‹ Œuvres morales (volume 2)Chapitre 12 sur 93 · P. — La marque d'une expression propre, est · texte numérisé non relu

P. — La marque d'une expression propre, est

que, même dans les équivoques, on ne puisse lui donner qu'un sens.

83. P. — Il semble que la raison , qui se communique aisément et se perfectionne quelquefois, devrait perdre d'autant plus vite tout son lustre et le mérite de la nouveauté : cependant les ouvrages des grands hommes, copiés avec tant de soin par d'autres mains, conservent, malgré le temps, un caractère toujours original ; car il n'appartient pas aux autres hommes de concevoir et d'exprimer aussi parfaitement les choses qu'ils savent le mieux. C'est cette manière de concevoir, si vive et si parfaite , qui distingue dans tous les genres le génie, et qui fait que les idées les plus simples et les plus connues ne peuvent vieillir.

Les grands philosophes sont les géuies de la raison.

Pour savoir si une pensée est nouvelle, il n'y a qu'à l'exprimer bien simplement.

Il y a peu de pensées synonymes, mais beaucoup d'approchantes.

Lorsqu'un bon esprit ne voit pas qu'une pensée puisse être utile, il y a grande apparence qu'elle est fausse.

Nous recevons de grandes louanges avant d'en mériter de raisonnables.

Les feux de l'aurore ne sont pas si doux que les premiers regards de la gloire.

Les réputations mal acquises se changent en mépris.

L'espérance est le plus utile ou le plus pernicieux des biens.

L'adversité fait beaucoup de coupables et d'imprudents.

La raison est presque impuissante pour les faibles.

Le courage est la lumière de l'adversité.

L'erreur est la nuit des esprits, et le piège de l'innocence.

Les demi-philosophes ne louent l'erreur que pour faire les honneurs de la vérité.

C'est être bien impertinent de vouloir faire croire qu'on n'a pas assez d'illusions pour être heureux.

Celui qui souhaiterait sérieusement des illusions aurait au delà de ses vœux.

Les corps politiques ont leurs défauts inévitables, comme les divers âges de la vie humaine. Qui peut garantir la vieillesse des infirmités, hors la mort?

La sagesse est le tyran des faibles.

Les regards affables ornent le visage des rois.

La licence étend toutes les vertus et tous les vices.

La paix rend les peuples plus heureux et les hommes plus faibles.

Le premier soupir de l'enfance est pour la liberté.

La liberté est incompatible avec la faiblesse.

L'indolence est le sommeil des esprits.

Les passions les plus vives sont celles dont l'objet est le plus prochain, comme le jeu, l'amour, etc.

Lorsque la beauté règne sur les yeux, il est probable qu'elle règne encore ailleurs.

Tous les sujets de la beauté ne connaissent pas. leur souveraine.

Si les faiblesses de l'amour sont pardonnables, c'est principalement aux femmes qui régnent par lui.

Notre intempe'rance loue les plaisirs.

La constance est la cbimère de l'amour.

Les bommes simples et vertueux mêlent de la délicatesse et de la probité jusque dans leurs plaisirs.

Ceux qui ne sont plus en état de plaire aux femmes, et qui le savent, s'en corrigent.

Les premiers jours du printemps ont moins de grâce que la vertu naissante d'un jeune homme.

L'utilité de la vertu est si manifeste, que les méchants la pratiquent par intérêt.

106. P. — Rien n'est si utile que la réputation , et rien ne donne la réputation si sûrement que le mérite.

La gloire est la preuve de la vertu.

La trop grande économie fait plus de dupes que la profusion.

La profusion avilit ceux qu'elle n'illustre pas.

Si un homme, obéré et sans enfants, se fait quelques rentes viagères, et jouit par cette conduite des commodités de la vie, nous disons que c'est un fou qui a mangé son bien,

Les sots admirent qu'un homme à talents ne soit pas une bête sur ses intérêts.

La libéralité et l'amour des lettres ne ruinent personne; mais les esclaves de la fortune trouvent toujours la vertu trop achetée.

On fait bon marché d'une médaille, lorsqu'on n'est pas curieux d'antiquités : ainsi, ceux qui n'ont pas de sentiment pour le mérite, ne tiennent presque pas de compte des plus grands talents.

Le grand avantage des talents paraît en ce que la fortune , sans mérite, est presque inutile.

On tente d'ordinaire sa fortune par des talents qu'on n'a pas.

Il vaut mieux déroger à sa qualité qu'à son génie. Ce serait être fou de conserver un état médiocre au prix d'une grande fortune ou de la gloire.

