait être l'ouvrage d'un homme, mais d'un dieu, tel qu'Apollon, qui réunit toutes les qualités les plus estimables. C'est lui seul qui a inventé, non-seulement la cithare, mais encore la tlûte, et non pas Marsyas, Olympe ou Hyagnis,

comme quelques auteurs Font cru. La preuve de ce que j'avance, c'est que toutes les danses et tous les sacrifices qui composent son culte se font au son de la flûte, selon le témoignage de quelques auteurs, et entre autres d'Alcée, dans une de ses hymnes. De plus, la statue d'Apollon à Délos tient un arc de la main droite et porte dans la gauche les trois Grâces, qui tiennent chacune un instrument de musique : celle-ci une lyre, celle-là une flûte, et celle du milieu un chalumeau qu'elle embouche. Au reste, ce que je dis ici n'est pas de moi, c'est Anticlès et Ister qui le rapportent dans leurs livres des apparitions d'Apollon. Cette statue même est si ancienne, qu'on la croit érigée par des Méropes contemporains d'Hercule. D'ailleurs le jeune garçon qui porte à Delphes le laurier de Tempé est accompagné d'un joueur de flûte, et l'on dit qu'anciennement les offrandes que les Hyperboréens envoyaient à Délos y étaient conduites au son des flûtes, des chalumeaux et de la cithare. D'autres assurent qu'Apollon lui-même jouait de la flûte, et c'est l'opinion d'Alcman, excellent poëte lyrique1. Corinne ajoute que ce dieu avait appris de Minerve à jouer de cet instrument. La musique donc étant une invention des dieux, est à tous égards un art respectable.

« Aussi les anciens lui ont-ils conservé, en l'exerçant, toute sa dignité, comme ils ont fait pour tous les autres arts. Mais nos modernes, rejetant ce qu'elle avait de grave et de majestueux, ont remplacé sur nos théâtres un chant mâle, noble et divin par une musique légère et efféminée. De là vient que Platon dans le 3e livre de sa République2 condamne une telle musique, et donne l'exclusion à l'harmonie lydienne, parcequ'elle se chante sur un ton trop aigu et qu'elle ne convient qu'aux lamentations. Tel

1 Ce passage ne se trouve point dans le peu de fragmenls qui nous restent de ce poêle.

2 Voyez Platon, t. II, p. 398.

fut son objet dans sa première institution ; car, au rapport cTAristoxène dans son premier livre de la musique, ce fut sur le mode lydien que l'ancien Olympe composa son air de flûte sur la mort de Python. Quelques auteurs attribuent à Mélanippide l'invention de ce mode, £t Pindare, dans ses péans sur les noces de Niobé, dit qu'Âfithippe fut le premier qui fit usage de l'harmonie lydienne. D'autres, comme Denys surnommé Y ïambe, disent que ce fut Torèbe.

« L'harmonie mixolydienne a aussi quelque chose de pathétique qui convient à la tragédie. Aristoxène en attribue l'invention à Sapho, et prétend que c'est d'elle que l'ont apprise les poètes tragiques, qui, dans la suite, la joignirent à la dorienne, parceque celle-ci a de la magnificence et de la dignité, que celle-là remue les passions ; et la tragédie est un mélange de ces divers caractères. Ceux qui ont écrit l'histoire de l'harmonie disent que la mixolydienne fut inventée par le joueur de flûte Pythoclide. Suivant Lysis, Lamprocle, Athénien, s'étant aperçu que cette harmonie n'avait pas sa disjonction où presque tous les musiciens la croyaient, mais qu'elle se faisait plus haut, en «disposa l'échelle de manière qu'elle s'étendait de l'aigu au grave, comme qui dirait de la paramèse à V/iypate des hypafes (ou à la plus basse corde). Mais on prétend aussi que l'harmonie hypolydienne, la plus contraire de toutes à la mixolydienne, puisqu'elle approche fort de l'ionienne, fut imaginée par l'Athénien Damon.

