VOLTAIRE A M. LE MARQUIS DE VAUVEN ARGUES
Sur un Eloge funèbre d'un officier, composé à Prague.
L'état où vous m'apprenez que sont vos yeux a tiré, Monsieur, des larmes des miens, et l'Élogefunèbre que vous m'avez envoyé a augmenté mon amitié pour vous, en augmentant mon admiration
1 Cette lettre, écrite de la main de Vanière, secrétaire <ie Voltaire , ne porte point de date. M. Gilbert pense qu'elle est du mois de mars 1745. — B.
2 Voir cet Éloge, tome ler>P. 213 et suiv.
pour cette belle éloquence avec laquelle vous êtes né. Tout ce que vous dites n'est que trop vrai en général. Vous en exceptez sans doute l'amitié. C'est elle qui vous a inspiré et qui a rempli votre ame de ces sentiments qui condamnent le genre humain. Plus les hommes sont méchants, plus la yertu est précieuse; et l'amitié m'a toujours paru la première de toutes les vertus, parce qu'elle est la première de nos consolations. Voilà la première oraison funèbre que le cœur ait dictée *, toutes les autres sont l'ouvrage de la vanité. Vous craignez qu'il n'y ait un peu de déclamation : il est bien difficile que ce genre d'écrire se garantisse de ce défaut; qui parle longtemps, parle trop sans doute. Je ne connais aucun discours oratoire où il n'y ait des longueurs. Tout art a son endroit faible ; quelle tragédie est sans remplissage ; quelle ode sans strophes inutiles? mais, quand le bon domine, il faut être satisfait. D'ailleurs, ce n'est pas pour le public que vous avez écrit; c'est pour vous, c'est pour le soulagement de votre cœur. Le mien est pénétré de l'état où vous êtes; puissent les bclles-
T Celle que Vauvenargues, à son tour, devait inspirer à Voltaire, a le même caractère. Voir, au tome Ier, parmi les pièces préliminaires, l'Eloge funèbre des officiers morts pendant la guerre de 1741 , composé, Voltaire le dit expressément, à l'intention de Vauvenargues. — B.
lettres vous consoler! Elles sont, en effet, le charme de la vie, quand on les cultive pour elles-mêmes, comme elles le méritent; mais, quand on s'en sert comme d'un organe de la renommée, elles se vengent bien de ce qu'on ne leur a pas offert un culte assez pur; elles nous suscitent des ennemis qui nous persécutent jusqu'au tombeau. Zoïle eût été capable de faire du tort à Homère vivant. Je sais bien que les Zoïles sont détestés, qu'ils sont méprisés de toute la terre, et c'est là, précisément, ce qui les rend dangereux. On se trouve compromis, malgré qu'on en ait, avec un homme couvert d'opprobres.
Je voudrais, malgré ce que je vous dis là , que votre ouvrage fût public; car, après tout, quel Zoïle pourrait médire de ce que l'amitié, la douleur et l'éloquence ont inspiré à un jeune officier, et qui ne serait étonné de voir le génie de M. Bossuet à Prague? Adieu, Monsieur; soyez heureux, si les hommes peuvent 1 être ; je compterai parmi mes beaux jours celui où je pourrai vous revoir.
Je suis, avec les sentiments les plus tendres , etc.
VAlUVENARGUES. III.
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V AU V EN ARGUE S A M. DE VOLTAIRE
(Cette lettre s'est trouvée sans date *. )
Je vous accable , Monsieur, de mes lettres. Je sens l'indiscrétion qu'il y a à vous dérober à vousmême ; mais, lorsqu'il me vient en pensée que je puis gagner quelque degré dans votre amitié ou votre estime, je ne résiste pas à cette idée. J'ai retrouvé, il y a peu de temps, quelques vers que j'ai faits dans ma jeunesse. Je ne suis pas assez impudent pour montrer moi-même de telles sottises; je n'aurais jamais osé vous les lire; mais, dans î'éloignement qui nous sépare, et dans une lettre, je suis plus hardi. Le sujet des premières pièces est peu honnête; je manquais beaucoup de principes, lorsque je les ai hasardées; j'étais dans un âge où ce qui est le plus licencieux paraît trop souvent le plus aimable. Vous pardonnerez ces erreurs d'un esprit follement amoureux de la liberté, et qui ne savait pas encore que le plaisir même a ses bornes.
1 Comme elle répond à la précédente, elle a dû étr* écrite d'Aix, vers la fin du mois de mars 1745.
Je n'achevai pas le morceau commencé sur la mort d'Orphée; je crus m 'apercevoir que les rimes redoublées , que j'avais choisies , n'étaient pas propres au genre terrible; je jugeai selon mes lumières ; il peut arriver qu'un homme de génie fasse voir un jour le contraire.
Si mes vers n'étaient que très-faibles, je prendrais la liberté de vous demander à quel degré; mais je crois les voir tels qu'ils sont. Je n'ai pu, cependant, me refuser de vous donner ce témoignage de l'amour que j'ai eu de très-bonne heure pour la poésie; je l'aurais cultivée avec ardeur, si elle m'avait plus favorisé; mais la peine que me donna ce petit nombre de vers ridicules , me fit une loi d'y renoncer. Aimez, Monsieur, malgré cette faiblesse, un homme qui aime lui-même si passionnément tous les arts; qui vous regarde , dans leur décadence, comme leur unique soutien, et respecte votre génie autant quil chérit vos bontés.
P. S. Vous avez eu la bonté, Monsieur, de me faire apercevoir que le commencement de mon Eloge funèbre exagérait la méchanceté des hommes ; je l'ai supprimé, et j'ai rétabli un ancien exorde , qui peut-être ne vaut pas mieux. J'ai fait encore quelques changements dans le reste du discours , mais je ne vous envoie que le premier.
J'espère toujours avoir le plaisir de vous voir à
la fin de mai. Comme ce sera probablement, ici, la dernière lettre que j'aurai l'honneur de vous écrire, je la fais sans bornes.