LETTRE XLVII
VAUVENARGUES A S A IN T - V IN C E N S
A Paris , le 1er mars 1744.
Votre dernière lettre, mon cher Saint-Vincens, m'avait mis dans une grande inquiétude sur votre santé; celle que vous avez eu la bonté de m'écrire, du 21, me rassure un peu, quoique vous ne m'en parliez pas, car je ne saurais croire que vous pussiez être malade, et ne m'en pas dire un seul mot.
Je suis très-sensible , mon cher Saint-Vincens, aux soins que vous vous êtes donnés pour moi ; je ne doute pas de votre amitié : qui pourrait vous obliger à m'en témoigner, si vous ne m'aimiez pas sincèrement? Voilà l'avantage que je lire de ma
situation; comme elle ne peut pas me donner de faux amis, j'ai le plaisir de croire les miens véritables.
Je suis surpris que vous ne me répondiez pas un mot sur le projet et les lettres que je vous ai communiqués; je vous ai mandé, dans ma dernière, que j'abandonnais toutes ces vues pour en prendre de plus conformes à ma situation1. Mes parents, mon cher Saint-Vincens , m'éloigneront peut-être pour toute ma vie de la Provence, en me faisant une nécessité d'y retourner; ils ne veulent se prêter à rien, et croient les conjonctures favorables pour me forcer à me détacher de mes inclinations ; je crois qu'ils se trompent, et peut-être qu'ils y auront du regret avant qu'il soit peu.
Je ne puis pas, mon ami, en confier davantage au papier; mais j'espère que je serai bientôt à même de vous écrire avec plus de liberté. Je suis au désespoir d'être réduit à un parti qui me répugne2, dans le fond, autant qu'il déplaira
ma
i Voir ci-après la iettre de Voltaire, n° LI, p. 37G, à la note 2.
2 Celui de se fixer à Paris, pour y prendre le métier d'écrivain, non-seulement comme dernière chance de réputation , mais comme ressource; sa famille, pour le retenir en Provence, lui refusant toute espèce de secours. — B.
famille : si l'on avait voulu me mettre en état de demeurer, un an de suite, à Paris, pour suivre les choses que j'y avais commencées1, ou j'aurais obtenu ce que je désirais, ou je me serais dégoûté, et j'aurais pris de moi-même le parti auquel on me sollicite; mais la nécessité n'a point de loi.