‹ Œuvres morales (volume 2)Chapitre 39 sur 93 · LETTRE XXVIII · texte numérisé non relu

LETTRE XXVIII

A Nancy, le 8 avril 1743.

Sire ,

Lorsque l'on n'a plus rien à espérer de la fortune, on se tourne d'abord, bien naturellement, vers

1 A Marseille, en 1711. — Muy (Louis-Nicolas-Victor DE Félix, comte du), d'abord chevalier de Malte, était entré en 1726 dans la compagnie des gendarmes; en 1731 , il était devenu mestre de camp de cavalerie : comme Vauvenargues, il avait fait la campagne de Bohême. Ce ne fut qu'après la mort de son compatriote qu'il arriva aux plus hautes dignités militaires. Le 24 mars 1775, Louis XVI le nomma maréchal de France, et il mourut à Paris le 10 octobre suivant. Son oraison funèbre fut prononcée, dans l'église des Invalides , par M. de Beauvais, évêque de Senez , prédicateur alors en grande réputation. — B.

ceux qui sont au-dessus d'elle. Je sers depuis huit ans, en France, dans les emplois subalternes de la guerre, sans promesse, et sans espérance.. Cette situation, insupportable à l'âge de vingt-sept ans, m'a fait naître la pensée et la hardiesse d'offrir mes services à Voire Majesté. Vous savez, Sire, qu'il est difficile qu'on n'espère pas quelque chose des hommes que le monde admire : ils élèvent nos sentiments; nous croyons trouver dans notre ame de secrètes convenances qui la rendent digne d'eux, et notre vanité rappelle ainsi à elle tout ce qu'elle leur sacrifie.

J'ai honte, Sire, de vous laisser voir ce que je présume de moi; mais j'ai remarqué très-souvent que les espérances les plus ridicules , et les plus hardies, avaient été presque toujours la cause des succès extraordinaires 1. Je ne demande à Votre Majesté que d'agréer que je me donne à elle, et que je serve auprès de sa personne, n'importe dans quel emploi, et j'ose croire qu'il n'y a rien dans ma naissance, ni dans ma conduite, qui puisse ni'éloigner de cet honneur : je ferai connaître L'une et l'autre à Votre Majesté, lorsqu'elle l'ordonnera, et ma vie répondra de ma sincérité.

J'espère encore, Sire, que vous me pardonnerez

1 Cette phrase se trouve reproduite d'une manière moins affirmative dans la 231e Maxime. Voir ci-dessus, p. 50.

de m'adresser directement à Votre Majesté. Je sais combien cette hardiesse est éloignée du. culte que l'on rend aux Rois: il n'y a que Dieu et Votre Majesté qui puissent inspirer tant d'amour et tant de confiance , et dont l'esprit , supérieur aux usages et au gouvernement des peuples, soit toujours en état de se prêter aux pensées des particuliers malheureux l.

Je suis, avec un très-profond respect,

Sire ,

de Votre Majesté, etc.

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