« De ces deux harmonies, l'une étant plaintive et l'autre efféminée, Platon a eu raison de les rejeter toutes deux, et de préférer la dorienne comme la plus convenable à des hommes courageux et tempérants; non, ainsi que l'observe Aristoxène dans son second livre sur la musique, que ce philosophe ignorât que ces deux harmonies ont quelque chose d'utile au maintien du gouvernement ,

car il avait fait une étude particulière de la musique sous Dracon l'Athénien et Métellus d'Adrigente ; mais l'harmonie dorienne, comme je viens de le dire, ayant beaucoup de noblesse et de gravité, il lui donna la préférence. Il n'ignorait pas non plus qu' Alcman, Pindare, Simonide et Bacehylide avaient composé sur le ton dorien, non-seulement plusieurs pathcnies, mais encore des prosodies et des péans, et que même on avait quelquefois mis en musique sur ce mode des plaintes tragiques et des poésies amoureuses. Mais Platon n'admettait que les cantiques spondées et ceux qu'on chantait eu l'honneur de Mars et de Minerve, parcequ'en effet ils suffisent pour fortifier l'ame d'un homme tempérant. Il connaissait aussi les harmonies lydienne et ionienne, et il savait que cette mélopée s'emploie dans la tragédie.

a En général, ce n'est pas faute d'avoir connu les différentes harmonies, que les anciens n'ont fait usage que de certaines. Ce n'est point par ignorance qu'ils se sont mis si fort à l'étroit, en n'employant qu'un petit nombre de cordes, comme ce n'est pas non plus par défaut de connaissance qu'Olympe, Terpandre et leurs sectateurs ont retranché la multiplicité des cordes et la variété dans les chants. Nous en avons la preuve dans les compositions de ces deux musiciens et de tous ceux qui les ont imités. Quoique ces airs soient très simples et ne roulent que sur trois cordes, ils l'emportent si fort sur les airs variés, et où les cordes sont plus multipliées, que nul musicien aujourd'hui ne peut imiter la manière d'Olympe, et que malgré la diversité de leurs modes et de leurs cordes, ils lui sont très inférieurs.

« Une preuve évidente que ce n'est point par ignorance que les anciens se sont abstenus de la trite, dans le mode spondiade, c'est qu'ils l'ont employée dans le jeu des instruments. S'ils n'eussent pas connu l'usage qu'on en pouvait faire, ils ne s'en seraient jamais servis, et ne

l'auraient pas mise en consonnance avec la parhypate. Mais il est manifeste que le genre de beauté qui résulte du retranchement de cette trite dans le mode spondiaque est ce qui les a déterminés, comme par sentiment, à conduire leur modulation jusqu'à la paranète, en passant par-dessus la nète. Il faut en dire autant de la nète ; ils l'ont employée dans le jeu des instruments, tantôt en dissonnance avec la paranète, tantôt en consonnance avec la mèse; mais dans la mélodie, ils ne l'ont pas jugée convenable au mode spondiaque. Ils en ont tous usé de même par rapport à la nète du tétracorde conjoint; car, sur les instruments, ils la mettaient en dissonnance avec la paranète et la paramèse, et en consonnance avec la mèse et avec le lichanos. Mais dans le chant, ils n1 osaient s'en servir, à cause du mauvais effet qu'elle produisait. Il paraît encore, par la musique phrygienne, que cette corde n'était pas inconnue à Olympe ni à ses disciples ; car ils l'employaient non-seulement pour le jeu des instruments, mais aussi pour le chant dans les cantiques consacrés à la mère des dieux, et dans quelques autres usités parmi les Phrygiens. Il est visible aussi, par rapport aux hypates, que ce n'est point par ignorance que, dans le mode dorien, ils n'ont pas employé le tétracorde, qui tire son nom de ces hypates, puisqu'ils s'en servaient dans les autres modes. Mais ils le retranchaient du dorien, pour conserver à ce mode sa beauté naturelle, qu'ils estimaient beaucoup.

« Il est arrivé quelque chose de semblable par rapport aux poètes tragiques. La tragédie n'a jamais admis le genre chromatique ni le rhythme, et elle ne l'emploie pas même aujourd'hui. Cependant la cithare, plus ancienne de plusieurs générations que la tragédie, a, dès son origine, fait usage de l'un et de l'autre. Or, il est clair que le genre chromatique est antérieur à l'enharmonique , car on doit compter cette ancienneté du temps

où les hommes ont imagine d'employer quelqu'un de ces genres, puisqu'à ne considérer que leur nature l'un n'est pas plus ancien que l'autre. N'y aurait-il donc pas de 1 absurdité à prétendre que c'est faute d'avoir connu le chromatique qu'Eschyle et Phrynicus ne l'ont pas employé ? On pourrait dire que Pancrate ignorait ce genre chromatique , puisqu'il s'en est abstenu dans la plupart de ses ouvrages. Mais comme il s'en est servi dans quelques uns , il s'ensuit évidemment que ce n'est point par ignorance, mais par choix, qu'il a évité d'en faire usage U s attachait donc, comme il le disait lui-même, h la manière de Pindare et de Simonide, et en général, à ce que les modernes appellent l'ancien caractère.

