‹ Œuvres morales (volume 2)Chapitre 55 sur 93 · LETTRE XLIV · texte numérisé non relu

LETTRE XLIV

VAUVENARGUES A S A I N T - VIN C EN S

A Arras , le 29 janvier 1744.

Je vous ai écrit, ces jours passés, mon cher Saint- Vincens, étant malade et hors d'état d'entrer avec vous dans des détails. Je ne saurais trop vous recommander l'affaire pour laquelle je vous ai écrit; il n'est pas nécessaire de vous dire les raisons, vous les pénétrerez assez.

Je vous envoie une copie des lettres que j'ai écrites au Roi, au duc de Biron et à M. Amelot, avant de quitter le service. Vous serez peut-être surpris, mon cher Saint-Vincens , de l'idée de ces lettres : je n'ai jamais compté qu'elles réussissent, mais j'espérais qu'elles attireraient quelque attention par leur singularité, et que cela me mettrait peut-être un jour à même de me faire connaître.

Les choses ont tourné au pis : M. le duc de Biron a accepté ma démission dans une lettre assez incivile et assez sèche, et M. Amelot m'a fait une réponse vague et qui ne décide rien. Je suis touché de tout cela, comme un homme qui a de l'ambition, et qui se voit borné de tous côtés par des obstacles presque insurmontables; mais je ne me reproche rien. J'ai toujours fait ce que j'ai pu pour mériter une fortune moins obscure ; je sais de quel œil on regarde l'ambition d'un homme qui se fonde sur de tels titres; mais il n'a pas été en moi d'en produire de meilleurs.

S'il y a encore à Aix des gens qui se souviennent de moi , et que vous jugiez à propos de leur montrer mes lettres , je vous en laisse entièrement le maître, mon cher Saint-Vincens. Tout le monde vous dira que ce n'est pas comme cela que l'on parvient; je l'avoue; mais avais-je de meilleurs moyens? Il fallait, du moins, direz -vous, vous épargner un ridicule : mais il y a des ridicules qui ne nuisent point, et qui , même, réussissent quelquefois : Cest mal connaître le public, dit La Bruyère, que de ne pas savoir hasarder quelquefois de grandes fadaises 1 .

1 Vauvenargues cite de mémoire : La Bruyère a dit : Cest ignorer le goût du peuple que de ne pas hasarder quelquefois de grandes fadaises. — Voyez La Bruyère, édition du Prince Impérial , tome Ier, p. 222.

Adieu, mon cher Saint-Vincens; adressez-moi votre première lettre à Paris , à l'adresse que l'on vous donnera dans ma famille ; je vous prie de la demander à mon frère. Je compte arriver à Paris vers le 10 février. Mais vous , mon cher Sainl- Vincens , voulez-vous mourir sans avoir vu la capitale ?

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