TUAIT K
maux. Hésiode dit des génies bons et favorables qu'ils sont chastes et purs, qu'ils veillent sur les hommes ,
À qui, rois bienfaisants, ils donnent la richesse.
Platon les regarde comme des interprètes et des médiateurs entre les dieux et les hommes , qui font passer au ciel les vœux et les prières des mortels , et leur rapportent les oracles et les bienfaits de ces êtres tout-puissants.
Empédocle dit que les démons sont punis des fautes et des négligences qu'ils commettent.
Au vaste sein des mers le ciel les précipite. L'onde qui les reçut les rejette à l'instant. Par la terre lancés dans le soleil brûlant , Dans le vague des airs cet astre les rejette; Us sont ainsi poussés de retraite en retraite.
Après que leurs fautes ont été expiées par ces divers supplices , ils sont rendus à leur premier état et replacés dans le lieu que la nature leur a destiné. Ce qu'on raconte de Typhon est analogue à ce qui est dit des génies. Poussé , dit-on , par une haine jalouse , il commit de grands crimes, remplit de désordres affreux la terre et les mers, et ensuite il en fut puni. La sœur et l'épouse d'Osiris en fut aussi le vengeur. Après avoirréduit à l'impuissance la fureur et la rage de Typhon , elle ne voulut pas que les combats et les traverses qu'elle avait essuyés, ({lie tant de traits de son courage et de sa sagesse fussent ensevelis dans l'oubli et dans le silence. Elle institua donc des mystères et des cérémonies augustes qui devaient être une représentation et une image des événements qui lui étaient arrivés. Par là , elle a consacré tout à la fois et une leçon de piété et une consolation puissante pour tous ceux qui éprouveraient de pareilles adversités.
Isis et Osiris , de bons génies qu'ils étaient , ayant été changés en dieux, comme le furent depuis Hercule et
d'isis et d'osirïs. 315 Bacchus , ont reçu, et avec raison, les honneurs qu'on rend aux dieux et aux démons , puisqu'ils ont partout , • et principalement sur la terre et dans les enfers , le pouvoir le plus étendu. En effet, Sarapis n'est pas différent de Pluton , ni Isis de Proserpine , comme le dit Archémachus de l'île d'Eubée 1 , et Héraclite de Pont , qui croit que l'oracle de Canope est le même que celui de Pluton.
Ptolémée Soter vit une nuit, en songe, le colosse de Pluton, qui était à Sinope : il ne l'avait jamais vu et n'en savait pas même la forme. Dans cette vision , le colosse lui ordonna de le faire transporter au plus tôt à Alexandrie. Comme il ignorait en quel lieu il était placé , et qu'il racontait sa vision à ses amis avec une vive perplexité , un homme nommé Sosibius, qui avait beaucoup voyagé, se présente à ce prince et lui dit qu'il avait vu à Sinope un colosse semblable à celui qu'il dépeignait. Ptolémée envoya donc à Sinope Sotelès et Dionysius, qui, après beaucoup de temps et de peines, mais surtout par un effet de la protection divine, parvinrent à enlever le colosse, qu'ils portèrent au roi. Dès que Timothée l'interprète 2 et Manéthon le Sébennite l'eurent vu, ils conjecturèrent, par un cerbère et un dragon qui y étaient représentés , • que c'était une statue de Pluton, et ils persuadèrent à Ptolémée que ce ne pouvait être que celle de Sarapis. Ce n'était pas ainsi qu'on l'appelait à Sinope ; mais, arrivé à Alexandrie , il y reçut ce nom , qui es+, celui que les Égyptiens donnaient à Phîton. Ceux qui veulent que ce dieu et Osiris ne soient qu'une même divinité , ramènent à
t Archémachus, de l'île d'Eubée, avail composé une histoire de sa patrie, qui est souvent citée par les auteurs anciens.
2 Timothée, selon Tacite, était un Athénien de la famille des eumolpides, ou prêtres d'Eleusis, que Ptolémée avait fait venir pour le consulter sur sa vision, parceque les prêtres égyptiens à qui il l'avait communiquée ne purent lui donner aucun éclaircissement sur un pays qui leur étail inconnu.
leur sentiment ce que dit Heraclite le physicien , qu'Âdès 1 et Bacchus sont un même dieu , lorsqu'ils sont F un et l'autre dans la fureur et dans le délire. Dire, comme quelques auteurs , que., par le mot Adès, Heraclite entend le corps, parceque Famé y est comme dans un état de folie et d'ivresse , c'est avoir recours à une allégorie froide et puérile. Il est plus raisonnable de croire qu'Osiris est le même que Bacchus , et Sarapis le même qu'Osiris, qui reçut ce nom lorsqu'il changea de nature ; car celui de Sarapis est commun à tous ceux qui éprouvent ce changement , comme le savent ceux qui ont été initiés aux mystères d'Osiris.
Il ne faut pas s'arrêter à la tradition des Phrygiens, qui disent que Sarapis était une fille d'Hercule, et que Typhon était né d'Isaïacus, fils de ce même héros. N'ajoutez pas plus de foi au récit de Phylarque 2, qui raconte que Bacchus fut le premier qui amena des Indes en Egypte deux bœufs dont F un était nommé Apis, et l'autre Osiris; que Sarapis est le nom de l'être qqi a mis l'ordre dans F univers, et qu'il est dérivé du mot sarein, qui, suivant quelques uns, signifie ordonner, embellir. Telles sont les absurdités de Phylarque. Une opinion plus absurde encore est celle des auteurs qui veulent que Sarapis ne soit pas le nom d'un dieu , mais celui du monument sépulcral d'Apis ; qu'à Memphis , lorsqu'on fait ses funérailles, on ouvre des portes d'airain qu'on appelle les portes du Léthé et du Cocyte , qui font un bruit sourd et dur. De là vient que le son de tout corps d'airain nous étonne et nous saisit de peur. Je trouve plus raisonnable le sentiment de ceux qui , dérivant le nom de Sarapis d'un verbe qui signifie mouvoir, agiter, disent qu'il ex-
1 C'es-t-à-dire Pluton. Adès signifie proprement enfer, et on en donnait le nom au dieu qui y régnait.
2 Phylarque fut l'un des historiens des conquêtes d'Alexandre; il vivait du temps de Ptolémée Évergète.
d'iSïS et D'osmis. 347 prime le mouvement de l'univers. La plupart des prêtres veulent que le nom de Sarapis soit composé de ceux d'Apis et d'Osiris , fondés sur ce point de doctrine qu'ils enseignent, qu'Apis est l'image la plus belle de l'âme d'Osiris *.
Pour moi , si le nom de Sarapis est vraiment égyptien, je pense qu'il exprime la satisfaction et la joie : ce qui me porte à le croire , c'est que les Égyptiens appellent sairei leurs jours de réjouissance. Platon dit que le nom d'Adès signifie le fds de la douceur, et ce dieu est doux et facile pour ceux qui sont auprès de lui. La langue égyptienne a plusieurs autres noms propres qui équivalent à des phrases entières. Par exemple , le séjour souterrain où les ames se rendent après la mort , se nomme Amenthès , mot qui signifie recevoir et donner. Nous examinerons plus bas si ce nom est un de ceux qui ont été transportés anciennement de Grèce en Egypte. Continuons de discuter ici l'explication qui nous occupe.
Osiris et Isis, comme on l'a déjà dit, passèrent de la nature des génies à celle des dieux. PourjXyphon, dont la puissance affaiblie et, pour ainsi dire, brisée, fut au moment d'être entièrement détruite, tantôt ils le consolent et l'adoucissent par leurs sacrifices , tantôt ils le traitent avec mépris, ils l'insultent dans leurs fêtes, ils outragent les hommes roux qu'ils rencontrent, et jettent un âne dans un précipice ; c'est en particulier ce que font les Coptites2, parceque Typhon était roux, et que les ânes sont de cette couleur. Les habitants de Busiris et de Lycopolis3 ne font
1 On a même vu que, selon la doctrine des prêtres, l'ame d'Osiris était passée dans le corps de ce bœuf, et qu'elle passait successivement dans le corps de tous les autres bœufs qui le remplaçaient et qui avaient les marques exigées par les prêtres, pour qu'il pût être regardé comme le successeur du véritable Apis.
2 Copte était une ville de la Thébaïde et un entrepôt de commerce commun aux Égyptiens et aux Arabes.
3 Nous avons déjà parlé de la ville de; Busiris; celle de Lycopolts, ou Ville du Loup, située sur les bords du Nil dans la Thébaïde, avait été bâtie
348 THAITK
jamais usage de la trompette, parceque le son de cet instrument ressemble à celui de l'âne. En général ils regardent cet animal comme impur et propre aux mauvais génies, à cause de sa ressemblance avec Typhon. Dans les sacrifices qu'ils font aux mois de payni et de phaophi \ ils donnent aux gâteaux sacrés la forme d'un âne enchaîné ; et dans celui qu'ils font en l'honneur du soleil, ils recommandent à ceux qui viennent honorer le dieu de ne porter sur eux aucun ornement d'or, et de ne donner à mangera aucun âne. Il paraît que les pythagoriciens ont regardé Typhon comme un génie. Ils disent qu'il est né dans la mesure du nombre pair 56, que le triangle exprime la puissance de Pluton, de Bacchus et de Mars ; le carré, celle de Rhéa, de Vénus, de Cérès, de Vesta et de Junon ; le dodécagone , celle de Jupiter, et la figure à 56 angles, celle de Typhon, comme l'enseigne Eudoxe.
Les Egyptiens, qui croient que Typhon était roux, n'immolent que des bœufs de cette couleur; et ils sont si scrupuleux à cet égard, que s'ils trouvent sur un de ces animaux un seul #poil blanc ou noir, ils le jugent indigne d'être immolé. Ils pensent qu'on ne doit pas offrir aux dieux en sacrifice ce qui leur est agréable, mais au contraire les corps des animaux qui ont reçu les ames des hommes injustes et impies après leur métamorphose. C'est pour cela qu'ils prononcent des malédictions sur la tête de la victime ; et anciennement, après la lui avoir coupée, ils la jetaient dans le Nil ; aujourd'hui ils la donnent à des étrangers. Des prêtres, nommés sphragifles 2,
en mémoire de ce que les Ethiopiens, qui faisaient des courses sur les terres d'Egypte, furent repoussés par une armée de loups jusqu'à Éléphantine. Les Égyptiens construisirent la ville à l'endroit même où ces animaux s'étaient mis en bataille, et l'appelèrent Lycopolis.
t Le mois payni était le deuxième de l'année égyptienne, vers la fin duquel arrivait le solstice d'été. Il répondait à la fin de mai et à une grande partie de juin.
2 Ce mot, qui, dans le texte, est grec et non égyptien, signifie ceux qui scellent.
d'isis et d'osiris. 319 imprimaient sur le bœuf qu'on devait immoler un sceau qui, suivant l'historien Castor \ avait pour empreinte un homme assis sur ses genoux, les mains liées derrière le dos et le couteau sur la gorge. Ils punissent aussi Fane de la ressemblance qu'il a avec Typhon, comme on l'a déjà dit, non-seulement par sa couleur, mais encore par sa stupidité et sa pétulance. Aussi ont-ils donné le nom d'âne à Ochus, celui des rois de Perse qu'ils détestent le plus à cause de sa scélératesse et de son impiété2. Ochus, qui le sut, leur dit : Cet dm mangera votre bœuf; et il fit immoler Apis, suivant le rapport de Dinon 3. Ceux qui disent que Typhon s'enfuit du combat monté sur un âne, qu'il courut pendant sept |jours, et qu'ayant ainsi échappé à ses ennemis, il eut dans la suite deux fils nommés Hiérosolymus et Judéus, ont évidemment voulu mêler à la fable égyptienne les événements du peuple juif. Telles sont les allégories que cette explication renferme.
Passons maintenant à des opinions plus philosophiques, et commençons par les plus simples. Il y a des philosophes qui [disent que , comme chez les Grecs, Saturne est l'allégorie du temps , Junon celle de l'air ; que la naissance de Vulcain est le symbole du changement de l'air en feu ; de même, chez les Egyptiens, Osiris est le Nil, qui s'unit avec Isis, ou la terre ; que Typhon est la mer, dans laquelle le Nil va se perdre en se divisant, mais après avoir déposé dans la terre une partie de ses eaux qui la rendent féconde. Ils chantent en l'honneur d'Osiris une lamentation sacrée, dans laquelle ils disent qu'il est né à
1 C'est Castor de Rhodes, dont on a parlé dans les Questions romaines.
2 Ochus était désigné dans la liste des rois sous le nom de glaive ; mais cet endroit-ci n'est pas contraire au premier. Ce fut avant l'ordre que ce prince donna d'immoler Apis que les Égyptiens l'appelèrent âne, à cause de ses premiers traits de cruauté et de folie, et celui de glaive dut lui être donné après qu'il se fut porié aux plus grands excès de méchanceté.