« On doit faire le même raisonnement au sujet de Tyrtee, d'André de Corinthe, de Thrasylle de Phliunte et d une foule d autres que nous savons tous s'être abstenus a dessein, du chromatique, des muances, de la multiplicité des cordes et de plusieurs autres pratiques très ordinaires en musique, telles que certains rhythmes, certains modes, certaines paroles et certaines sortes de mélopée et d exécution. Par exemple, Téléphane de Mégare avait tant d aversion pour l'usage des anches, qu'il ne permit jamais aux facteurs de flûtes d'en appliquer sur les instruments et ce fut la principale raison qui l'empêcha de disputer le prix aux jeux pythiques. En général, si du défaut de pratique d'une chose, on concluait qu'elle a été ignorée, on pourrait taxer trop légèrement d'ignorance plusieurs de nos contemporains, entre autres les partisans de Donon par rapport au mode antigénidien , qu'ils n emploient pas parcequ'ils le méprisent ; les sectateurs cl Antigenide,qui, pour la même raison, ne se servent point du mode dorionien , et les joueurs de cithare oui rejettent le mode de Timothée; car ils ont presque to donne dans les rapsodies et dans les compositions de Po-

« D'un autre côté, si Ton examine avec équité et en connaissance de cause ce qui concerne la variété dans la musique, et que l'on compare l'ancien avec le moderne, on trouvera que dès lors même cette variété avait cours. En effet, les anciens l'ont employée dans la composition des rhythmes, laquelle' en est le plus susceptible ; ils faisaient donc cas de cette variété Arythmique ; et la manière de toucher les instruments était aussi, dès ce temps-là, très diversifiée; car aujourd'hui les musiciens s'appliquent beaucoup à la théorie de leur art. Autrefois ils cultivaient le rlrythme. Il est donc évident que c'est par choix et non pas par ignorance que les anciens ont évite les chants rompus ou pleins de diminutions. Qu'y a-t-il en cela de surprenant? Ne voyons-nous pas que dans plusieurs professions utiles à la vie on a prescrit des usages très connus, parcequ'on y a remarqué des choses qui blessaient la décence.

« Maintenant, pour montrer que ce. n'est m par ignorance ni faute d'expérience que Platon a rejeté certains genres de musique, mais seulement parcequ'il les a juges peu convenables à l'espèce de gouvernement qu'il voulait établir, nous allons faire voir que ce philosophe était très versé dans la science de l'harmonie. C'est en expliquant, dans son Timée, la création de l'ame, qu'il fait paraître avec quel soin il s'était appliqué aux mathématiques et a la musique. Dieu, dit-il, remplit ensuite les intervalles doubles et les triples, retranchant de là quelques parties qu'il mit entre ces mêmes intervalles, en sorte qu il y avait deux milieux dans chacun. Ce début marque une grande connaissance de l'harmonie, comme nous le prouverons tout a

l'heure. • , .

« Il y a trois milieux primitifs d'où se prennent tous les autres, l'arithmétique, l'harmonique et la géométrie. Le premier surpasse et est surpassé d'un nombre égal; le second d'une raison égale; le troisième ne surpasse et

