ON NE PEUT VIVRE, MÊME AGRÉABLEMENT
EN SUIVANT LA DOCTRINE d'éPKXRE.
PRÉFACE DU TRADUCTEUR
Plutarque, dans ce traité et dans le suivant, attaque Épicure et ses principes avec le même zèle qu'il vient de faire paraître dans les deux ouvrages précédents contre la secte des stoïciens. Est-ce avec la même partialité et la même injustice? C'est ce qu'il n'est pas facile de décider, après les jugements opposés que les anciens ont portés sur la personne d'Épicure et sur sa philosophie. Si l'on en croit plusieurs écrivains célèbres de l'antiquité, le fondateur de l'épicuréisme fut un libertin d'esprit et de cœur, qui n'eut ni religion ni vertu; qui, peu content de se livrer par goût à la volupté, l'érigeait en dogme dans ses écrits, en faisait la règle du bonheur de l'homme, et tenait chez lui , pour ses disciples, une école ouverte de libertinage. On lui reproche encore une intempérance qui lui causa des maladies cruelles et le fit périr au milieu des douleurs les plus aiguës. Jaloux, dit-on de la gloire des autres philosophes,^ les décriait publiquement dans ses ouvrages, et les traitait d'orgueilleux, d'ignorants et d'imposteurs.
A ce portrait odieux du caractère et des mœurs d'Epicure, d'autres auteurs opposent les témoignages les plus honorables. Diogène Laerce, qui, dans ce qu'il dit de ce philosophe dont il a écrit la Vie, s'appuie de l'autorité de quelques écrivains plus anciens que lui et des propres paroles d'Épicure, dont il avait tous les ouvrages entre les mains , taxe de folie et d'extravagance les reproches qu'on lui fait. « Ce grand homme, dit-il, a les témoins les plus célèbres de son équité et de sa reconnaissance. L'excellence de son naturel l'a rendu juste à l'égard de tout le monde; sa patrie attesta cette vérité par les statues qu'elle dressa pour éterniser sa mémoire1 ; elle fut consacrée par ses amis, dont le nombre fut si grand qu'à peine les villes pouvaient-eyes les contenir, aussi bien que par ses dis-
i Epicure était né à Gargette, un des bourgs d'Athènes, la troisième année de la cent neuvième olympiade, sept ans après la mort de Platon ; et il y mourut à l'âge de soixante-douze ans, la deuxième année de la cent vingt-septième olympiade.
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ciples, qui s'attachèrent à lui parle charme de sa doctrine, laquelle avait, pour ainsi dire, la douceur des syrènes. La perpétuité de son école triompha de ses envieux ; et parmi la décadence de tant d'autres sectes, la sienne se conserva toujours par une foule continuelle de disciples qui se succédaient les uns aux autres. Sa vertu fut marquée en d'illustres caractères par la reconnaissance et la piété qu'il eut envers ses parents, et par la douceur avec laquelle il traita ses esclaves. Cette même vertu fut généralement connue par la bonté de son naturel, qui lui fit donner à tout le monde des marques d'honnêteté et de bienveillance. Sa piété envers les dieux et son amour pour sa patrie ne se démentirent jamais jusqu'à la fin de ses jours. Ce philosophe eut une modestie si extraordinaire qu'il ne voulut jamais se mêler d'aucune charge de la république. Il est certain néanmoins que parmi les troubles qui affligèrent la Grèce il y passa toute sa vie, excepté deux ou trois voyages qu'il fit sur les confins de l'Ionie, pour visiter ses amis, qui s'assemblaient de tous côtés pour venir vivre avec lui dans un jardin qu'il avait acheté ; c'était là qu'ils gardaient une sobriété admirable et se contentaient d'une nourriture très médiocre. Un demi-setier de vin leur suffisait, et leur breuvage ordinaire n'était que de l'eau. » Les morceaux que Diogène Laerce a extraits de ses propres ouvrages attestent également la sobriété d'Épicure et la sagesse de ses principes.
Il semble que ces passages devraient servir de règle sûre pour juger ce philosophe ; mais on en cite d'autres entièrement contradictoires, et c'est presque toujours dans les écrits d'Épicure que Plutarque prend la matière des accusations qu'il intente contre lui. Si ses ouvrages existaient en entier, ils fixeraient sans doute nos incertitudes, et nous serviraient de guides au milieu des opinions diamétralement opposées que nous trouvons dans les anciens. Peutêtre en est-il des sentiments d'Épicure comme de ceux de Zénon, que des stoïciens postérieurs au chef de leur secte interprétèrent si ridiculement qu'ils méritèrent de se voir en butte à la censure des philosophes et aux plaisanteries des auteurs satiriques ; c'est du moins l'opinion de quelques savants, qui, pour mettre la réputation d'Épicure à l'abri des imputations graves dont on a flétri sa mémoire, distinguent deux sortes d'épicuriens qui différaient entre eux de sentiments, de conduite et de principes; c'est aux interprétations fausses et absurdes que des épicuriens relâchés donnaient à la doctrine de leur maître, que ces écrivains attribuent le décri injuste dans lequel Epicure et sa secte sont tombés depuis si longtemps. Il avait avec tous ses successeurs un principe commun, c'est que le bonheur de l'homme consiste dans la volupté; mais