3 Dinon , père de Clitarque, qui vivait du temps d'Alexandre, avait composé une histoire de Perse souvent citée par les auteurs grecs et latins.
gauche et qu'il périt à droite; caries Egyptiens regardent l'orient comme la face du monde; le nord en est la droite et le midi la gauche. Or, le Nil, qui prend sa source au midi et est englouti parla mer vers le nord, esl dit avec raison naître à la gauche et périr à la droite.
Aussi les prêtres ont-ils la mer en horreur et disent-ils que le sel est l'écume de Typhon. Une des choses qui leur sont défendues, c'est de mettre du sel sur la table. Ils ne conversent point avec les nautoniers, parcequ'ils gagnent leur vie à courir les mers. Ils n'ont pas moins d'aversion pour le poisson; et pour désigner la haine, ils peignent un de ces animaux. A Sais, on avait gravé dans le vestibule du temple de Minerve un enfant, un vieillard, un épervier, un poisson et un hippopotame. C'étaient évidemment autant de symboles qui voulaient dire : 0 vous qui arrivez à la vie, et vous qui êtes prêts à en sortir, Dieu hait l'impudence . Ainsi l'enfant désigne la naissance ; le vieillard, la mort ; l'épervier, la Divinité; le poisson, la haine; à cause de la mer, comme je viens de le dire, et l'hippopotame marque l'impudence; car on dit que cet animal, après avoir tué son père, fait violence à sa mère et s'accouple avec elle. Cette opinion des pythagoriciens , que la mer est une larme de Saturne , semble insinuer énigmatiquement qu'elle est impure, et en quelque sorte étrangère au reste de la nature,
Jusqu'ici cette explication n'offre rien que de très connu et qui ne soit àla portée du vulgaire. Mais les plus philosophes d'entre les prêtres ne se contentent pas de dire qu'Osiris est le Nil et Typhon la mer ; ils ajoutent qu'Osiris est en général le principe de toute humidité, la source de toute production, la substance de tous les germes ; que Typhon, au contraire, est le principe de la chaleur et du feu, la cause de la sécheresse, l'ennemi de l'humidité. Et comme ils croient qu'il était roux et pâle, ils n'aiment pas à voir et à fréquenter les personnes de cette
d'isis et d'osïris, 354 couleur. Ils disent qu'Osiris était noir , parceque l'eau donne une teinte noire à la terre , aux étoffes et même aux nuées; que, dans les jeunes gens, l'abondance de l'humidité rend leurs cheveux noirs, au lieu que dans les vieillards la sécheresse du tempérament fait blanchir et comme pâlir les leurs. Le printemps est la saison de la verdure, de la douce chaleur et de la fécondité ; l'automne, par le défaut d'humidité, arrête la végétation des plantes et cause des maladies aux animaux. Le bœuf Mnevis, qu'on entretient à Héliopolis, et qui, consacré à Osiris, est, selon quelques uns, le père d'Apis, a le poil noir, et est, après Apis, l'animal que les Egyptiens honorent le plus. Ils donnent à l'Egypte le nom deChémia, parceque le terrain en est noir comme la prunelle de l'œil, et ils la comparent au cœur humain : car son climat est chaud, son sol humide, et elle s'étend vers le midi, qui la borne dans sa plus grande partie, comme dans le corps humain le cœur est situé à gauche. Ils disent que le soleil et la lune parcourent les cieux , portés, non sur des chars, mais sur des vaisseaux, pour signifierque tout est nourri et mis en mouvement par l'eau.
Ils pensent que c'est des Egyptiens qu'Homère et Thalès avaient pris cette opinion , que l'eau est le principe de tous les êtres , qu'Osiris est l'Océan, et qu'Isis est Thétis, qui nourrit et alimente toutes les substances. Les noms que les Grecs donnent à l'émission des germes productifs et à l'union des corps supposent le même principe : le nom de fils en grec vient d'eau ou de pleuvoir, et celui qu'on donne à Bacchus montre qu'il est le dieu de la substance humide, et qu'il est le même qu'Osiris; car Hellanicus1 dit avoir entendu les prêtres d'Egypte donner à Osiris le nom d'Usiris; lui-même il l'appelle toujours ainsi,
i 11 y a eu en Grèce deux historiens de ce nom, l'un né à Lesbos, et plus ancien qu'Hérodote de douze ans, et l'autre de Milet. Il y a apparence qu'il s'agit ici du dernier, parceque Athénée cite de lui un ouvrage sur l'Egypte.
352 TJIA1TÉ
et avec raison, puisqu'il est le principe de l'humidité.
Cette identité de Bacchus et d'Osiris , qui doit en être mieux instruite que vous, Cléa, qui présidez les thyades de Delphes, et que vos parents ont initiée dès votre enfance aux mystères d'Osiris? Mais si les autres ont besoin qu'on leur en donne des preuves, laissons à part celles qu'il n'est pas permis de divulguer. Il y en a d'évidentes dans les cérémonies que les prêtres observent aux funérailles d'Apis, dont le corps est apporté dans un bateau au lieu de sa sépulture. Elles ne diffèrent point de celles qui sont usitées aux fêtes de Bacchus. Ils se couvrent de peaux de faons , portent des thyrses dans leurs mains, poussent de grands cris et font les mêmes gestes que les bacchantes lorsqu'elles célèbrent les orgies. Aussi la plupart des Grecs représentent-ils Bacchus sous la forme d'un taureau ; et les femmes d'Elée, dans leur hymne à ce dieu, l'invitent de venir à elles avec un pied de taureau. Chez les Argiens, il a le surnom de fils de taureau : on l'évoque du sein des eaux au son des trompettes ; on jette un agneau dans la mer pour le portier des enfers, et l'on cache des trompettes entre les thyrses, comme Socrate le rapporte dans son ouvrage sur Osius. D'ailleurs les faits que l'on raconte des Titans et les fêtes nocturnes de Bacchus ont un rapport sensible avec Osiris que Typhon coupe par morceaux, et qui ensuite est rappelé à la vie. J'en dis autant de ses tombeaux ; lesEgyptiens, comme je l'ai rapporté plus haut, montrent en plusieurs endroits le sépulcre d'Osiris. Les Delphiens croient aussi que le corps de Bacchus est déposé dans le temple d'Apollon, auprès du trépied de l'oracle où les Osius font un sacrifice secret pendant que les thyades réveillent le LichnitcK
Les Grecs regardent Bacchus non-seulement comme
i Lichnite était une épithète de Bacchus, et signifie celui qui porte le van, parceque, dans les mystères de Bacchus, ce dieu était représenté sous la forme d'un enfant avec un van à la main.
D^ISIS ET d'osiris. 353
le dieu du vin, mais aussi comme le principe de toute substance humide. Il suffit pour le prouver des témoignages de Pindare, qui dit à ce dieu :
Bacchus, des plus doux fruits, ô* source inépuisable, Mûris de nos vergers la moisson agréable.
C'est pour cela qu'il est défendu aux adorateurs d'Osiris de détruire aucun arbre fruitier, ni de faire perdre aucune source d'eau. Ce n'est pas seulement le Nil, mais en général toute espèce d'humidité que ces philosophes regardent comme un écoulement d'Osiris. Dans les cérémonies publiques, les Egyptiens portent toujours en pompe un vase plein d'eau à l'honneur du dieu. Ils désignent par un figuier le roi Osiris et l'Egypte située dans la partie méridionale du monde , pareeque le figuier est, selon eux, le principe de l'humidité et de la production, et qu'il paraît semblable à l'organe de la génération. Dans la fête des Pamylies, qui, comme on l'a déjà dit, est la même que celle des Phallophories, on promène une figure d'Osiris dont le phallus est triple ; car ce dieu est le principe de la génération, et tout principe, par sa faculté productive, multiplie tout ce qui sort de lui. Or, nous avons coutume d'exprimer la pluralité par le nombre trois :
Heureux , trois fois heureux ;
et pour exprimer un nombre indéfini de liens, nous disons :
Par un triple lien ;
à moins qu'on ne suppose que les anciens prenaient ce nombre trois dans un sens propre et littéral. En effet, la substance humide, qui, dès l'origine, fut le principe générateur de toutes choses, produisit d'abord trois éléments, la terre, l'air et le feu. Ce qu'on a ajouté au fond du récit, que Typhon jeta dans le Nil les marques du sexe d'Osiris,
et qu'Isis n'ayant pu les retrouver, en fit une ressemblance qu'elle proposa à la vénération publique, en faisant porter le phallus dans les sacrifices, a pour objet de nous apprendre que la vertu productive du dieu a eu pour matière première la substance humide, et que par elle cette vertu s'est communiquée à tout ce qui en était susceptible.
Une autre fable des Egyptiens, c'est qxfApopis, frère du Soleil, ayant déclaré la guerre à Jupiter, ce dieu, secondé d'Osiris, vainquit son ennemi ; et qu'en reconnaissance, Jupiter l'adopta pour son fils, en le nommant Dionysius. Il est aisé de faire voir que cette fable est fondée sur une vérité physique. Les Egyptiens donnent à l'air le nom de Jupiter ; cet élément a pour ennemis la sécheresse et la substance ignée, qui ne sont pas précisément le soleil, mais qui ont avec cet astre le plus grand rapport. L'humidité, qui tempère l'excès de la sécheresse, augmente par là et fortifie les exhalaisons qui donnent à l'air de l'aliment et delà force. D'ailleurs le lierre, que les Grecs ont consacré à Bacchus, est appelé par les Egyptiens chénosiris, c'est-à-dire la plante d'Osiris. Ariston 1, dans son histoire des colonies athéniennes, rapporte une lettre d'Alexarque 2 dans laquelle il était dit que Bacchus, filsd'Isis, était appelé par les Egyptiens, non Osiris, mais A rsaphès (dans la lettre alpha), et que ce nom signifie valeur. Herméas 3 confirme cette étymologie dans son premier livre sur les Egyptiens, où il dit que le mot Osiris désigne la force. Je ne parle point de Mnaséas, qui prétend que Bacchus, Osiris et Sarapis sont différents noms
1 Ariston de Ghios fut disciple de Zénon le stoïcien, et vivait du temps de Plolémée Evergète.
2 Alexarque est ciié dans le traité des Parallèles, t. IV, p. 128; mais je n'ai pu découvrir ni sa pairie ni le temps où il a vécu.
s Herméas paraît être celui dont parle Photius dans sa Bibliothèque, cod. 279. Il était d'Hermopolis , ville d'Egypte, et avait écrit en vers ïambes la description de sa patrie, et peut-être de toute l'Egypte.
b'iSlS ET D'OSIRIS. 355
d' Epaphus1, Je laisse aussi Anticlide 2, qui faitlsis fille de Prométhée et femme de Bacchus. Les traits de conformité que nous avons déjà dit se trouver entre les fêtes et les sacrifices qu'on fait pour Bacchus et Osiris, sont des preuves plus évidentes que les témoignages qu'on pourrait rapporter.
Parmi les astres, Sirius est consacré à Isis, parcequ'il nous amène l'Humidité. Les Egyptiens honorent aussi le lion, et ils ornent de gueules de lion les portes de leurs temples, parceque le Nil déborde
Quand le char du soleil approche du Lion.
Comme le Nil est, selon eux, un écoulement d' Osiris, ils ■ croient aussi que le corps d'Isis est la terre, non pas en général, mais seulement celle que ce fleuve féconde, en la couvrant et se mêlant avec elle. C'est de cette union qu'ils font naître Horus ; et cet Horus est la saison ou la température de l'air qui conserve et nourrit tous les êtres. Ils disent qu'il fut nourri par Latone dans des marais auprès de Butis; car une terre bien humectée produit des exhalaisons qui tempèrent l'excès de la chaleur et de la sécheresse. Ils désignent par Nephtys les dernières parties de l'Egypte, celles qui touchent à la mer : aussi lui donnentils le nom de Téletité*, et disent-ils qu'elle est femme de Typhon. Lorsque le Nil dans ses débordements s'approche des extrémités de l'Egypte, ils prétendent qu'Osiris s'unit avec Nephtys ; et la preuve de cette union est dans les végétaux qui y croissent, et en particulier dans le iftélilot, dont la couronne, tombée de la tête d'Osiris et restée dans le lieu même, selon la fable, apprit à Typhon l'adul-
1 Épaphus, dans la mythologie grecque, était un fils de Jupiter et de la nymphe Io ; mais, chez les Egyptiens , Épaphus était le même qu'Apis, qui avait les plus grands rapports avec Osiris, dont il était l'image vivante.