n'est surpassé ni de raison égale ni de nombre égal. Platon, voulant donc démontrer harmoniquement l'accord des quatre éléments dont Tarne est composée, et la cause de ce concert réciproque entre des natures si dissemblables, place dans chaque intervalle, pour la formation de l'ame , deux milieux qui sont entre eux en raison harnîonique ; car, dans la consonnance de l'octave en musisique , il se trouve dçux intervalles moyens dont nous 'allons faire voir l'analogie. On peut, en effet, considérer l'octave comme étant en raison double, et pour rendre cette raison plus sensible, on peut prendre les nombres 6 et 12. Or, cet intervalle est compris entre l'hypate du tétracorde moyen et la nète du tétracorde disjoint. 6 et 12 étant donc les deux extrêmes, l'hypate du tétracorde moyen aura le nombre 6, et la nète du tétracorde disjoint aura le nombre 12. Une reste plus qu'à prendre, outre ces nombres , ceux qui tombent entre deux, et dont les extrêmes se trouvent, l'un en raison sesqui-tierce, l'autre en raison sesqui-altère, et ces nombres sont 8 et 9 ; car 6 est à 8 en raison sesqui-tierce, et à 9 en raison sesqui-altère. Tel est l'un des extrêmes; l'autre (c'est-à-dire 12) est à 9 en raison sesqui-tierce et à 8 en raison sesqui-altère. Ces deux nombres tombant donc entre 6 et 12, et l'intervalle de l'octave résultant de celui de laquarte et de de celui de la quinte, il est clair que la mèse répondra au nombre 8, et la pa^amèse au nombre 9. Cela posé, l'hypate sera à la mèse comme laparamèse à la nète du tétracorde disjoint ; car l'hypate du tétracorde moyen est à la quarte de la mèse, et la paramèse est à la quarte de la nète du tétracorde disjoint. Le même rapport se rencontre dans les nombres ; car 6 est à 8 comme 9 est à 12 , et 6 est à 9 comme 8 à 12. Or, la raison de 8 à 6, de même que celle de 12 à 9, est sesqui-tierce ; et la raison de 9 à 6, comme celle de 12 à 8, est sesqui-altère. Ce que nous venons de dire suffira pour montrer combien Platon s'était attaché à

l'étude des mathématiques, et quelles connaissances il y avait acquises.

« Aristote , disciple de Platon , regarde l'harmonie comme quelque chose de respectable, de grand et de divin. Voici ses termes : « L'harmonie, dit-il, est céleste, sa nature est divine et sa beauté ravissante. Naturellement divisible en quatre parties, elle a deux milieux, l'un arithmétique et l'autre harmonique. Sq3 parties, leurs grandeurs, et l'excès des unes sur les autres, s'expriment par des nombres et ont une égalité de mesure ; car les chants roulent et sont compris dans l'étendue des deux tétracordes. » Voilà comment s'exprime Aristote. Il ajoute que le corps de l'harmonie est un composé départies dissemblables, qui, cependant, sont en accord les unes avec les autres; mais que les milieux de cette harmonie s'accordent suivant la raison arithmétique, parceque le son le plus haut étant en raison double par rapport au plus bas, produit la consonnance de l'octave ; car celle-ci , comme on l'a dit plus haut, a la nète de douze unités, l'hypate de six, et la paramèse accordée avec l'hypate, en raison sesqui-altère, de neuf unités. Pour la mèse, nous avons déjà dit qu'elle en a huit. Or, c'est de tout cela que résultent les principaux intervalles de la musique , savoir : la quarte, qui est en raison sesqui-tierce ; la quinte, qui est en raison sesqui-altère , et l'octave, qui est en raison double. La raison sesqui-octave , qui est celle du ton, s'y conserve aussi. Il arrive de là que les différentes parties de l'harmonie se surpassent et sont surpassées réciproquement des mêmes quantités ; qu'il en est de même des milieux, les uns par rapport aux autres, et le tout conformément à l'excès qui se trouve dans les nombres et à la proportion géométrique.

« Aristote assure donc que ces excès réciproques sont dans les proportions suivantes : que la nète surpasselamèse d'une troisième partie, et que l'hypate est surpassée de la

même quantité par la paramèse; en sorte que ces excès sont relatifs; car les grandeurs surpassent et sont surpassées du même nombre de parties. C'est ainsi que les raisons suivant lesquelles les extrêmes de la mèse et de la paramèse se surpassent et sont surpassés se trouvent les mêmes, savoir , la raison sesqui-tierce et la sesqui-altère. Or, cet excès est harmonique. Mais les excès de la nète et de la mèse sont du nombre de ceux qui consistent dans une égale partie, suivant la proportion arithmétique. Il en est de même de la paramèse par rapport à Fhypate; car la paramèse surpasse la mèse en raison sesqui-octave. De plus, la nète est à Fhypate en raison double, la paramèse à Fhypate en raison sesqui-altère, et la mèse à Fhypate en raison sesqui-tierce.