Il n'y a pas de vice qui ne soit nuisible, dénué d'esprit.

VA.UVENARGUES. HT. 7

111. P. — J'ai cherché s'il n'y avait point de moyen de faire sa fortune sans mérite, et je n'en ai trouvé aucun.

Moins on veut mériter sa fortune, plus il faut se donner de peine pour la faire.

Les beaux esprits ont une place dans la bonne compagnie, mais la dernière.

Les sots usent des gens d'esprit, comme les petits hommes portent de grands talons.

11 y a des hommes dont il vaut mieux se taire, que de les louer selon leur mérite.

Il ne faut pas tenter de contenter les envieux.

L'avarice ne s'assouvit pas par les richesses, ni l'intempérance par la volupté, ni la paresse par

l'oisiveté, ni l'ambition par la fortune : mais si la vertu même et si la gloire ne nous rendent heureux, ce que l'on appelle bonheur vaut-il nos regrets1?

Il y a plus de faiblesse que de raison à être humilié de ce qui nous manque, et c'est la source de toute faiblesse.

Le mépris de notre nature est une erreur de notre raison.

Un peu de café après le repas fait qu'on s'estime.

T Gibbon [Histoire de ladécadence de l'Empire romain, chap. LU) raconte qu'à la mort d'Abdérame III, calife de Gordoue, arrivée le 17 octobre 961 de l'ère chrétienne, on trouva dans son cabinet un écrit de sa main ainsi conçu :

«J'ai régné plus de cinquante ans, et mon règne a été •«paisible ou victorieux; j'étais chéri de mes sujets, re- « douté de mes ennemis, et respecté par mes alliés. La « richesse et les honneurs, la puissance et le plaisir accou- « raient à ma voix; et il semble que iien n'a dû manquer * à mon bonheur. Dans cette situation, heureuse en apparence, j'ai compté avec soin les journées de véritable «bonheur qui ont été mon partage; elles se montent à

« quatorze Mortel, qui que tu sois, ne compte paj sur

« le bonheur de ce monde. »

JOO REFLEXIONS

Il ne faut aussi quelquefois qu'une petite plaisanterie pour abattre une grande présomption.

130. P. — On oblige les jeunes gens à user de leurs biens comme s'il était sur qu'ils dussent vieillir.

A mesure que l'âge multiplie les besoins de la nature, il resserre ceux de l'imagination '.

Tout le monde empiète sur un malade, prêtres, médecins, domestiques, étrangers, amis; et il n'y a pas jusqu'à sa garde qui ne se croie en droit de le gouverner.

Quand on devient vieux, il faut se parer.

T « Nous arrivons tout nouveaux aux divers âges de la «vie, et nous y manquons souvent d'expérience, malgré « le nombre des années. » (La Rochefoucauld, Max. 405.)

« Il est possible qu'à ceulx qui employent bien le temps, «la science et l'expérience croissent avec la vie, mais la «vivacité, la promptitude, la fermeté, et aultres parties «bien plus nostres , plus importantes et essentielles, se « fanissent et s'allanguissent. » ( Montaigne , liv. II , cb. lvii, tome II, p. 84.)

ET MAXIMES. 10i

L'avarice annonce le déclin de 1 âge et la fuite précipitée des plaisirs.

L'avarice est la dernière et la plus absolue de nos passions.

86. — Personne ne peut mieux prétendre aux grandes places que ceux qui en ont les talents.

Les plus grands ministres ont été ceux que la fortune avait placés le plus loin du ministère1.

La science des projets consiste à prévenir les difficultés de l'exécution.

La timidité dans l'exécution fait échouer les entreprises téméraires.

La même pensée se retrouve dans une lettre de Vauyenargues au Roi, datée d'Arras, le 12 décembre 1743 - 1 oir ci-après cette lettre, à la date indiquée. — B

Le plus grand de tous les projets est celui de prendre un parti.

Ou promet beaucoup pour se dispenser de donner peu.

L'intérêt et la paresse anéantissent les promesses quelquefois sincères de la vanité.

Il ne faut pas trop craindre d'être dupe.

La patience obtient quelquefois des hommes ce qu'ils n'ont jamais eu intention d'accorder. L'occasion peut même obliger les plus trompeurs à effectuer de fausses promesses.

Les dons intéressés sont importuns.

S'il était possible de donner sans perdre, il se trouverait encore des hommes inaccessibles.

L'impie endurci dit à Dieu : Pourquoi as-lu fait des misérables?