2 Anliclide était d'Athènes, et avait composé plusieurs ouvrages historiques dont Fabricius donne la liste.
3 Mot grec qui veut dire fin.
tère de sa femme. Ainsi Horus naquit légitimement d'Isis, et Anubis fut 1er fruit de l'union illégitime de Nephtys avec Osiris. Dans l'ouvrage sur la succession des rois d'Egypte \ il est dit que Nephtys, après avoir épousé Typhon, fut d'abord stérile. S'ils entendent cette stérilité, non d'une femme mortelle, mais d'une déesse, ils désignent par là une terre que sa dureté rend stérile et infructueuse.
Les embûches que Typhon tend à Osiris, et la tyrannie de son règne, marquent les effets terribles de la sécheresse, lorsqu'elle domine et qu'elle absorbe l'humidité qui produit le Nil, et qui cause ses débordements. La reine d'Ethiopie, qui seconde les entreprises de Typhon, désigne énigmatiquement le vent du midi, qui souffle de l'Ethiopie. Lorsqu'il est plus fort que les vents étésiens qui poussent les nuées vers l'Ethiopie, et qu'il arrête les pluies qui doivent grossir le Nil, alors Typhon a l'avantage, et il dessèche tout par sa chaleur ; il maîtrise le Nil, qui, obligé par sa faiblesse de se resserrer dans son lit, est conduit à la mer par un canal presque insensible. En effet, le corps d'Osiris enfermé dans un coffre ne désigne autre chose que l'affaiblissement et la disparition des eaux du Nil. iVussi disent-ils qu'Osiris disparut au mois d'athyr2, où les vents étésiens ne soufflant pas, le Nil coule dans un lit étroit, et laisse à découvert la terre d'Egypte.
Lorsque les nuits, devenues plus longues, augmentent les ténèbres et affaiblissent sensiblement la lumière, les prêtres, entre plusieurs cérémonies lugubres qu'ils pratiquent, couvrent un bœuf d'or d'un vêtement noir de lin, à cause du deuil de la déesse, et ils le montrent au pu-
i Cet ouvrage était probablement celui de Manéthon, prêtre égyptien, et dont il ne reste que des fragments.
â C'était le troisième mois de l'année égyptienne, et il répondait en pirlie au mois d'octobre et en parlic à celui de novembre.
d'isis et d'osikis. 357 blic pendant quatre jours consécutifs, à compter du 17 du mois, parcequ'ils regardent le bœuf comme l'image vivante d'Osiris. Les quatre jours de deuil ont chacun leur objet. Le premier, ils regrettent l'affaiblissement des eaux du Nil resserré dans son lit; le second, la fuite des vents du nord forcés de céder à ceux du midi ; le troisième, la diminution du jour, qui devient plus court que la nuit; le quatrième, F état de nudité où les arbres laissent la terre, en se dépouillant de leurs feuilles. La nuit du dix-neuvième jour, ils se rendent au bord de la mer, et, conjointement avec les stolistes, ils portent l'arche sacrée qui renferme un vase d'or, avec lequel ils puisent de l'eau douce. Alors tous les assistants poussent de grands cris, en disant qu'Osiris est retrouvé. Ensuite ils détrempent de la terre végétale avec de l'eau commune, dans laquelle ils mêlent les aromates et les parfums les plus précieux. De cette pâte, ils forment une petite figure en forme de croissant ; ils l'habillent et la parent avec soin : cérémonies qui montrent clairement qu'ils regardent ces deux divinités comme les substances de la terre et de l'eau.
Lorsque, après avoir retrouvé Osiris, Isis élève son fils Horus, qu'elle le fortifie par les exhalaisons, par les vapeurs et les nuages dont elle le nourrit, elle triomphe de Typhon; mais elle ne le fait pas périr. Cette déesse souveraine de la terre n'a garde de laisser détruire la substance opposée à l'humidité : au contraire, elle la relâche et lui rend la liberté, afin qu'elle serve de tempérament à l'autre; car l'univers ne serait pas parfait, si la substance ignée était abolie. Si cette interprétation n'est pas destituée de fondement, on ne doit pas rejeter non plus ce qu'ils disent, que Typhon a possédé autrefois le partage d'Osiris : car anciennement l'Egypte était couverte par la mer ; ce qui le prouve, c'est le grand nombre de coquillages qu'on trouve dans les mines et dans les mou-
tagnes. Toutes les fontaines et tous les puits, quoique très nombreux, contiennent une eau salée et amère, qui prouve que l'eau de la mer .s'est rendue dans ces lieux souterrains et y a séjourné. Horus, dans la suite, triomphe de Typhon ; c'est-à-dire que les pluies étant tombées en abondance, le Nil a repoussé la mer, découvert la plaine, et formé continuellement de nouveaux dépôts de terre. Nous en avons sous les yeux une preuve frappante. Nous voyons encore aujourd'hui que lorsque ce fleuve appui le un nouveau limon, et dépose de nouvelles couches de terre, la mer se retire peu à peu, parceque les parties basses du terrain de l'Egypte acquièrent de la hauteur par ces nouveaux dépôts de terre que le Nil y forme. Ce qu'il y a de certain, c'est que Pharos, qui, du temps d'Homère, était à une journée de chemin du rivage d'Egypte, en fait aujourd'hui partie ; non sans doute que cette île ait changé de place, et qu'elle se soit approchée de la terre; c'est le fleuve, qui, en comblant l'espace de mer intermédiaire, l'a jointe au continent. Mais ces explications allégoriques ressemblent à celles que les stoïciens donnent dans leurs opinions théologiques. Us disent que l'esprit générateur et nutritif est Bacchus ; que l'esprit qui frappe et qui divise est Hercule ; que celui qui a la propriété de recevoir est Ammon ; que celui qui s'insinue à travers la terre et les fruits est désigné par Cérès et Proserpine ; qu'enfin celui qui agit sur les mers et les pénètre est Neptune.
Ceux qui mêlent à ces idées physiques des interprétations tirées de l'astronomie, prétendent que Typhon désigne le monde solaire, et Osiris le monde lunaire : que la lune, dont la lumière a la faculté d'humecter et de produire, favorise la génération des animaux et la végétation des plantes : que le partage du soleil est de pénétrer de l'ardeur de ses feux les productions de la terre, et de les dessécher : que, par sa chaleur dévorante, il rend la plus
d'isis et d'osiius. :m\9 grande partie de la terre inhabitable, et que souvent il J'emporte sur la lune elle-même. Aussi les Egyptiens donnent-ils à Typhon le nom de Seth, qui signifie une force supérieure et dominante. Ils ajoutent qu'Hercule, placé dans le soleil, suit les révolutions de cet astre, et Mercure celle de la lune. Les influences de cette dernière planète ressemblent aux opérations de la raison et de la sagesse; celles du soleil ont un caractère de force et même de violence. Ainsi les stoïciens disent que les feux du soleil ont été allumés, et sont alimentés par les exhalaisons de la mer, et que la lune reçoit des fontaines et des lacs des émanations douces et bienfaisantes.
Les Egyptiens placent la mort d'Osiris au dix-septième jour du mois d'athyr, époque précise de la pleine lune. Les pythagoriciens appellent ce jour opposition, et ils ont en aversion ce nombre 17, parceque entre le carré 16 et le parallélogramme 18, qui sont les seuls des nombres planes dont les périmètres sont égaux à leurs aires, se trouve le nombre \ 7, qui sépare ces deux nombres, les obstrue pour ainsi dire, et mettant entre eux la proportion sesqui-octave, les divise en portions inégales. Les uns disent qu'Osiris a régné vingt-huit ans; d'autres, qu'il n'a vécu que ce nombre d'années, et c'est précisément dans ce nombre de jours que la lune achève sa révolution1. Dans les cérémonies qui se pratiquent aux funérailles d'Osiris, ils coupent du bois, dont ils font un coffre qui a la
i Ce n'est pas en vingt-huit jours, mais en vingt-neuf et demi, que la lune achève sa révolution ; et, pour éviter les fractions, on fait alternativemont des lunes de vingt-neuf et de trente jours. Ce n'est pas non plus le 17 du mois que la lune est dans son plein, mais du 1 't au 15. Ce que Plutarque va dire, que les quatorze parties du corps d'Osiris, coupé par Typhon, désignaient les quatorze jours pendant lesquels la lune décroît, prouva que la luné doit avoir été pleine le 15 ; mais il y a apparence que, comme le moment de la pleine lune, qui est celui de son plus grand éloignement du soleil, représentait l'époque de la mort d'Osiris, les partisans de cette opinion reculaient le plein de la lune au 17 du mois, jour où Osiris avait été enfermé dans le eofl're.
forme d'un croissant, parceque la lune a cette forme lorsqu'elle se rapproche du soleil et quelle disparaît à nos yeux. Les quatorze parties dans lesquelles Osiris est coupé, marquent, selon les auteurs de cette explication, le nombre des jours pendant lesquels la lune décroît depuis son plein jusqu'à la néoménie. Le jour où, se dégageant des rayons solaires, elle commence à paraître, s'appelle bien imparfait. Car Osiris aime à faire du bien, et son nom, entre plusieurs autres acceptions, exprime, disent-ils, une qualité active et bienfaisante. Le second nom qu'ils donnent à ce dieu, et qui est celui iïOmphis, signifie bienfaisant , suivant l'interprétation qu'en donne Herméas.
Ils veulent aussi que les accroissements du Nil aient rapport aux jours lunaires. La plus grande hauteur de ses eaux à Eléphantine, est de 28* coudées 1 ; et c'est le nombre de jours que la lune met à faire chaque mois sa révolution. Leur moindre élévation à Mendès et à Xoïs, est de 6 coudées , et répond aux six jours pendant lesquels la lune gagne son premier quartier 2. La hauteur moyenne, qui, à Memphis est de 14 coudées, lorsque l'inondation est régulière, se rapporte à la pleine lune. Apis, l'image vivante d'Osiris, est engendré par la lumière féconde qui part de la lune, et va frapper la génisse dont elle excite les désirs. Aussi ce taureau a-t-il plusieurs traits de ressemblance avec les formes de la lune, par le mélange des marques claires et obscures qu'il a sur son corps. Dans la nouvelle lune du mois pha-
1 Eléphanline était une île, avec une ville de même nom, dans l'Egypte supérieure, voisine de l'Ethiopie, et au-dessous de la dernière cataracle en remoniant le Nil. 11 y avait dans cette ville, comme dans plusieurs autres d'Egypte, un nilomètre dont Strabon donne la description,
2 Mendès était la capitale de la préfecture de son nom, près d'une des embouchures du Nil, entre Sébennite et Tanis. C'était dans celte ville que Je dieu Pan était adoré par les Égyptiens sous le nom de Mendès et sous la orme d'un bouc vivant. Il y avait un temple magnifique et très célèbre, dont on voit encore aujourd'hui des ruines considérables.
d'isis et d'osiius. 361 ménoth \ ils célèbrent une fête qu'ils appellent l'entrée d'Osiris dans la lune; c'est aux premiers jours du printemps. Ainsi ils placent la vertu de ce dieu dans la lune, et lui donnent pour femme Isis, qu'ils regardent comme la faculté générative. Aussi appellent-ils la lune la mère du monde, et lui donnent-ils les deux sexes, parceque, fécondée par le soleil, elle répand et sème à son tour dans les airs les principes de la fécondité. Dans ce système, Typhon, principe destructeur de sa nature, n'est pas toujours dominant. Souvent vaincu et enchaîné par la faculté générative, il brise de nouveau ses fers, et fait la guerre à Horus. Celui-ci est le monde terrestre, qui n'est jamais sans principe de destruction et de génération.