« Telle est donc , suivant Aristote, la constitution de Fharmonie, soit dans ses parties, soit dans ses quantités ; et il la compose très naturellement, elle et toutes ses parties, de Finfini, du fini et du pair-impair. En effet, si on la prend dans toutes son étendue, elle tient du nombre pair, étant divisible en quatre parties qui en sont les termes. Si Fon envisage ses parties et ses proportions, on y trouve le pair, Fimpair et le pair-impair; car le pair se rencontre dans la nète , qui est de douze unités; Fimpair dans la paramèse, qui est de neuf unités ; le pair dans la mèse, qui est de huit unités; le pair-impair dans Fhypate, qui est de six unités. C'est ainsi que Fharmonie, en vertu des excès et des proportions qui régnent entre les différentes parties dont elle est composée, est d'accord soit avec elle-même, soit avec toutes ses parties.

« Les sensations qui se font dans nos corps sont ellesmêmes fondées sur Fharmonie, et principalement celles qui, parleur caractère céleste et divin, mettent Fhomme en commerce avec la Divinité, telles que la vue et Fouie , et rendent cette harmonie sensible par le moyen du son et de la lumière. Les autres sensations qui suivent celles-

là sont toutes, en qualité de sensations, réglées selon les lois de l'harmonie ; car elles n'opèrent rien sans ce secours, quoiqu'elles soient plus faibles que les premières, sans toutefois en être dépendantes. Quant à celles-là , comme elles n'agissent en nous qu'avec le concours divin et' d'après les règles de la proportion, elles sont naturellement plus vives et plus parfaites.

« Il est donc manifeste, par ce que nous avons déjà dit, que ce n'était pas sans de bons motifs que les anciens donnaient leurs principaux soins à l'étude de la musique ; ils la croyaient propre à former le cœur des jeunes gens , à les porter, par le sentiment de l'harmonie , à tout ce qui est honnête , la musique ayant en effet le plus grand pouvoir pour exciter en tout temps à toutes sortes d'actions vertueuses, et principalement à l'intrépidité dans les périls de la guerre. Aussi les uns préfèrent-ils les flûtes en cette occasion , comme les Lacédémoniens , qui faisaient jouer sur cet instrument le cantique de Castor, lorsqu'ils marchaient en bataille à l'ennemi. Les autres allaient au combat au son de la lyre , et les Créiois ont conservé très longtemps cet usage dans leurs marches militaires. Plusieurs peuples , dans ces occasions , se servent encore aujourd'hui de trompettes. Les Argiens , dans leurs jeux sthénkns, employaient le flûte pour animer les lutteurs. Ces jeux, institués d'abord pour Danaùs, furent rétablis dans la suite en l'honneur de Jupiter Sthénius. C'est une loi qui subsiste encore, de jouer de la flûte dans les combats du pentathle. A la vérité, on n'y joue rien de choisi , rien qui tienne à l'antiquité ou qui ressemble à ces airs consacrés chez nos ancêtres, tels que celui qu'Hiérax avait composé pour ces sortes de jeux , et qu'on nommait endromé (courante). Mais enfin on y joue de la flûte , quoique cette musique soit faible et mal choisie.

«Dans une époque encore plus reculée, les Grecs,

dit-on, n'avaient aucune connaissance de la musique du théâtre ; ils n'employaient cet art que pour le culte des dieux et l'éducation de la jeunesse. Ils n'avaient alors aucun théâtre de construit , et toute leur musique , renfermée dans l'enceinte des temples , n'avait pour sujet que les cantiques en l'honneur des dieux et les louanges des grands hommes. Il est même vraisemblable que le mot théâtre, qui est d'un usage plus récent , et celui qui veut dire être spectateur, et qui est beaucoup plus ancien , tirent l'un et l'autre leur origine du mot qui signifie Dieu. Mais, de nos jours, la musique est si différente de ce qu'elle était autrefois , qu'on a perdu la pratique et jusqu'au souvenir de celle qui servait à former les mœurs, et que tous ceux qui cultivent cet art se jettent absolument dans la musique théâtrale.

«Mais, dira quelqu'un, les anciens n'ont donc rien inventé dans la musique et n'y ont rien ajouté de nouveau ? Je conviens qu'ils y ont fait des innovations , mais sans jamais blesser ni la gravité ni la décence. Ceux qui ont fait l'histoire de la musique attribuent à Terpandre l'usage de la nète dorienne , que les musiciens , avant lui , n'admettaient point dans le chant. On dit aussi que le mode mixolydien a été entièrement trouvé après les autres , de même que celui de la mélodie orthienne , composée selon ces deux rhythmes : Yorthienet le trochée^ sémantique. Or si , comme l'assure Pindare, Terpandre a été l'inventeur des chants scoliens , Archiloque l'a été aussi du rhythme des trimètres ; il a de plus enseigné le premier la manière de passer, en chantant, d'un rhythmo dans un autre de différent genre , le dérangement des sons et la manière d'accommoder à tout cela le jeu des instruments à cordes. On lui attribue encore les épodes , les tétramètres, le crétique et le prosodiaque , l'augmentation du premier, et, suivant quelques uns, l'élégie : par-dessus tout cela , l'extension de l'iambique jusqu'au

