‹ Œuvres morales (volume 2)Chapitre 62 sur 93 · VOLTAIRE A V AU VE N ARG U E S · texte numérisé non relu

VOLTAIRE A V AU VE N ARG U E S

A Versailles, le 7 janvier 1745.

Le dernier ouvrage l que vous avez bien voulu m'envoyer, Monsieur, est une nouvelle preuve de votre grand goût dans un siècle où tout me semble un peu petit, et où le faux bel esprit s'est mis à la place du génie.

Je crois que si on s'est servi du terme d'instinct

1 Les cinq premières Réflexions critiques sur quelques poètes.

pour caractériser La Fontaine, ce mot instinct signifiait génie. Le caractère de ce bonhomme était si simple , que dans la conversation il n'était guère au-dessus des animaux qu'il faisait parler; mais, comme poète, il avait un instinct divin, et d'autant plus instinct qu'il n'avait que ce talent. L'abeille est admirable, mais c'est dans sa ruche, hors de là l'abeille n'est qu'une mouche.

J'aurais bien des choses à vous dire sur Boileau et sur Molière. Je conviendrais sans doute que Molière est inégal dans ses vers , mais je ne conviendrais pas qu'il ait choisi des personnages et des sujets trop bas. Les ridicules fins et déliés dont vous parlez ne sont agréables que pour un petit nombre d'esprits déliés; il faut au public des traits plus marqués. De plus, ces ridicules si délicats ne peuvent guère fournir des personnages de théâtre : un défaut presque imperceptible n'est guère plaisant. 11 faut des ridicules forts , des impertinences dans lesquelles il entre de la passion, qui soient propres à l'intrigue. Il faut un Joueur, un Avare, un Jaloux, etc. Je suis d'autant plus frappé de cette vérité que je suis actuellement occupé d'une fête pour le mariage de M. le Dauphin, dans laquelle il entre une comédie1, et je m'aperçois plus que

1 Voltaire fit pour cette fête la Princesse de Navarre, comédie-ballet en trois actes , qui fut représentée à Ver-

jamais que ce délié, ce fin, ce délicat, qui font le charme de la conversation, ne conviennent guère au théâtre. C'est cette fête qui m'empêche d'entrer avec vous , Monsieur, dans un plus long détail et de vous soumettre mes idées : mais rien ne m'empêche de sentir le plaisir que me donnent les vôtres.

Je ne prêterai à personne le dernier manuscrit que vous avez eu la bonté de me confier. Je ne pus refuser le premier à une personne digne d'en être touchée. La singularité frappante de cet ouvrage, en faisant des admirateurs , a fait, nécessairement, des indiscrets; l'ouvrage a couru; il est tombé entre les mains de M. de La Bruère l , qui n'en connaissant pas l'auteur, a voulu, dit-on, en enrichir son Mercure. Ce Monsieur de La Bruère est un homme de mérite et de goût. Il faudra que vous lui pardonniez. Il n'aura pas toujours de pareils présents à faire au public. J'ai voulu en arrêter l'impression , mais on m'a dit qu'il n'en était plus temps. Avalez, je vous prie, ce petit dégoût, si vous haïssez l'a gloire.

Votre état2 me louche à mesure que je vois

sailles le 23 février 1745, un mois après le mariage du Dauphin. — B.

1 Voyez sur La Bruère la note dans la lettre suivante , p. 378.

2 On a vu, dans la lettre XLVI, combien Vauvenargues

les productions de votre esprit, si vrai, si naturel, si facile, et quelquefois si sublime. Qu'il serve à vous consoler, comme il servira à me charmer. Conservez-moi une amitié que vous devez à celle que vous m'avez inspirée.

Adieu, Monsieur, je vous embrasse tendrement.

éprouvait de répugnance à retourner en Provence, alors que sa famille, ne voulant se prêter à rien, l'obligeait à renoncer à la diplomatie , pour prendre des vues plies conformes à sa situation. Cette phrase et celles qui la suivent montrent que dès ce moment-là il songeait à écrire pour le public , bien que , dans le fond, ce parti lui répugnât. C'est alors qu'il soumet au jugement de Voltaire différents morceaux qu'il se propose de publier. — Cependant, à la fin de mai 1744, ii se rend à Aix (Voir la lettre précédente), où, selon toute apparence, il obtient de sa famille l'autorisation de donner suite à son projet d'entrer dans la diplomatie. Dans ce but il se livrait aux études les plus sérieuses, quand une petite vérole de l'espèce la plus maligne vint mettre le comble à ses infirmités. Défiguré, dit Marmontel*, par les traces qu'elle « avoit « laissées, attaqué d'un mal de poitrine qui l'a conduit au « tombeau , et presque privé de la vue , il se vit obligé de «remercier le ministre des vues qu'il avoit sur lui. Mais « au milieu des douleurs il ne put renoncer au désir d'être « utile aux hommes» , et il consacra ses derniers jours à la publication des ouvrages qui sont devenus ses titres à la gloire qu'il aimait.

* Voir VEpitre à Voltaire que nous avons donnée parmi les Pièces diverses en tète de notre tome I*r.