D'autres philosophes croient que cette fable désigne énigmatiquement les éclipses. La lune, disent-ils, s'éclipse lorsqu'elle est dans son plein, et que, se trouvant en opposition avec le soleil , elle tombe dans l'ombre de la terre, comme on dit qu'Osiris tomba dans le coffre. La lune à son tour cache et éclipse le soleil le dernier jour de sa révolution; mais elle ne le détruit pas, comme Isis ne fait pas périr Typhon. Après que Nephtys a engendré Anubis, Isis reconnaît l'enfant; car Nephtys désigne ce qui est sous terre et qu'on ne voit pas, et Isis ce qui est au-dessus de la terre et qui est visible. Le cercle de l'horizon qui divise ces deux hémisphères, et qui est commun à l'un et à l'autre, s'appelle Anubis, et on lui donne latigure d'unchien, parce que cet animal voit aussi bien la nuit que le jour. Anubis paraît avoir chez les Égyptiens la même puissance qu'Hécate chez les Grecs; il est tout à la fois dieu du ciel et des enfers. Quelques uns le prennent pour le Temps, et ils disent qu'on lui a donné le surnom de Chien, parcequ'il
i Le mois phaménoth, le septième de Tannée égyptienne, répondait à ia fin de noire mois de février et à une grande partie du mois de mars; ainsi il finissait au commencement du printemps. Ce mot est compose de pha, le, et de men, lune. La féte qu'on y célébrait était appelée l'entrée d'O.siris dans la lune, parceque alors le soleil et la lune se réunissent sur l'équaleur.
produit toutde lui-même et en lui-même. Mais cotte explication renferme des secrets réservés pour les adorateurs d'Anubis. Anciennement le |chien recevait en Egypte les plus grands honneurs; mais après queCambyse eut tué le bœuf Apis et l'eut fait jeter à la voirie, aucun autre animal n'ayant touché à son cadavre, le chien perdit le premier rang qu'il avait eu jusqu'alors entre les animaux sacrés. Il y en a qui donnent le nom de Typhon à l'ombre de la terre, dans laquelle la lune tombe quand elle s'éclipse.
Maintenant on peut dire avec assez de probabilité que chacune de ces explications est fausse en particulier, mais que, prises toutes ensemble, elles sont vraies. En effet, ce n'est pas la sécheresse, le vent, la mer et les ténèbres qui sont désignés par Typhon : c'est en général tout ce qui dans la nature est nuisible et principe de destruction. Gai il ne faut pas croire que des corps inanimés aient été les premiers principes de tous les êtres, comme le voulaient Démocrite et Epicure, ni admettre avec les stoïciens une seule raison, une Providence unique qui ait organisé une matière sans qualité et qui continue de disposer et de gouverner toutes choses. Il est impossible qu'un seul être, bon ou mauvais, soit la cause première de tout ce qui existe, puisque Dieu ne peut être l'auteur d'aucun mal. L'harmonie du monde est, suivant Héraclite, le résultat de mouvements contraires, comme on tend et on détend tour à tour les cordes d'une lyre ou d'un arc. Euripide a dit aussi :
Et du bien et du mal le mélange constant Fait seul de l'univers et Tordre et l'ornement.
Il est une opinion qui remonte à la plus haute antiquité, qui, des théologiens et des législateurs, a passé aux poètes et aux philosophes, dont le premier auteur n'est point connu, mais dont la persuasion ferme et inaltérable est établie, non-seulement dans les traditions humaines, mais
d'isis et d'osiris. 363 dans les mystères et les sacrifices, chez les Barbares comme chez les Grecs; elle nous enseigne que l'univers ne flotte point au hasard, sans être gouverné par une puissance intelligente ; que ce n'est pas une raison unique qui le conserve et le dirige comme avec un frein et un gouvernail ; mais la plupart des êtres qui le composent sont mêlés de bien et de mal ; ou plutôt rien de ce que la nature produit ici-bas n'est exempt de ce mélange. Ce n'est donc pas un seul et même être qui puise dans deux tonneaux ces contrariétés de la vie , comme des liqueurs différentes, pour les mêler ensemble et les distribuer aux hommes. Mais il faut admettre deux principes contraires, deux puissances rivales, dont l'une marche constamment à droite et sur un plan uniforme ; l'autre tire toujours à gauche et suit une direction opposée. De là ce mélange de bien et de mal dans la vie humaine, comme dans le monde physique, sinon dans l'univers entier, du moins dans ce monde sublunaire, qui, pleind'inégalitéset de vicissitudes, éprouve des changements continuels. Car si rien ne se fait sans cause et qu'un être bon ne puisse produire rien de mauvais, il faut qu'il y ait dans la nature un principe particulier qui soit l'auteur du mal, comme il y en a un pour le bien.
Presque tous les peuples et surtout les plus sages ont fait profession de cette doctrine. Les uns ont cru qu'il existe deux divinités qui exercent chacune une autorité rivale, dont l'une produit les biens, et l'autre les maux. D'autres ont donné au meilleur de ces deux principes le nom de Dieu, et au mauvais celui de démon. Ce fut l'opinion du mage Zoroastre1, qui vivait, dit-on, cinq mille
1 Zoroastre, surnommé le Mage, fut, à ce qu'on croit, le législateur des anciens Perses. On dispute beaucoup sur son ancienneté ; celle que Plutarque lui attribue est prise vraisemblablement d'Hermodore, philosophe platonicien, d'après lequel Diogènc Laercc l'a répété dans la préface de ses Vies. Elle est visiblement fabuleuse cl n'a pas besoin d'être réfutée. D'autres, selon Diogène Laerce, le faisaient vivre six cents ans avant l'en-
36 i TRAITÉ
ans avant la guerre de Troie. Il appelait Dieu Qromase, et le démon, Arimanius; il ajoutait qu'entre les choses sensibles, c'était à la lumière que le premier ressemblait le plus ; le second aux ténèbres et à l'ignorance; que Mythra tenait le milieu entre ces deux principes ; d'où vient que les Perses lui donnent le nom de médiateur. Zoroastre établit en l'honneur d'Qromase des sacrifices de prières et d'actions de grâce, et pour Arimanius des sacrifices lugubres, afin de détourner les maux qu'on avait à en craindre. Les Perses pilent dans un mortier une herbe qui se nomme omomi; ils invoquent Pluton et les ténèbres; ensuite, mêlant cette herbe avec le sang d'un loup qu'ils ont égorgé, ils emportent cette mixtion et la jettent dans un lieu obscur, où le soleil ne pénètre jamais ; ils croient que certaines plantes sont produites par le dieu bon, etd'autres par le mauvais génie. Parmi les animaux, ils attribuent au premier les chiens, les oiseaux et les hérissons de terre, et au mauvais principe les hérissons d'eau; aussi estimentils heureux celui qui en a tué un grand nombre.
Au reste, ils débitent beaucoup de fables sur ces deux divinités, par exemple, qu'Oromase est né de la pure lumière, et Arimanius des ténèbres ; ce qui fait qu'ils sont toujours en guerre l'un contre l'autre; que le bon principe a produit six dieux, dont le premier est celui de la bienveillance , le second celui de la vérité, le troisième de la juslice, les trois autres ceux de la sagesse , de la richesse et de cette volupté qui .accompagne les actions vertueuses. Arimanius en a produit un pareil nombre opposés à ceux-là. Ensuite Oromase , triplant sa hauteur et s'éloignant du soleil autant que cet astre l'est de la terre, orna le ciel d'étoiles, et plaça Sirius à leur tête, comme l'inspecteur et le gardien de tous les astres. Il créa vingt-
Irée de Xcrxès dans la Grèce, ce qui paraît encore un peu exagéré; quelques uns enfin ne plaçaient l'époque où il avait vécu qu'environ cinq ou six cents ans avant noire ère.
d'isis et d'osiius. 365 quatre autres dieux, qu'il renferma dans un œuf. Les dieux qu'Arimanius avait produits percèrent l'œuf, et opérèrent le mélange des biens et des maux. Us ajoutent que le temps marqué par le Destin approche où Arimanius, introduisant dans l'univers la peste et la famine, le fera nécessairement périr tout entier; qu'alors la terre devenant parfaitement égale et unie , les hommes auront tous un même genre de vie, un même gouvernement et un même langage1. Théopompe2 dit, d'après les mages, que ces deux principes contraires domineront et seront soumis tour à tour pendant l'espace de trois mille ans; qu'ils se feront la guerre et détruiront mutuellement leurs ouvrages durant un pareil nombre d'années ; qu'enfin Pluton, ayant succombé pour toujours , les hommes vivront heureux, n'auront pas besoin de nourriture et ne feront. point d'ombre; que le dieu qui a fait toutes ces choses se repose et cesse d'agir pendant un temps qui proprement n'est pas considérable pour un dieu, puisqu'il est déterminé comme l'est celui du sommeil de l'homme. Telle est la mythologie des mages.
Les Chaldéens supposaient que les planèles étaient autant de dieux , dont deux opéraient le i)ien, deux étaient
1 Ce temps ^prédestiné est la fin des douze mille ans que le temps sans bornes a livrés à Ormusd et à Ahriman. La Ihéo'.ogic parse nous explique comment l'empire de ce dernier agent doit êlre détruit par les maux mêmes qu'il a introduits. Ahriman n'exerce sa puissance que sur le monde ; les fléaux dont il l'accable ruinent donc son propre empire; la mort délivre les justes et épuise la malice et le pouvoir de leur persécuteur. Plutarque dit qu' Ahriman disparaîtra entièrement. 11 n'est pas étonnant qu'il s 2 soit trompé sur ce point, c'est même encore la croyance de plusieurs Parses ; mais on va voir Théopompe s'expliquer plus exactement. Le tableau que Plutarquc trace ensuite du bonheur dont les hommes jouiront après !e renouvellement de la nature, ressemble parfaitement à ce qu'on lit à ce sujet dans les livres zends.
2 Historien célèbre né dans i'ile de Chio, et qui florissait du temps de Philippe de Macédoine. Il dut sa plus grande répuiation à ses ouvrages historiques, qui lui méritèrent le premier rang après Hérodote et Thucydide. Son histoire comprenait les dernières ;:nnécs de la guerre du Péloponnèse et les actions de Philippe.
malfaisants, et les trois autres participaient des qualités opposées de ces quatre premiers.
La doctrine des Grecs est connue de tout le monde. Ils regardent Jupiter Olympien comme Fauteur de tout le bien qui se fait, et Pluton comme la cause du mal. Ils disent que Tharmonie est née de Mars et de Vénus. La première de ces divinités est cruelle et farouche, l'autre est douce et sensible.
Les systèmes des philosophes sont conformes à cette doctrine. Héraclite dit clairement que la guerre est la mère et la souveraine de toutes choses, et qu'Homère, quand il souhaite
Que sur la terre, au ciel, la discorde périsse,
ne panse pas que, par cette imprécation, il provoque l'anéantissement de tous les êtres, puisqu'ils ne naissent que de l'opposition et de la contrariété. Il ajoute que le soleil lui-même ne franchit jamais les bornes qui lui sont prescrites, qu'autrement
Il trouverait bientôt, pour venger la justice, Tisiphone et ses sœurs préparant son supplice.
Empédocle donne au principe du bien les noms d'amour, d'amitié, souvent même celui d'aimable harmonie, et le principe du mal il le nomme
La discorde sanglante et la rixe funeste.
Les pythagoriciens donnent plusieurs noms aux deux premiers principes ; ils appellent celui du bien Yunité, le fini 9 le stable, le droit, Y impair, le tétragone, Y égal, le côté droit, le lumineux ; le principe du mal ils le nomment la dyade , Y indéfini, le mû, le courbe, le pair, Yoblong, Yinégal, le côté gauche, le ténébreux. Toutes ces qualités, disent-ils, sont les principes des êtres.
Anaxagoras appelle le bon principe intelligence, et le
d'isis et d'osiris. 367 mauvais infini. ^Aristote nomme le premier la forme, et F autre hprivation. Platon, qui ordinairement aime à voiler, à envelopper sa doctrine, donne souvent au principe du bien le nom de Y être toujours le même, et à celui du mal le nomdeFefre changeant. Mais dans son livre des Lois, qu'il composa dans un âge plus avancé, il dit en termes formels, sans énigme et sans allégorie, que le monde n'est pas dirigé par une seule ame, qu'il en a peut-être un grand nombre, mais au moins deux, dont F une produit le bien, et l'autre, qui est opposée à celle-ci, estla cause du mal. Il met entre ces deux principes une troisième substance qui n'est privée ni d'ame, ni de raison, ni d'un mouvement qui lui soit propre, comme quelques uns Font pensé, mais qui est soumise à l'action des deux autres, et qui désire toujours de suivre la meilleure et de s'y attacher; c'est ce que vous verrez clairement dans la suite de ce discours, où je vais montrer la conformité du système philosophique de Platon avec la théologie des Egyptiens.