péon épibate , et celle de l'héroïque augmenté jusqu'au prosodiaque et au crétique. On prétend aussi que le même Archiloque inventa l'exécution musicale des vers iambiques, dont les uns ne font que se prononcer pendant le jeu des instruments , au lieu que les autres se chantent : exécution dont les poètes tragiques ont depuis fait usage, et que Crexus, qui l'adopta, introduisit dans les dithyrambes. On croit encore que celui-ci est le premier qui ait fait entendre séparément du chant le jeu des instruments , qui , chez les anciens , accompagnaient toujours la voix son pour son. On attribue à Polymneste Tinvention du mode nommé aujourd'hui hypolydien , et Ton assure qu'il y augmenta beaucoup le relâchement et la tension des cordes. On assure encore que cet Olympe , qui passe pour le premier auteur de cette poésie musicale appelée nomique chez les Grecs , inventa le genre enharmonique, le rhythme prosodiaque suivant lequel se chante le nome ou le cantique de Mars , le rhythme choréique, dont on faisait grand usage dans le culte de la mère des dieux , et même , selon quelques uns , le rhythme bachique. 11 est donc évident que l'ancienne musique a subi ces divers changements par rapport à chacun de ces airs.

« Mais Lasus d'Hermione ayant transporté les rhythmes dans la poésie dithyrambique , et multiplié les sons de la flûte dont il raccompagnait, causa, par cette variété des sons trop désunis , un grand changement dans l'ancienne musique. De même le poète musicien Mélanippide , qui vint ensuite , ne s'en tint pas à cette musique ancienne , non plus que Philoxène et Timothée. Celui-ci ajouta de nouvelles cordes à la lyre , qui n'en avait eu que sept jusqu'à Terpandre d'Antisse. Le jeu de la flûte, de simple qu'il était , devint aussi beaucoup plus varié ; car anciennement , et jusqu'à Mélanippide , poëte dithyrambique , les joueurs de flûte recevaient des poètes leur salaire ; la poésie faisait le principal rôle , et les joueurs de flûte

n'étaient regardés que comme des ministres qu'elle avait à ses ordres. Mais cet usage se pervertit dans la suite , et de là vient que le poète comique Phérécrate fait paraître sur la scène la Musique en habit de femme et le corps déchiré de coups. La Justice l'interroge sur la cause d'un pareil traitement, et la musique lui répond en ces termes :

Connaissez mes malheurs; puissent-ils vous causer

L'intérêt que je mets à vous les exposer!

Celui qui, le premier, de nouveautés avide,

Blessa ma dignité, fut ce Mélanippide

Qui, sur ses douze appuis prétendant m'élever,

En me multipliant n'a fait que m'énerver.

Mais de ce novateur l'attentat téméraire

Était bien loin encor de combler ma misère.

Bientôt, Cinésias, Athénien maudit,

Que d'un premier abus le succès enhardit,

Citoyen sans vertus, comme auteur sans génie,

Par ces tristes fredons dépourvus d'harmonie,

Et dont à tout propos son chant est infecté,

A tellement flétri mon antique beauté ,

Qu'on ne reconnaît plus les traits de mon visage :

Tel que ces boucliers, qui par un double usage,

De la droite à la gauche également portés,

N'ont aucun ornement qui marque leurs côtés.

L'auriez-vous jamais cru? De cet homme bizarre

Telle fut cependant la conduite barbare.

Mais Phrynis, après lui, par certains roulements,

Que son goût dépravé lui lit trouver charmants,

M'agita, me tourrïf , me rendit si flexible,

En voulant sans raison, par un essai pénible,

Sur cinq cordes trouver douze accords différents ,

Qu'enfin j'ai vu périr mes charmes si puissants.

Il n'eût pas néanmoins consommé ma disgrâce ;

Ses crimes auraient pu mériter quelque grâce;

Car les torts qu'envers moi son faux goût lui dictait,

Son savoir avec art du moins les réparait.

Hélas! pour m'achever, il fallait Timothéc.

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