‹ Œuvres morales de PlutarqueChapitre 4 sur 59 · PLUS ÉTRANGES QUE LES POETES EUX-MÊMES · texte numérisé non relu

PLUS ÉTRANGES QUE LES POETES EUX-MÊMES

On a blâmé Pindare d'avoir feint, contre toute vraisemblance , que le corps de Cénée était invulnérable , et que, sans avoir reçu aucune blessure, il s'enfonça sous la terre ,

Dont son pied sans effort entrouvrit les abîmes.

Mais le Lapithe1, forgé pour ainsi dire d'impassibilité comme d'un diamant impénétrable , est bien quelquefois blessé , atteint par la maladie bu par la douleur; mais il n'éprouve ni crainte ni tristesse ; il n'est point vaincu, il ne cède point à la force lors même qu'on le frappe , qu'on le fait souffrir, qu'on le tourmente , qu'il voit sa patrie saccagée et qu'il est exposé à tous les malheurs de la vie. Le Cénée de Pindare, quoique accablé de coups , n'était jamais blessé. Le sage des stoïciens est tenu prisonnier sans perdre sa liberté ; jeté dans un précipice, il ne souffre point de violence ; on l'applique à la torture, et il n'est pas tourmenté; on le brûle, et il ne reçoit point de mal; renversé à la lutte , il reste invincible ; environné de fortifications, il n'est point assiégé; vendu par les ennemis , il n'est jamais captif, mais il est comme ces vaisseaux qui , portant ces inscriptions pompeuses : Heureuse navigation , providence conservatrice , abri salutaire , n'en sont pas moins agités par la tempête et quelquefois brisés ou abîmés sous les flots. LTolas d'Euripide , de vieillard décrépit qu'il est, devient tout à coup

i C'est le sage que Plutarque désigne ainsi, pareeque Cénée élait un des Lapilhes qui, dans le fameux combat des centaures et des Lapithes, fut accablé par un amas d'arbres que les centaures jetèrent sur lui. Il avait été fille sous le nom de Cénis; Neptune la changea en homme et la rendit invulnérable.

jeune et vigoureux pour les combats. Le sage des stoïciens était hier l'homme le plus méchant et le plus corrompu , et aujourd'hui il se trouve subitement vertueux. Il était pâle, ridé , et , comme dit Eschyle ,

Accablé par les ans, pressé par la douleur;

et tout à coup le voilà beau, d'une figure noble et presque divine. Minerve, dans Homère, ôte à Ulysse ses rides et ses difformités ; elle couvre de cheveux sa tête chauve, et lui rend sa première beauté. Le sage des stoïciens , lors même que son corps reste appesanti sous le poids de la vieillesse , qu'il est chaque j^ur accablé de nouvelles infirmités, qu'il est même édenté , borgne et bossu , n'est cependant ni laid ni difforme1.

Les escarbots , dit-on , fuient les bonnes odeurs et recherchent les mauvaises. De même les stoïciens préfèrent les hommes les plus laids et les plus difformes, pour en faire leurs amis; et après les avoir, par des préceptes de sagesse, rendus agréables et beaux , ils les abandonnent. A en croire ces philosophes , un homme qui , le matin, était très méchant, le soir, se trouve très vertueux; celui qui s'était endormi stupide, ignorant, injuste, intempérant, et, qui plus est, esclave, pauvre, indigent, se lève le matin roi, riche, heureux, et même tempérant , juste, ferme et invariable dans ses opinions. Ce n'est pas qu'il se trouve tout à coup un corps vigoureux et une jeunesse florissante ; c'est dans une ame faible , molle , efféminée et inconstante qu'il acquiert un entendement parfait, une prudence extrême, une disposition toute divine, une science infaillible et une habitude immuable que rien ne peut faire changer. Ce n'est

1 Ce que dit Plularque paraît exagéré ; cependant il n'est pas le seul qui expose ainsi les qualités que les stoïciens attribuaient à leur sage. Cicéron, dans ses Paradoxes, Horace, dans la satire troisième du livre premier, sont d'accord avec lui.

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