Ce monde sublunaire fut formé et organisé de facultés contraires, dont les forces ne sont pas égales, la meilleure domine sur l'autre ; mais il est de toute impossibilité que la faculté qui est le principe du mal soit entièrement détruite, puisqu'elle est fortement attachée au corps et à l'ame de l'univers, qu'elle est toujours opposée au principe du bien et lui fait continuellement la guerre. Dans l'ame du monde, l'intelligence, la raison, qui est le principe, la cause de tout ce qui se fait de bien, est Osiris. Dans le corps, c'est-à-dire dans la terre, dans les vents, dans l'eau, dans le ciel et dans les astres, tout ce qui est régulier, stable et salutaire par rapport aux saisons, aux températures et aux retours périodiques des phénomènes naturels, est un écoulement et une image sensible d'Osiris. De même Typhon désigne tout ce qui dans l'ame du monde est sujet à l'influence des passions,
tout ce qui est violent déraisonnable et tumultueux, et dans le corps tout ce qui est vicieux, faible et désordonné, comme les vicissitudes et les intempéries des saisons, les éclipses de soleil et de lune, sont des écarts de Typhon et portent l'empreinte de son caractère. C'est ce que prouve le nom de Seth qu'on donne à Typhon, qui ordinairement signifie domination, violence, et qui souvent désigne un pouvoir qui renverse tout, qui franchit toutes les bornes. Quant au nom de Bébon qu'on lui donne aussi, les uns disent que ce fut celui d'un des compagnons de Typhon, et Manéthon prétend que c'est celui de Typhon même. Il veut dire obstacle, empêchement, et exprime que la puissance de Typhon s'oppose au cours naturel des choses et les détourne du but de perfection auquel elles tendent.
Aussi, entre les animaux domestiques, lui a-t-on consacré l'âne, le plus stupide de tous, et parmi les animaux sauvages, le crocodile et l'hippopotame, qui sont les plus féroces. Nous avons précédemment assez parlé de l'âne. A Hermopolis, on voit une figure de Typhon sous la forme d'un hippopotame, sur lequel est un épervier qui se bat contre un serpent. Le premier de ces animaux désigne Typhon ; l'épervier marque la puissance et l'autorité que ce mauvais génie obtient souvent par la violence, et dont il use dans sa méchanceté pour troubler les autres, comme il Test toujours lui-même; aussi, dans les sacrifices qu'ils lui font le 7 du mois tybi 2, jour qu'ils appellent le retour d3f sis de Phénicie, ils représentent sur les gâteaux qu'ils lui offrent un hippopotame enchaîné. Dans la ville d'Apollon chaque citoyen est obligé par la loi de manger du crocodile un certain jour de l'année. Ils prennent le plus
1 Mot à mol : lilanique, par allusion aux Titans ou aux Géants, ennemis des dieux.
2 Ce mois égyptien répondait en partie à notre mois de décembre cl en p?rlic su mois de janvier.
d'isis et d'osiris. 369 qu'ils peuvent de ces animaux, et après les avoir tués, ils les jettent devant le temple de ce dieu, et donnent pour raison de cet usage que Typhon, changé en crocodile, échappa à Horus par la fuite. Ainsi ils regardent tout ce qu'il y a de mauvais et de nuisible dans les animaux, dans les plantes et dans le monde moral, comme des productions de Typhon, comme des portions de lui-même, comme des effets de son influence.
Ils représentent Osiris par un œil et un sceptre ; le premier de ces emblèmes marque la prévoyance, et le second F autorité. Ainsi, quand Homère nomme Jupiter, qui est le roi, le maître de toutes choses,
Suprême conseiller,
il explique sans doute par le premier terme la souveraineté de ce dieu, et par le second sa sagesse et sa prudence. Quelquefois, pour désigner Osiris, ils peignent un épervier, pareeque cet oiseau a la vue très perçante, que son vol est rapide et qu'il digère très promptement. On ajoute qu'il jette de la terre sur les yeux des cadavres qui sont restés sans sépulture, en voltigeaut au-dessus d'eux. Lorsqu'il s'abat sur le Nil pour y boire, il tient son aile élevée, et après avoir bu, il la baisse, ce qui prouve qu'il a évité le crocodile ; car, lorsqu'il est saisi par cet animal, son aile reste élevée. Souvent aussi ils peignent Osiris sous une forme humaine, avec le signe de la génération droit, pour désigner la vertu qu'il a de produire les êtres et de les conserver. Ses images sont couvertes d'un voile couleur de feu, pareequ'ils regardent le soleil comme le corps du bon principe, comme l'expression visible de la substance intellectuelle. II faut donc rejeter l'opinion de ceux qui assignent à Typhon la sphère du soleil, tandis que rien de brillant, de salutaire et de régulier, aucune production, aucun mouvement fait avec règle et avec mesure ne sauraient convenir à ce génie, et
qu'il a pour attributs les qualités contraires. Cette chaleur brûlante, qui souvent fait périr les animaux et les plantes, n'est pas l'ouvrage du soleil ; elle est produite par les vapeurs et les vents qui s'élèvent hors de saison sur la terre et dans les airs, et y forment des combinaisons nuisibles quand la faculté irrégulière et désordonnée du mauvais principe étouffe, par ses funestes influences, les exhalaisons qui auraient pu tempérer la chaleur.
Dans leurs hymnes sacrées en l'honneur d'Osiris, ils invoquent celui qui se cache dans les bras du soleil, et le dernier jour du mois épiphi \ où la lune et le soleil sont en conjonction, ils célèbrent la naissance des yeux d'Horus, parcequ'ils regardent non-seulement la lune, mais encore le soleil comme l'œil et la lumière de ce dieu. Le 23 du mois phaophi 2, après l'équinoxe d'automne, ils célèbrent la naissance des bâtons du soleil, pour désigner que cet astre qui s'éloigne obliquement de nous, et qui a soulfert une diminution de chaleur et de lumière, a besoin, pour ainsi dire, de soutien et d'appui. Ensuite, vers le solstice d'hiver, ils portent en procession une vache avec laquelle on fait sept fois le tour du temple ; et cette course s'appelle la recherche d'Osiris, parceque dans cette saison d'hiver, la déesse désire la chaleur du soleil ; et ils font faire sept fois le tour du temple à la vache, parceque le soleil n'arrive que le septième mois du solstice d'hiver à celui d'été. On dit aussi qu'Horus, tils d'Isis, fut le premier qui sacrifia au soleil le quatrième jour du mois3, comme il est rapporté dans le livre de la nais-
1 Le mois épiphi, ou, selon d'autres, éphi, répondait en grande partie à notre mois de juin et au commencement de juillet.
2 Ce mois était le onzième de l'année égyptienne, et cette fêle avait pour objet Horus, le soleil du solstice, avec lequel ce mois concourait. « Horus, dit M. Gébelin, fils d'Isis et d'Osiris, et vainqueur de Typhon, est l'ame de l'univers, ou le monde ; ses yeux sont le soleil et la lune. Aussi, dans les hymnes d'Osiris, on invoque et on célèbre celui-ci comme celui qui so repose dans les bras du soleil. »
s Le nom du mois manque dans cet endroit. Markland propose d'ajouter
d'isis et d'osiris. 374 sance d'Horus. Chaque jour ils font trois sacrifices au soleil. Au lever de cet' astre ils brûlent en son honneur de la résine, à midi de la myrrhe] et à son coucher un parfum qu'ils appellent kyphi. Je dirai plus bas les motifs de ces trois sortes d'offrandes. Ils croient par ces sacrifices honorer le soleil et se le rendre favorable ; mais qu est-il besoin de recueillir beaucoup de traits semblables? Quelques auteurs ne disent-ils pas ouvertement qu Osiris est le soleil, qu'il est appelé Sirius par les Grecs, et que l'addition que les Égyptiens ont faite de la lettre o devant ce dernier nom a seule occasionné sur ce point du doute et de l'obscurité?
Ils disent aussi qu'Isis n'est pas différente de la lune, et ils en donnent pour preuve que dans ses images les cornes qu'elle porte désignent la lune dans son croissant ; que les voiles noirs dont on les couvre marquent les éclipses de cette planète et l'obscurité dans laquelle elle tombe en cherchant le soleil. Aussi invoquent-ils la lune pour le succès de leurs amours ; et Eudoxe dit qu'Isis présidait à la tendresse. Cette opinion a du moins de la vraisemblance ; pour ceux qui disent que Typhon est le soleil, ils ne méritent pas même d'être écoutés. Mais revenons à notre sujet.
Isis est dans la nature comme la substance femelle, comme l'épouse qui [reçoit tous les germes productifs. Platon dit qu'elle est le récipient universel, la nourrice de tous les êtres. Plus communément on l'appelle Myrionyme, parceque la raison divine la rend capable de prendre toutes sortes de formes. Elle a un amour inné pour le premier être, le souverain de toutes choses, qui est le même que le bon principe ; elle le désire, elle le recherche ; au contraire, elle fuit, elle repousse le principe du mal ; et quoiqu'elle soit le récipient, la matière des opé-
celui de pliaophi ; et Squirc croit que ce sacrifice se faisait le quatrième jour de chaque mois.
rations do l'un et de l'autre, cependant elle a toujours une pente naturelle vers le meilleur des deux ; elle s'offre à lui volontiers, afin qu'il la féconde, qu'il verse dans son sein ses influences actives, qu'il lui imprime sa ressemblance. Elle éprouve une douce joie, un vif tressaillement, lorsqu'elle sent en elle les gages certains d'une heureuse fécondité; car la production des êtres est l'image de la substance qui la rend féconde, et l'être produit est la représentation du premier être imprimée dans la matière.
Ce n'est donc pas sans raison qu'ils disent que l'ame cl'Osiris est éternelle et incorruptible, mais que son corps est souvent déchiré et dispersé par Typhon, et qu'Isis le cherche de tous côtés, pour en réunir les parties séparées. Car l'Être par essence, la substance purement intelligible, le souverain bien, est supérieur à tout changement et à toute corruption. La nature corporelle et sensible reçoit de lui des idées, des formes et des images qui sont imprimées en elle comme les sceaux sur la cire ; mais elles n'y subsistent pas toujours, entraînées par cette faculté désordonnée et turbulente qui, bannie du ciel dans ce monde sublunaire, combat contre Horus, qu'Isis engendre pour être l'image sensible du monde intellectuel. Aussi est-il accusé par Typhon d'illégitimité, parcequ'il n'est point parfaitement pur et exempt de toute corruption, comme son père, dont la substance est par elle-même sans passion et sans mélange; au lieu que l'union d'Horus avec la nature corporelle a mis dans sa naissance une sorte d'illégitimité. Mais il triomphe par le secours de Mercure, c'est-à-dire de la raison, qui atteste et qui prouve que la nature a formé le monde à l'image de la substance intelligible.
Quand ils disent qu'Isis et Osiris donnèrent naissance h Apollon pendant que les dieux étaient encore dans le sein de Rhéa, ils font entendre d'une manière allégori-
d'isis et d'osiius. 373 que qu'avant que le monde fut rendu visible, avant que la matière reçût de la raison divine sa dernière forme, convaincue par la nature qu elle était imparfaite en ellemême, elle enfanta sa première production. Aussi disentils que ce dieu naquit mutilé dans les ténèbres, et ils rappellent le vieux Horus, pareequ'il n'est pas le monde même, mais seulement une image, et comme une ébauche du monde qui devait être formé. L'autre Horus est fini et parfait ; il ne détruit pas entièrement Typhon , il lui ôte seulement sa force et son activité ; c'est ce que signifie une statue d'Horus qu'on voit à Coptos et qui tient dans une de ses mains le phallus de Typhon. Ils disent encore que Mercure ayant ôté à Typhon ses nerfs, en fit des cordes pour sa lyre, ce qui veut dire que lorsque l'intelligence suprême organisa le monde, son harmonie fut le résultat de parties discordantes, et au lieu d'anéantir la force destructive du mauvais principe, elle se contenta de la mutiler ; aussi est-elle faible et languissante dans ce monde, où elle est mêlée et comme liée à des substances susceptibles de changement et d'affections diverses. De là vient qu'elle produit sur la terre des tremblements et des secousses violentes, et dans l'air des chaleurs brûlantes, des vents impétueux, des tourbillons et des foudres; son souffle pestilentiel infecte les eaux et l'air qu'on respire ; elle porte jusqu'au globe lunaire ses funestes influences, et répand le trouble et l'obscurité sur sa brillante lumière ; c'est ce que désignent les Égyptiens lorsqu'ils disent que Typhon tantôt frappe l'œil d'Horus, tantôt le lui arrache, et qu'après l'avoir avalé, il le rend au soleil. Parles coups dont il le frappe, ils entendent les diminutions que la lune éprouve chaque mois; et par la privation totale de l'œil, l'éclipsé de cette planète, que le soleil répare en l'éclairant de nouveau, dès qu'elle s'est dégagée de l'ombre de la terre.