Les avares ne se piquent pas ordinairement de beaucoup de choses.

La folie de ceux qui voat à leurs fins est de se croire habiles.

La raillerie est l'épreuve de l'amour-propre.

La gaieté est la mère des saillies.

Les sentences sont les saillies des philosophes.

Les hommes pesants sont opiniâtres.

Nos idées sont plus imparfaites que la langue.

La langue et l'esprit ont leurs bornes. La vérité est inépuisable.

La nature a donné aux hommes des talents divers. Les uns naissent pour inventer, et les autres pour embellir; mais le doreur attire plus de regards que l'architecte .

Un peu de bon sens ferait évanouir beaucoup d'esprit.

Le caractère du faux esprit est de ne paraître qu'aux dépens de la raison.

On est d'autant moins raisonnable sans justesse, qu'on a pins d'esprit1.

L'esprit a besoin d'être occupé : et c'est une raison de parler beaucoup, que de penser peu.

1 C'est-à-dire que lorsqu'on n'a point dejugement, plus on a d'esprit et plus on déraisonne.

Quand on ne sait pas s'entretenir et s'amuser soi-même, on veut entretenir et amuser les autres.

Vous trouverez fort peu de paresseux que l'oisiveté n'incommode; et si vous entrez dans un café, vous verrez qu'on y joue aux dames.

Les paresseux ont toujours envie de faire quelque chose.

La raison ne doit pas régler, mais suppléer la vertu.

Nous jugeons de la vie d'une manière désintéressée, quand nous sommes forcés de la quitter; nous n'en penserions pas de même, si nous obtenions d'y rentrer.

255. P. — Socrale savait beaucoup moins que Bayle : il y a peu de sciences utiles.

Aidons-nous des mauvais motifs , pour nous fortifier dans les bons desseins.

Les conseils faciles à pratiquer sont les plus utiles.

Conseiller, c'est donner aux hommes des motifs d'agir qu'ils ignorent.

C'est être injuste d'exiger des autres qu'ils fassent pour nous ce qu'ils ne veulent pas faire pour euxmêmes.

Nous nous défions de la conduite des meilleurs esprits, et nous ne nous défions pas de nos conseils '.

L'âge peut-il donner le droit de gouverner la raison?

1 Sur cette Maxime, que Voltaire qualifie obscure, voyez ci-après la note de la 474e Maxime.

Nous croyons avoir droit de rendre un homme heureux à ses dépens, et nous ne voulons pas qu'il l'ait lui-même.

Si un homme est souvent malade, et qu'ayant mangé une cerise, il soit enrhumé le lendemain, on ne manque pas de lui dire, pour le consoler, que cest sa faute.

ïl y a plus de sévérité que de justice.

La libéralité de l'indigent est nommée prodigalité.

Il faudrait qu'on nous pardonnât, au moins, les fautes qui n'en seraient pas, sans nos malheurs.

On n'est pas toujours si injuste envers ses ennemis qu'envers ses proches1.

1 Mauvais. {Note de Voltaire.)

Cette Maxime n'est pas aussi mauvaise que le dit Vol-

242. P. — On peut penser assez de mal d'un homme et être tout à fait de ses amis; car nous ne sommes pas si délicats que nous ne puissions aimer que la perfection , et il y a bien des vices qui nous plaisent, même dans autrui.

La haine des faibles n'est pas si dangereuse que leur amitié.

En amitié, en mariage, en amour, en tel autre commerce que ce soit, nous voulons gagner; et,

taire , pour ceux qui l'entendent à demi-mot. Vauvenargues avait à se plaindre de ses proches, qui ne se défiaient pas de leurs conseils (467e Maxime), qui, par leur âge, se croyaient en droit de gouverner sa raison (468e Maxime), qui voulaient le rendre heureux à ses dépens (469e Maxime), en cherchant à le retenir, malgré lui, en Provence ; qui lui reprochaient la cerise imprudemment mangée (470e Maxime), qui se montraient, à son égard , plus sévères que justes (471e Maxime), qui lui reprochaient des fautes qui n'en eussent pas été, sans ses malheurs (473e Maxime), car c'est l'adversité, seule, qui l'a fait paraître imprudent et coupable ( 379e Maxime), tandis que le succès l'eût justifié. Rien n'est plus logique et plus intéressant que cette suite de pensées qui s'expliquent les unes par les autres. — G.

comme le commerce des parents, des frères, des amis, des amants, etc., est plus continu, plus étroit et plus vif que tout autre, il ne faut pas être surpris d'y trouver plus d'ingratitude et d'injustice.

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