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VAUVENARGUES A M. DE VOLTAIRE

A Aix , ce 21 janvier 1745.

J'ai reçu, Monsieur, avec la plus grande confiance et la reconnaissance la plus tendre , les louanges dont vous honorez mes faibles écrits. Je ne dois pas être fâché que le premier discours que j'ai pris la liberté de vous envoyer ait vu le jour, puisqu'il a votre approbation, malgré ses défauts. J'aurais souhaité seulement le donner à M. de La Bruère1 dans une imperfection moins remarquable.

1 La Bruère, et non La Bruyère, comme le disent toutes les éditions.

Vauvenargues ne parle évidemment pas ici de l'auteur des Caractères , mort en 1696, mais bien de La Bruère, poëte lyrique, son contemporain.

La Bruère (Charles Le Clerc de) eut le privilège du ?4ercure depuis 1744 jusqu'à sa mort, arrivée en 1754, à l'âge de trente-neuf ans. Le Mercure , sous lui et sous Fuzelier son associé , ne fut point le bureau de la satire, il sut le rendre intéressant par d'autres moyens. Voltaire a fait à l'occasion d'une pièce de cet auteur (les Voyages

J'ai lu avec une grande attention ce que vous me faites l'honneur de m 'écrire sur La Fontaine. Je croyais que le mot instinct aurait pu convenir à un auteur qui n'aurait mis que du sentiment, de l'harmonie et de l'éloquence dans ses vers, et qui d'ailleurs n'aurait montré ni pénétration ni réflexion; mais qu'un homme qui pense partout, dans ses contes, dans ses préfaces, dans ses fables, dans les moindres choses, et dont le caractère même est de penser ingénieusement et avec finesse; qu'un esprit si solide soit mis dans le rang des hommes qui ne pensent point, parce qu'il n'aura pas eu clans la conversation le don de s'exprimer, défaut que les hommes, qui sont exagérateurs, ont probablement fort enflé, et qui méritait plus d'indulgence dans ce grand poëte, je vous avoue, Monsieur, que cela me surprend. Il n'appartient pas à un homme né en Provence de connaître la juste signification des mots, et vous aurez la bonté de me pardonner les préventions que je puis avoir là-dessus.

de V Amour, opéra représenté en mai 1736) les vers suivants, que nous citons parce qu'ils sont peu connus :

L'Amour t'a prêté son flambeau; Quinault, son minisire fidèle, T'a laissé son plus doux pinceau :

Tu vas jouir dun sort si beau Sans jamais trouver de cruelle, Et sans redouter un Boileau... — B.

J'ai corrige mes pensées à l'égard de Molière, sur celles que vous avez eu la bonté de me communiquer; je les ajouterai à cette lettre. Je vous prie de les relire jusqu'à la fin. Si vous êtes encore assez bon pour me faire part de vos lumières sur Despréaux, je tâcherai aussi d'en profiler. J'ai le bonheur que mes sentiments sur la comédie se rapprochent beaucoup des vôtres. J'ai toujours compris que le ridicule y devait naître de quelque passion qui attachât l'esprit du spectateur, donnât de la vivacité à l'intrigue et de la véhémence aux personnages. Je ne pensais pas que les passions des gens du monde , pour être moins naïves que celles du peuple, fussent moins propres à produire ces effets, si un auteur naïf peignait avec force leurs mœurs dépravées, leur extravagante vanité, leur esprit, sans le savoir, toujours hors de la nature, source intarissable de ridicules. J'ai vu bien souvent avec surprise le succès de quelques pièces du haut comique , qui n'avaient pas même l'avantage d'être bien pensées. Je disais alors : Que serait-ce si les mêmes sujets étaient traités par un homme qui sût écrire, former une intrigue et donner de la vie à ses peintures? C'est avec la plus sincère soumission que je vous propose mes idées. Je sais, depuis longtemps, qu'il n'y a que la pratique même des arts qui puisse nous donner, sur la composition, des idées saines. Vous les avez tous cultivés, dès

votre enfance, avec une tendre attention; et le peu de vues que j'ai sur le goût, je les dois principalement, Monsieur, à vos ouvrages.

Celui1 qui vous occupe présentement, occupera bientôt la France. Je conçois qu'un travail si difficile et si pressé demande vos soins ; vous avez, néanmoins, trouvé le temps de me parler de mes frivoles productions , et de consoler par les assurances de votre amitié mon cœur affligé. Ces marques aimables d'humanité sont bien chères à un malheureux qui ne doit plus avoir de pensées que pour la vertu. J'espère pouvoir vous en remercier, de vive voix, à la fin de mai, si ma santé me permet de me mettre en voyage. Je serais inconsolable si je ne vous trouvais pas à Paris dans ce temps-là. Un gros rhume que j'ai sur la poitrine avec la fièvre depuis quinze jours, interrompt le plaisir que j'ai de m'entretenir avec vous. Continuez-moi, je vous prie, Monsieur, les témoignages de votre amitié; je cesserai de vivre avant de cesser de les reconnaître.

1 La Princesse de Navarre.

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