I* nature la plus parfaite, et, pour ainsi dire, la plus
divine, est composée de trois sortes d'êtres, de la substance intelligible, de la matière, et du produit de ces deux causes, que les Grecs appellent le monde. Platon donne à l'être intelligible les noms d'idée, de modèle et de père; à la matière, ceux de mère, de nourrice, d'espace et de récipient de la génération : le composé des deux, il a coutume de l'appeler X engendré, le produit. On peut conjecturer que les Égyptiens regardent le triangle rectangle comme le plus beau de tous, et que c'est surtout à cette figure qu'ils comparent la nature de l'univers. Platon l'a aussi employée dans sa République, pour représenter le mariage sous une figure géométrique. 11 le peint par un triangle rectangle, dont la perpendiculaire vaut 5, la base 4, et la sous-tendante 5, et où le carré de celle-ci est égal au carré des deux autres côtés pris ensemble. Il faut donc concevoir que dans ce triangle la perpendiculaire désigne la nature mâle, la base la substance femelle, et la sous-tendante le produit des deux. Ainsi Osiris est le premier principe, Isis est la substance qui en reçoit les influences, et Horus l'effet qui résulte de l'opération de l'un et de l'autre; car 3 est le premier nombre impair et parfait ; 4 est le carré de % premier nombre pair; et 5, composé des deux autres nombres 3 et 2, a une relation commune, et avec le père et avec la mère l. Le nombre 3 a formé chez les Grecs le nom de l'univers, et dans leur langue il exprime en général l'idée de calcul. Multiplié par lui-même, il produit un carré égal au nombre des lettres égyptiennes, et à celui des années que vit le bœuf Apis 2. Ils ont coutume
1 On a vu que, dans ce triangle, la perpendiculaire désigne la nature mâle, ou Osiris; la base, la subslanoe femelle, ou Isis ; la sous-tendante, le monde produit des deux ou Horus. Le père et la mère sont donc ici Osiris et Isis, et leur production commune, c'est-à-dire le monde exprimé par 5, a en soi, au moins en partie, les qualités de l'un et de l'autre.
2 Le nombre d'années fixé pour la vie du bœuf Apis était de vingt-cinq ans. S'il mourait avant ce terme, on lui faisait des funérailles magnifiques ;
d ïsis et d'osiris. 375 d'appeler Horus Carmin, nom qui signifie ce qui est vu, parceque le monde est sensible et visible. Us appellent Isis tantôt Muth, tantôt Alhuri, tantôt Méthyer. Le premier de ces noms signifie mère, le second Yhabitation mondaine dJ Horus, ou, comme Platon a dit, Y espace et le récipient de la génération ; le troisième nom est composé de deux mots qui veulent dire plein et cause ; car la matière du monde est pleine, et elle est unie au principe, dont la bonté, la pureté et Tordre sont les caractères. Peut-être aussi qu'Hésiode ne suppose pas d'autres principes que ceux-là, lorsqu'il dit que le chaos, la terre, le Tartare et l'amour ont donné l'origine à tous les êtres ; et en appliquant les noms comme nous avons fait jusqu'ici, Isis est la terre, Osiris l'amour, et Typhon le Tartare. Pour le chaos, Hésiode semble avoir désigné par là le lieu ou l'espace destiné à recevoir l'univers.
Cette doctrine rappelle ici naturellement la fable que Socrate raconte dans le Banquet de Platon sur la naissance de l'Amour. Il dit que la Pauvreté, désirant d'avoir des enfants, saisit un moment où le dieu de l'abondance dormait, et s'étantmise dans son lit, elle conçut, et mit au monde l'Amour, dont le caractère est un mélange de qualités opposées et se prête à toutes les formes, comme étant né d'un père bon et sage, qui trouve en lui seul toutes ses ressources, et d'une mère indigente, incapable de fournir à ses besoins ; que sa pauvreté fait toujours recourir à autrui pour se procurer ce qui lui manque. En effet, le dieu de l'abondance n'est ici autre chose que le premier bien qui mérite d'être aimé et recherché, qui est parfait et se suffit à lui-même. Par la pauvreté il désigne la matière, qui de sa nature est dans un besoin continuel du bon principe, et qui, lors même qu'il l'a fé-
lorsqu'il élait arrive à l'âge que les livres sacres avaient prescrit à sa vie, on noyait le dieu, et on en cherchait un autre tout pareil pour le remplacer.
condée, désire sans cesse d'en recevoir les influences. De ces deux principes est né le monde, ou Horus, qui n'est ni éternel, ni immuable, ni incorruptible, mais qui, toujours renouvelé, parvient par ces changements mêmes et par ces révolutions, à se conserver dans une jeunesse perpétuelle et à éviter sa destruction. Au reste, il faut faire usage de ces fables, non comme si elles pouvaient nous instruire à fond, mais seulement pour prendre dans chacune les traits de ressemblance qui servent à éclaircir le sujet qu'on traite.
Lors donc que nous parlons de la matière, il ne faut pas, comme quelques philosophes, entendre un corps privé d'ame et de qualité, qui par sa nature soit sans mouvement et sans activité. Nous disons que l'huile est la matière des essences, et For celle des statues ; mais ils ne sont ni l'un ni l'autre dépourvus de toute qualité. L'ame et l'intelligence sont, dans l'homme, la matière de la science et de la vertu ; et nous les remettons , pour ainsi dire, entre les mains de la raison, qui les polit et leur donne la forme convenable. Quelques philosophes ont dit que notre ame est le siège de nos idées, et comme la forme où sont imprimées nos connaissances. Il y en a même qui croient que les germes reproductifs dans la femme n'ont point une faculté active de fécondité, et qu'ils ne servent que de matière au principe générateur et d'aliment au fœtus. D'après cette doctrine, nous devons penser que la déesse 1 , une fois unie au dieu suprême, est sans cesse entraînée vers lui par l'amour de son excellence et de sa perfection, et ne lui est jamais opposée. Comme une femme honnête, lors même qu'elle jouit de la société de son époux, ne laisse pas que d'avoir toujours pour lui les plus vifs désirs, de même la déesse, quoique remplie des influences les plus pures et
i C'est ïsi-s qui représentait la matière,
d'isis et d'osiris. 377 les plus parfaites du dieu, en désire toujours la communication et le recherche avec empressement. Lorsque Typhon s'empare des extrémités de l'univers, alors Isis paraît dans le deuil et dans les larmes ; elle cherche les restes de son époux, et à mesure qu'elle les trouve, elle les recueille avec soin et les cache aux yeux de son ennemi, dans l'état même de déchirement où ils sont, pour marquer qu'elle reçoit dans son sein les substances qui périssent, pour les en faire sortir ensuite et les reproduire de nouveau ; car les raisons, les images et les émanations de la Divinité, qui brillent dans le ciel et dans les astres, y sont dans un état permanent ; mais celles qui sont disséminées sur la terre, dans la mer, dans les plantes et les animaux, dans tous les corps sujets au changement, y sont altérées, détruites, consumées; souvent aussi elles sont reproduites et rendues à la lumière. C'est ce que la Fable désigne quand elle dit que Nephtys fut femme de Typhon, et qu'ensuite elle eut un commerce secret avec Osiris; car les dernières parties de la matièré, qu'ils appellent Nephtys et Téleuté, sont sous l'empire d'un pouvoir destructeur. Mais le principe qui produit et qui conserve ne leur communique que des influences faibles et languissantes, qui sont même détruites par Typhon, excepté les portions qu'Isis en recueille, qu'elle conserve, qu'elle nourrit, et à qui elle donne de la consistance. Cependant Horus reprend en général la supériorité, comme l'ont cru Platon et Aristote. C'est vers lui que tend la faculté générative et conservatrice de la nature pour produire les êtres, tandis que la faculté qui les détruit et les corrompt s'éloigne de lui par une direction toute contraire.
Le nom d'isis est donc donné à la déesse parcequ'elle procède et agit avec science, qu'elle est un mouvement animé que la prudence dirige. Ce nom n'est pas d'une origine barbare ; mais comme Théos, le nom commun de
tous les dieux, a été formé de deux mots grecs dont l'un signifie regarder et l'autre courir, ainsi le nom de cette déesse est composé de ces deux mots : science et mouvement ; et les Grecs, comme les Egyptiens,|rappellent Isis. Platon dit aussi que les anciens, par le nom (Xlsia , ont voulu désigner la substance; et que les noms qu'ils ont donnés à l'intelligence et à la prudence expriment que ces facultés sont comme le mouvement et l'activité de Famé. Les mots aller et comprendre, ceux de bien et de vertu, tirent leur origine des motscoi/7er et courir. Ils donnaient les dénominations contraires aux choses qui retardaient la marche de la nature, et qui semblaient retenir et enchaîner son action ; ils les désignaient par les mots méchanceté, indigence, timidité, inaction.
Le nom d'Osiris est composé de deux mots grecs dont l'un veut dire saint et l'autre sacré K Toutes les substances qui sont au ciel et dans les enfers ont un rapport commun ; et les anciens donnaient à celles-ci le nom de sacré, et aux premières celui de saint. Le dieu qui fait connaître le rapport des substances célestes avec les substances de la région souterraine est appelé tantôt Anubis, tantôt Hermanubis ; le premier de ces noms désigne larelation des substances supérieures, et le second celle des substances inférieures. Ils sacrifient au premier un coq blanc, et au second un coq de couleur jaune. Le premier de ces animaux désigne la clarté et la pureté des substances célestes ; l'autre marque le mélange et la variété qui caractérisent les substances souterraines.
Au reste, il ne faut pas s'étonner que ces noms tirent leur signification de la langue grecque ; on en trouve chez les nations étrangères un grand nombre d'autres qui y
i L'amour de Plutarque pour sa langue maternelle lui fait oublier ici qu'il a dit plus haut que le nom d'Osiris, dans la langue égyptienne, à laquelle ce mot doit naturellement appartenir , signifie qui a beaucoup d'yeux.
d'isis et d'osiris. 379 ont été transportés de la Grèce, et qui, s'y étant naturalisés, y subsistent encore aujourd'hui. Les poètes qui en rappellent quelques uns à leur langue naturelle, se font accuser de barbarisme par ceux qui donnent à ces mots ïe nom de gloses, ou termes étrangers. Dans les livres at,^ tribués à Mercure, il est dit au sujet des noms sacrés, que la puissance qui préside aux révolutions du soleil est appelée Horus par les Egyptiens, et Apollon parles Grecs; que celle qui dirige Faction de l'air se nomme Osiris ou Sérapis, et en langue égyptienne sothi, terme qui signifie grossesse, comme le mot grec kuein, d'où les Grecs ont fait dans leur langue celui de huon, chien, nom de l'astre auquel Isis préside. Il ne faut pas disputer sur les mots; mais je croirais que le nom de Sérapis est égyptien, plutôt que celui d' Osiris : le premier est étranger, l'autre est grec; mais ils n'expriment l'un et l'autre qu'un même dieu et une même faculté. Les noms égyptiens eux-mêmes ont une analogie sensible avec ceux de notre langue. On donne souvent à Isis le nom d'Athéné, qui, en égyptien, signifie : Je suis venue de moi-même ; ce qui exprime que le mouvement est propre à cette déesse. Typhon, comme on l'a déjà dit, porte les noms de Seth, de Bébon et de Smu, termes qui veulent dire obstacle, empêchement violent, contrariété, renversement. Ils disent aussi que la pierre d'aimant est un des os d'Osiris, et le fer un des os de Typhon ; c'est Manéthon qui nous l'apprend. Comme le fer est souvent attiré par l'aimant et le suit sans résistance , que souvent aussi il s'en éloigne et prend une direction contraire, de même le mouvement du monde, qui, dirigé par la raison, est salutaire et bienfaisant , attire par la persuasion, adoucit et rend flexible le mouvement indocile et désordonné de Typhon, qui ensuite, se repliant sur lui-même, se détourne de ce premier mouvement, et retombe clans l'opposition naturelle qu'il a pour lui.
