‹ Œuvres morales (volume 2)Chapitre 43 sur 93 · LETTRE XXXII · texte numérisé non relu

LETTRE XXXII

VAUVEKARGUES A S AI N T -V I K C E K S.

A Nancy, le 13 mai 1743.

Vous avez raison, mon cher Saint-Vincens, de ne pas chercher à donner une tournure à vos louanges; les louanges les plus simples sont les plus touchantes, lorsqu'elles sont les plus vraies; mais il faut qu'elles soient vraies , car les fausses ne soutiennent point cette simplicité, et l'art seul les rend supportables.

Je suis bien aise que vous ayez été content de

1 Corneille et Racine. — B.

2 Bossuet, Fénelon et Pascal. Voir le 1er Fragment, intitulé les Orateurs, tome II, p. 103 à 105.

mon discours 1 ; mais j'aurais souhaité que vous me parlassiez de ses défauts avec plus d'étendue. Quand il se trouve quelque chose de moins faible que le reste dans un homme qui écrit comme je fais, personne ne manque de le relever; mais, pour les défauts, nul n'en parle, hors les véritables amis ; car il y aurait trop à reprendre. J'ai été étonné, mon cher Saint- Vincens , que, bornant votre critique aux termes de beaux yeux et d'innocente joie ^ qui sont des épithètes, ce me semble, que l'amitié peut souffrir, vous ne parliez pas de quelques endroits beaucoup plus forts : et je t'avais rendu mille fois y en secret, un hommage mystérieux 3, et cette apostrophe même tout entière.

Une chose encore que j'ai remarquée, c'est que plusieurs personnes m'ayant parlé, comme vous, de mon discours avec éloge , aucune ne m'a dit qu'il fut touchant. Or, comme le sujet est pathétique de lui-même, il faut qu'il y ait quelque grand défaut ,

1 VEloge d'Hippolyte de Seytres. Ces pages, pour lesquelles l'auteur conserva toujours une prédilection marquée , ont été son début dans la carrière des lettres. — B.

2 Ces expressions du manuscrit envoyé à Saint-Vincens ne se retrouvent pas dans le nôtre, que nous considérons comme la version définitive. — B.

3 Ces mots que Vauvenargues a conservés dans notre manuscrit, se lisent p. 225 du tome Ier.

dans l'expression, qui refroidisse, soit accablement d'ornements , soit défaut de naïveté , soit exagération dans les pensées; car ce n'est pas, ce me semble, faute de passion qu'il n'émeut pas , mais plutôt parce que la passion y est fardée; néanmoins, mon cher Saint-Vincens , vous ne m'en dites pas un mot. Je veux bien que vous me louiez sans prendre le moindre détour, car la délicatesse même est méprisable devant l'ingénuité de l'amitié, et la finesse est hors de sa place, entre gens qui s'aiment un peu; mais il faut que vous me blâmiez avec la même franchise, quand je le mérite, au hasard même de me condamner mal à propos dans les choses un peu douteuses; sans cela, louanges, critiques, tout me deviendrait bien suspect.

Les changements dont je parle à M. de Caumont1 sont dans la copie que vous avez vue de mon discours. Corrigez- y, je vous prie, le dernier alinéa commençant par ces mots : «Ouvrez-vous, humides * tombeaux » , et mettez : « Ouvrez-vous, tombeaux «redoutables »; c'est une épithète que j'avais changée et qu'on m'a fait rétablir. Je tâcherai de polir ce discours, lorsque je serai plus tranquille2;

1 Père du jeune Hippolyte de Seytres.

2 Notre texte, tome l^, pages 213 à 226 , est la fidèle reproduction de la retouche dont le manuscrit autographe communiqué en 1797 à M. de Fortia , est devenu notre

mais , aujourd'hui , j'ai loutes sortes d'inquiétudes et de distractions. Adieu, mou cher Saint-Vincens : comptez, pour la vie, sur mon amitié. Pourquoi voulez-vous que j'oublie les marques que j'ai de la vôtre? Je n'ai rien de plus cher au monde.

N'étes-vous pas bien singulier de me demander de mes nouvelles, avec la crainte simulée d'être indiscret? Et lequel de nous , je vous prie , est resté toujours en arrière, depuis que nous nous écrivons?

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