‹ Œuvres morales (volume 2)Chapitre 33 sur 93 · LETTRE XXIII · texte numérisé non relu

LETTRE XXIII

VAUT EN ARGUE S A SAINT - VINCEKS

A Naabburg *, le 31 janvier 1743.

Vous n'avez pas à vous plaindre , mon cher Saint- Vincens, de l'aveu que j'ai fait à mon père, l'année dernière, des marques que j'avais de votre amitié; c'était une chose nécessaire 2, dans l'éloigné m en i. où nous étions, et qui d'ailleurs, ne souffrait aucun inconvénient. Mon père aurait plus de raison de me reprocher le mystère que je lui en ai fait,

soixante-six mille hommes , que commande le grand-duc de Toscane qui , malgré ces forces supérieures, est obligé de lever le siège , le 14 septembre 1742. Deux mois ensuite, le 16 décembre, le maréchal de Belle-Jsle, sur un ordre de la cour de France, évacue Prague, et, par une habile retraite, se dirige sur Egra, où, après dix jours de marche , il arrive ayant perdu la moitié de ses soldats morts de fatigue ou de froid. — Ce fut dans cette retraite que Yauvenargues eut les pieds gelés. — B.

1 Petite ville de Bavière , sur la Naab.

2 On comprend aisément le motif qui obligea Vauvcnargues à faire connaître à son père la dette qu'il avait contractée.

pendant deux ou trois ans, et c'était à lui à se plaindre; mais il n'est pas besoin d'insister làdessus.

Je devrais aussi, à mon tour, vous faire une querelle sur le secret que vous me laites de votre santé, de vos occupations, et de vos sentiments; mais j'aime mieux attribuer à votre paresse ce silence. Pour moi , je me porte à merveille ; je n'ai jamais été si bien. J'ai songé quelquefois, dans nos fatigues, à votre amitié pour moi, et je n'ai pas douté que vous ne prissiez part à notre situation : elle a été dure, embarrassante, elle est bien changée à présent. Nous avons nos ordres pour partir d'ici le 4 février; on espère que nous serons en Frai, ce dans le mois de mars; c'est un point de vue agréable pour celte armée, qui a beaucoup souffert et qui a besoin de repos. Le Rhin ne la re verra pas aussi florissante qu'à son passage, nous laissons bien des camarades derrière nous l ; je n'ose pas dire

1 Bans une lettre à Seckendorff , général des Bavarois, nos ailies, le maréchal de Belle-Isle convenait que dans la retraite de vingt lieues, entre Prague et Egra , il avait perdu sept à huit mille hommes, morts de froid ou hors d'état de suivre. « En arrivant à Egra » , dit Mauvillon dans son Histoire de la guerre de BoJième , «plusieurs moururent pour s'être trop approchés du feu; d'autres de- « vinrent prodigieusement enflés ; il fallut couper des bras " et des jambes à quelques-uns Plusieurs de ceux qui

des amis l ; il faut écarter des souvenirs si tristes, et se remplir autant qu'on peut de la pensée de ceux qui restent.

Adieu, mon cher Saint-Vinccns ; vos lettres sont si courtes, que je n'ose vous écrire plus au long, et comme je le voudrais. Je vous embrasse de tout mon cœur, et vous prie d'être aussi persuadé de mon amitié, que vous voulez que je le sois de la vôtre.

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