Les Egyptiens, au rapport d'Eudoxe, disent que Jupiter étant né avec les jambes collées Tune contre l'autre, en sorte qu'il lui était impossible de marcher, la honte qu'il avait de cette difformité le faisait vivre dans la solitude. Mais la déesse Isis lui ayant séparé ces parties de son corps, lui procura une marche liljre et facile. Cette fable nous fait entendre que l'intelligence, la raison du dieu suprême, qui habitait en elle-même dans un lieu invisible et impénétrable à nos sens, fut déterminée par le mouvement à la production des êtres.
Le sistre 1 signifie aussi que tous les êtres doivent toujours, être en mouvement et dans l'agitation; qu'il faut les exciter fortement, et comme les réveiller de l'état de langueur et d'engourdissement dans lequel ils commencent à tomber. Ils disent que le son de cet instrument éloigne et met en fuite Typhon, c'est-à-dire que, comme le principe de corruption arrête et enchaîne le cours de la nature, au contraire la cause génératrice, par le moyen du mouvement, lui rend sa liberté et sa première vigueur. La partie supérieure du sistre est d'une forme convexe, et sa circonférence contient quatre lames de métal que l'on frappe; car la portion du monde qui est sujette à la génération et à la corruption est renfermée dans la région sublunaire; et tous les mouvements, toutes les variations qu'elle éprouve sont l'effet de la combinaison des quatre. éléments, le feu, la terre, l'air et l'eau. Au sommet de la convexité du sistre est la figure d'un chat à face humaine; et au bas de l'instrument, au-dessous des lames de métal, on voit d'un côté la figure d'Isis, et de l'autre celle de Nephtys. Ces deux figures sont symboliques, et désignent la génération et la corruption, qui, comme on vient de le dire, ne sont que les mouvements et les chan-
i Le sistre était un instrument qu'on croit avoir été inventé par les Egyptiens, cl dont M. Burette pense que les anciens se servaient pour battre la mesure.
d'isis et d'osims. 381 gements divers des quatre éléments. Le chat est l'emblème de la lune par la variété de ses couleurs, par son activité durant la nuit, et par sa fécondité. On dit qu'à sa première portée il fait un petit, à la seconde deux, puis trois, puis quatre, ensuite cinq, et ainsi en augmentant à chaque portée, jusqu'à sept : ce qui fait en tout vingthuit, nombre égal à celui des jours de la lune. Au reste, ceci peut bien n'être qu'une fable ; mais il paraît certain que les prunelles de ses yeux se remplissent et se dilatent à la pleine lune, et qu'elles se contractent et diminuent au décours de cet astre. La face humaine qu'on donne au chat montre que les changements que la lune éprouve sont dirigés par une faculté raisonnable et intelligente.
En un mot, il ne faut pas croire que l'eau, le soleil, la terre, le ciel, soient Osiris et Isis, ni que le feu, la sécheresse, la mer, soient Typhon. Ce qu'il y a de raisonnable en cette matière, c'est d'attribuer à Typhon ce qui, dans ces différentes substances, pèche, soit par excès, soit par défaut, contre l'ordre et la règle ; au contraire, tout ce qui est bien ordonné, tout ce qui est bon et utile, il faut le regarder comme l'ouvrage d'Isis, comme la représentation, l'image et l'idée d'Osiris, et à ce titre, le respecter et l'honorer; c'est le moyen d'éviter toute erreur, et de mettre fin aux doutes et aux incertitudes d'Eudoxe, qui est en peine de savoir pourquoi ce n'est pas Cérès plutôt qu' Isis qui préside aux amours; pourquoi Bacchus n'a le pouvoir ni de faire déborder le Nil, ni de commander dans la région des morls; car nous croyons qu'Osiris et Isis, dirigés par une seule et même raison, gouvernent l'empire du bien et sont les auteurs de tout ce qu'il y a de beau et de parfait dans la nature. Osiris en donne les principes actifs, Isis les reçoit de lui et les distribue à tous les êtres.
Nous réfuterons de la même manière les opinions vul-
gaires et ridicules de ceux qui veulent expliquer ce qu'on raconte de ces deux divinités, par les variations que l'air éprouve dans les diverses saisons de Tannée, par la production des fruits, par les semailles et par le labourage. Ils disent qu'Osiris est enseveli quand on cache la semence dans la terre, qu'il retourne à la vie et se montre de nouveau lorsque les germes commencent à pousser ; c'est pourquoi, ajoutent-ils, lorsque Isis se reconnut enceinte, elle suspendit à son cou une amulette le sixième jour du mois de phaophi ; vers le solstice d'hiver elle mit au monde Harpocrate dans un état de faiblesse et d'imperfection semblable à celui des premiers germes et des premières fleurs qui commencent à se développer. C'est pour cela qu'on offre à ce dieu les prémices des fleurs naissantes *; enfin, après l'équinoxe du printemps, ils célèbrent une fête en mémoire des couches d'Isis. Le vulgaire saisit avidement ces sortes d'explications, et y donne une entière confiance, séduit par la vraisemblance qu'il trouve dans des idées avec lesquelles il est familier.
Ce ne serait pas , à la vérité , un grand inconvénient s'ils laissaient du moins ces deux divinités communes à tous les hommes, au lieu de les attribuer en propre aux Egyptiens; si , en donnant exclusivement leurs noms au Nil et à cette portion de terre que le Nil arrose , en disant que les marais et les lotus de leur contrée sont seuls l'objet de cette fable, ils ne privaient de la protection de ces dieux puissants le reste du genre humain, qui n'a ni le Nil, ni Butis, ni Memphis, et qui cependant connaît Isis et les autres divinités qui l'accompagnent ; il est même des peuples qui en ont appris depuis peu les noms égyptiens. Mais ils savaient, depuis leur origine, quelle était l'influence de chacun de ces dieux, et ils leur rendaient
1 C'était dans le dernier mois de l'année égyptienne, nommé mesori, qu'on célébrait cette fèlc d'Harpocrate.
d'isis et d'osiris. 383 un hommage public. Un second inconvénient, d'une plus grande conséquence, c'est qu'à moins d'une précaution extrême, il est à craindre que, sans le vouloir, ils n'anéantissent toutes les divinités en les identifiant avec les vents, les rivières, les semences, le labourage, les changements de la terre et les variétés des saisons, comme font ceux qui prennent Bacchus pour le vin, et Vulcain pour le feu. Ainsi Cléanthe dit quelque part que Proserpine n'est autre chose que l'air qui pénètre les fruits de la terre et qui s'y incorpore. Un poëte a dit en parlant des moissonneurs :
Gérés de toutes parts tombe sous leurs faucilles.
Ils ne diffèrent point de ceux qui confondraient les voiles, les cordages et les ancres d'un navire avec le pilote , les fils et la trame d'une toile avec le tisserand , les émulsions, les boissons purgatives et la tisane avec le médecin. Ajoutez à cela qu'ils donnent lieu à des opinions impies et funestes, en communiquant les noms des dieux à des êtres insensibles , privés de toute intelligence, qui sont nécessairement détruits par l'usage que les hommes en font pour leurs besoins, et que par conséquent il est impossible de regarder comme des dieux.
Car Dieu n'est pas un être privé de vie et de raison, et qui soit accessible à nos sens. Mais comme les dieux sont les auteurs de ces fruits, et qu'ils nous les fournissent avec autant d'abondance que d'assiduité pour tous les besoins de la vie , nous reconnaissons à cela qu'ils sont dieux, et nous ne croyons pas qu'ils soient différents chez les différentes nations ; qu'il y en ait de particuliers pour les Barbares et pour les Grecs, pour les peuples du Nord cl pour ceux du Midi. Comme le soleil, la lune, le ciel, la terre et la mer sont communs à tous les hommes, quoique chaque nation leur donne des noms différents, de même cette raison suprême qui a formé l'univers, cette Providence unique qui le gouverne, ces génies secondaires qui
en partagent avec elle l'administration, ont, riiez les divers peuples, des dénominations et des honneurs différents que les lois ont réglés. Les prêtres consacrés à leur culte les représentent sous des symboles, les uns plus obscurs, les autres plus sensibles, mais qui tous nous conduisent à la connaissance des choses divines. Au reste, cette route n'est pas sans danger; les uns, s'égarant du vrai chemin, sont tombés dans la superstition ; les autres, en voulant éviter les marais fangeux de la superstition, se sont jetés aveuglément dans le précipice de l'athéisme.
Il faut donc que la raison et la philosophie nous servent de guides pour nous initier aux mystères , afin de n'avoir que des pensées pieuses sur les discours qu'on y entend et sur les cérémonies qu'on y voit pratiquer. Théodore 1 disait que la plupart de ses auditeurs prenaient à gauche les leçons qu'il leur donnait à droite. Nous de même, si nous prenons en sens contraire ce que les lois ont sagement établi par rapport aux sacrifices et aux fêtes religieuses, nous tomberons dans des erreurs grossières. Dans le culte de ces deux divinités, tout doit être examiné au flambeau de la raison, comme le prouvent les pratiques suivantes. Le 19 du premier mois2, ils célèbrent, en l'honneur de Mercure, une fête dans laquelle ils mangent du miel et des figues, en disant : Douce est la vérité*. Le talisman qu'Isis suspendit à son cou, selon la Fable, pendant le temps de sa grossesse, signifie : Pa-
1 U y a eu dans l'antiquité plusieurs personnages célèbres de ce nom ; je crois qu'il s'agit ici de celui qui fut surnommé l'Athée, parceque dans un de ses ouvrages jnlilulé des Dieux, et dans lequel, suivant Diogène Laerce, Épicure puisa beaucoup de choses, il détruisait toule idée de la Divinité.
2 Le premier mois égyptien s'appelait Ihol, et répondait en grande partie à notre mois d'août et aux premiers jours de septembre.
3 Cette fête se célébrait quelques jours après la pleine lune du mois Ihol, dont le nom était en égyglicn le même que celui de Mercure, à qui on l'avait consacré. C'était la fête du jour de l'an; on y mangeait du miel et des figues, c'es;-à-dire tout ce qu'on avait de plus doux, comme chez les Romains à la fèledu nouvel an.
d'isis et d'osiris. 385 rôle véritable. Harpocrate n'est point un dieu imparfait dans un état d'enfoncé, ni aucun des légumes qui commencent à fleurir. Il faut plutôt le regarder comme celu qui dirige et rectifie les opinions faibles, imparfaites et inexactes que les hommes ont des dieux. Aussi tient-il le doigt posé sur sa bouche : attitude qui est le symbole du silence et de la discrétion. Dans le mois mésori *, en offrant à ce dieu des légumes, ils disent : Langue, fortune; langue, génie. De toutes les plantes qui croissent en Egypte, le perséa est celle qu'on offre de préférence à ce dieu, parceque son fruit a la forme d'un cœur, et sa feuille celle d'une langue. Car, de tous les biens que l homme possède, il n'en est point qui l'approche davantage de la Divinité, et qui contribue plus sûrement à son bonheur que la droite raison, surtout lorsqu'il l'applique à la connaissance des dieux. Aussi les prêtres recommandent-ils à ceux qui entrent dans le sanctuaire de l'oracle de n'avoir que des pensées pures, de ne prononcer que des paroles décentes. En effet, n'est-il pas ridicule que ceux qui, dans les fêtes et les cérémonies publiques, ont entendu proclamer à haute voix de parler décemment des dieux, pensent et s'expriment sur leur compte d'une manière indécente ? Mais ne peut-on pas demander aussi de quelle manière on doit s'acquitter des sacrifices tristes et lugubres, d'où tout mouvement de joie est banni, puisque, d'un côté, il ne faut rien omettre de ce qui est prescrit par ces lois, et que, de l'autre, il n'est pas permis d'altérer les opinions religieuses, ni d'y mêler des imaginations vaines et absurdes?
Les Grecs observent chez eux, et dans le même temps, plusieurs des cérémonies religieuses que les Egyptiens pratiquent dans leurs fêtes. A Athènes, par exemple, les
i Le mois mésori était le dernier de l'année égyptienne ; il commençai!, dans les années communes de l'ancienne année alexandrine, le 7 juillet, et finissait le 7 août.
femmes qui célèbrent les Thesmophories jeûnent et se tiennent assises à terre. Dans la fête nommée Epachthès ( triste ), que les Béotiens ont établie en mémoire de l'affliction de Cérès lorsqu'elle eut perdu Proserpine , ils portent en cérémonie ce qu'ils appellent la maison de Cérès Achaiai. Cette fête se célèbre vers le lever des pléiades4*, dans le mois des semailles, que les Egyptiens appellent athyr, les Athéniens pyanepsion, et les Béotiens damatrius3. Théopompe raconte que les peuples qui habitent vers le couchant donnent à l'hiver le nom de Saturne, à l'été celui de Vénus, au printemps celui de Proserpine , et que tous les êtres sont des productions de Saturne et de Vénus. Les Phrygiens, qui croient que Dieu dort pendant l'hiver et qu'il se réveille l'été, célèbrent, dans ces deux saisons , deux bacchanales , dont la première est appelée assoupissement, et la seconde réveil. Les Paphlagoniens disent que, durant l'hiver, Dieu est lié et emprisonné, mais que l'été il brise ses liens et reprend son activité.
La saison dans laquelle ces fêtes lugubres se célèbrent donne lieu de soupçonner que leur première institution a eu pour motif les fruits de la terre, qui étaient alors cachés dans son sein, que les anciens, au reste, ne regardaient pas comme des dieux, mais comme des dons précieux de la largesse divine, absolument nécessaires aux hommes, qui, sans cela, auraient mené une vie sauvage et brutale. Lors donc que, dans cette saison, ils voyaient
1 C'est un surnom qu'on donnait à Cérès, et qui signifie affligée, trisle aussi bien que le nom Epachtès que portait la fôle. Le scoliaste d'Aristophane dit que Cérès fut ainsi appelée, soit à cause de sa tristesse, soit à cause du bruit qu'on faisait avec des tambours et des cymbales pendant la recherche de Proserpine.
2 C'est un groupe d'étoiles placées sur le cou du taureau, et que le peuple connaît sous le nom de poussinière. Leur lever répond à l'équinoxe du printemps, et leur coucher à l'automne.
3 Ce mois répondait à la plus grande partie du mois d'octobre et aux premiers jours de novembre.
d'isis et d'ûsiris, 387 que non-seulement les fruits spontanés des arbres, mais ceux qu'ils avaient eux-mêmes semés et recueillis, étaient entièrement consumés, ils ouvraient légèrement la terre de leurs propres mains, et lui confiaient de nouveau avec inquiétude une semence qu'ils n'étaient pas certains de voir arriver à sa maturité ; alors ils imitaient beaucoup de choses qui se pratiquent dans le deuil et dans les obsèques des morts. D'ailleurs, comme on dit de quelqu'un, qu'il a acheté Platon lorsqu'il a fait emplette des ouvrages de ce philosophe, qu'un acteur joue Ménandre quand il représente les comédies de ce poëte ; de même les anciens ont donné les noms des dieux à leurs productions et aux biens qu'ils tenaient de leur largesse, et ils les ont honorés à cause du besoin qu'ils en avaient. Dans la suite, leurs descendants, par une ignorance grossière, ont transporté aux dieux mêmes ces accidents de génération et de destruction que les fruits éprouvent lorsqu'ils sont cachés dans le sein de la terre et lorsqu'ils en sortent par la végétation. Ils ont dit, ils ont même cru que les dieux naissaient et mouraient, et par là ils sont tombés dans les erreurs les plus absurdes et les plus impies. L'évidence de cette absurdité avait frappé Xénophane le Colophonien et d'autres philosophes de son école, qui disaient aux Egyptiens que si les êtres qu'ils adoraient étaient des dieux ils ne devaient pas les pleurer, ou que s'ils croyaient devoir les pleurer ils n'étaient pas dieux. En effet, n'estil pas ridicule de pleurer pour les fruits de la terre, et en même temps de les prier qu'ils germent et se conduisent eux-mêmes à leur maturité, afin de se voir consumés et pleurés de nouveau ? Les anciens n'étaient pas coupables de cette absurdité; ils pleuraient la perte des fruits, et ils priaient les dieux de qui ils les tenaient d'en produire de nouveaux pour remplacer ceux qu'ils avaient consumés.
Les philosophes ont donc raison de dire que ceux qui ne comprennent pas bien le sens des mots se trompent
sur les choses mêmes. C'est ce qui est arrivé à ceux d'entre les Grecs qui, s1 étant accoutumés à donner le nom des dieux aux statues de bronze ou de marbre , et aux portraits des divinités, au lieu de les appeler simplement leurs images, en sont venus jusqu'à dire que Lacharès avait dépouillé Minerve, que Denys le tyran avait coupé les cheveux d'or d'Apollon , que Jupiter Capitolin avait péri dans un incendie pendant la guerre civile l. L'usage erroné de ces noms les a insensiblement entraînés dans les opinions les plus perverses. On doit faire le même reproche aux Égyptiens par rapport au culte qu'ils rendent aux animaux. Les Grecs, du moins en cela, pensent et s'expriment d'une manière exacte , lorsqu'ils disent que la colombe est consacrée à Vénus, le dragon à Minerve, le corbeau à Apollon, le chien à Diane, comme Euripide dit en parlant d'Hécube :
Tu deviendras un chien au service d'Hécate <>.
Au contraire , le plus grand nombre des Égyptiens , en respectant les animaux eux-mêmes , en les honorant comme des dieux , n'ont pas seulement rempli leur culte religieux de cérémonies ridicules , ce qui est le moindre mal de cette absurdité, mais ils ont encore donné lieu à une opinion funeste qui a fait tomber les esprits simples et faibles dans la superstition , et a précipité les caractères durs et audacieux dans l'athéisme le plus révoltant. Je crois donc qu'il ne sera pas hors de propos
1 Lacharès, qui s'était emparé de la souveraineté d'Athènes environ trois cont cinquante ans avant Jésus-Christ, enleva le manteau d'or dont Périclès avait fait couvrir la statue de Minerve. Denys le tyran fit couper à une statue d'Apollon sa barbe d'or, disant, à l'occasion d'une statue de Jupiter qui n'avait point de barbe, qu'il n'était pas naturel que le fils en eût tandis que le père n'en avait pas. L'incendie dont parle ici Plutarque est, je crois, celui qui arriva vers l'an 671 de Rome, dans lequel le Capitol <3 fut brûlé. Le soupçon en tomba sur Carbon, ou sur les consuls, ou même sur Sylla ; c'était dans la première guerre civile.
2 Diane et Hécate étaient, comme on voit, une même déesse.
d'isis et d'osiris. 389 dexposer ici ce qu'il y a de vraisemblable sur cette matière.
La première raison qu'on donne à ce culte , que les* dieux, par crainte de Typhon, se métamorphosèrent en ces divers animaux et se renfermèrent dans des corps de cigognes, de chiens et d'éperviers, cette raison est plus fausse que toutes les fables et que toutes les fictions les plus absurdes. Il ne faut pas croire davantage que les ames des morts , qui survivent à leur dépouille terrestre, ne reviennent à une nouvelle vie que dans les corps de ces animaux seuls. Ceux qui veulent donner à ce culte une origine politique disent qu'Osiris ayant une armée très nombreuse, la partagea en différentes bandes que les Grecs appellent cohortes et compagnies, et qu'il donna à chaque bande , pour enseigne, un animal qui devint, pour chaque troupe particulière , l'objet de sa vénération et de son culte. D'autres veulent que , dans des temps postérieurs , des rois d'Egypte , pour effrayer les ennemis dans les combats , aient couvert leur armure de figures de bêtes féroces en or et en argent. Il y en a qui racontent qu'un de leurs rois fin et rusé , voyant que les Égyptiens étaient d'un caractère léger, facilement porté aux séditions et aux révoltes , et que leur grand nombre leur assurerait une résistance invincible lorsqu'ils agiraient de concert , résolut de semer parmi les différentes tribus dont ils étaient composés, en y introduisant la superstition , un germe éternel de discorde. 11 ordonna à chaque tribu d'honorer un animal particulier, du nombre de ceux qui sont naturellement ennemis, et qui , recherchés pour la nourriture par quelques tribus, étaient rejetés par les autres : d'où il arriva que chaque tribu voulant défendre son animal sacré et souffrant impatiemment qu'on le maltraitât, elles se trouvèrent insensiblement avoir épousé les haines mutuelles de ces animaux, et furent engagées le$ unes contre les autres dans des
guerres interminables. Ainsi, de tous les peuples de l'Egypte , les Lycopolitains sont les seuls qui mangent du mouton, à l'imitation du loup, qu'ils honorent comme un dieu. De nos jours, les Cynopolitains ayant mangé un oxyrinche , les Oxyrinchites prirent des chiens qu'ils immolèrent , et dont ils mangèrent la chair comme celle des victimes. De là naquit une guerre qui fut très sanglante pour ces deux peuples , et que les Romains firent cesser après les avoir sévèrement punis les uns et les autres 1 .
Plusieurs auteurs prétendent que l'ame de Typhon fut comme divisée dans les corps de ces animaux. Cette fable peut signifier que tous les caractères bruts et sauvages étant produits par ce mauvais génie , c'est pour l'adoucir et l'apaiser qu'ils respectent et honorent ces divers animaux. Lorsqu'il survient une chaleur excessive et pernicieuse qui produit ou des épidémies ou d'autres calamités extraordinaires , les prêtres font choix de quelques uns de ces animaux sacrés , et , les emmenant avec le plus grand secret dans un lieu obscur , ils cherchent d'abord à les effrayer par des menaces ; si le mal continue , ils les égorgent et les offrent en sacrifice , soit pour punir le mauvais génie , soit comme une des plus grandes expiations qu'ils puissent faire dans les calamités les plus pressantes. Bien plus, Manéthon rapporte que, dans la ville d'Idithye2, on brûlait vifs des hommes à qui on donnait le nom de typhoniens , et dont on passait les cendres dans un crible, pour les disperser ensuite et les jeter au vent. Ces sortes d'expiations se faisaient publiquement et à un temps marqué ; c'était dans les jours caniculaires, au lieu que les immolations d'animaux sacrés se font en secret, dans un temps qui n'est point fixé , mais
i Les Cynopolitains adoraient le chien dont leur ville portait le nom, et l'oxyrinche était le brochet, qui avait donné le sien aux Oxyrinchites.
Slrabon, liv. XVII , page 817, nomme celle ville llithye, ou ville de Diane.
d'isjs et d'osiris. 391 d'après les circonstances , et sans que le peuple en soit instruit. Il faut en excepter les cas où ils font les funérailles de quelqu'un de ces animaux. Alors ils en prennent un certain nombre des autres espèces qu ils montrent au peuple ; après quoi ils les jettent , en présence de tout le monde , dans le même tombeau que ceux dont ils font les obsèques , persuadés que par là ils affligent Typhon et rabattent la joie qu'il ressent de la mort des animaux sacrés. Dans cette classe, Apis, avec quelques autres, est consacré à Osiris , et le plus grand nombre est attribué à Typhon. Si cette observation est vraie, je crois que ce que je viens de rapporter a lieu aux funérailles de ces animaux, qui sont honorés en commun par tous les peuples de l'Egypte, comme la cigogne, l'épervier, le cynocéphale1 et Apis lui-même, car c'est le nom qu'ils donnent au bouc de Mendès.
11 reste pour derniers motifs de ce culte l'utilité de ces animaux et leur rapport symbolique. Quelques uns ont l'un ou l'autre de ces caractères ; plusieurs ont les deux. Le bœuf, par exemple , la brebis et l'ichneumon ont évidemment été honorés à cause de leur utilité et du service qu'on en tire. C'est par un semblable motif que ceux de Lemnos honorent l'alouette, qui déterre les œufs de sauterelles et les casse ; que les Thessaliens révèrent les cigognes, parcequ' elles firent périr une multitude de serpents qui étaient sortis tout à coup du sein de la terre. Aussi ont-ils fait une loi qui condamne au bannissement tout homme qui aura tué une cigogne. Les Egyptiens adorent l'aspic , la belette , le scarabée , parcequ'ils croient voir dans ces animaux des traits obscurs de ressemblance avec la puissance divine , comme l'image du
1 Le cynocéphale est un animal ressemblant au singe, mais plus grand et plus fort, d'un caractère plus farouche, et dont le museau approche plus de celui d'un chien, comme l'indique son nom de lêle de chien, M. de Buflbn croit que c'est le magot, et d'autres le papion.