VOLTAIRE A V AU V EN AR GU E S
Ce samedi, 9 avril 1746,
Je ne sais où trouver M. de Marmontel et son Pylade *; mais je m'adresse au héros de l'amitié,
1 Bauvin {Jean-Grégoire), qui, en 1746, avait fondé avec Marmontel le recueil intitulé l'Observateur littéraire.
pour faire passer jusqu'à eux le chagrin que me cause la petite tribulation arrivée à leurs feuilles, et l'empressement que j'aurai à les servir. Les recherches qu'on a faites par ordre de la cour chez tous les libraires, au sujet du libelle de Roy1, sont cause de ce malheur. On cherchait des poisons et on a saisi de bons remèdes; voilà le train de ce
1 Le libelle que Voltaire attribue à Roy , et pour lequel on fit des recherches chez les libraires , est le Discours prononcé à la porte de l'Académie française, -par M. le Directeur, à M. ***, in-4° de huit pages.
Ce poète Roy (Pierre-Charles), né à Paris en 1683, mort le 23 octobre 1763, est auteur d'une tragédie de Callirhoé, d'un grand nombre d'opéras et de ballets, et d'une satire contre l'Académie française intitulée le Coche. II n'est guère connu aujourd'hui que par une épigramme dans le second vers de laquelle on a laissé jusqu'à présent une faute qui sera corrigée ici; nous soulignerons le mot. Cette épigramme est la lxxxixc dansle t. XII des Œuvres de Voltaire imprimées en 1819. Paris, A. A. Renouard. La voici :
Connaissez-vous certain rimeur obscur.
Sec et guindé, souuent froid, toujours dur, Ayant la rage et non l'art de médire.
Qui ne peut plaire, et peut encor moins nuire ; Pour ses méfaits dans la geôle encagé, A Saint-Lazare après ce fustigé; Chassé, battu, détesté pour ses crimes, Ilonni, berné, conspué pour ses rimes.
Cocu, content, parlant toujours de soi?
Chacun s'écrie : u Eh ! c'est le poGte Roy i » VAUVEN.VRGUES. III. 26
monde. Ce misérable Roy n'est né que pour faire du mal; mais je me flatte que cette aventure pourra servir à faire discerner ceux qui méritent la protection du gouvernement, de ceux qui méritent l'indignation du gouvernement et du public : c'est à quoi je vais travailler avec plus de chaleur qu'à mon Discours à l'Académie. J'embrasse tendrement celui dont je voudrais avoir les pensées et le style, et dont j'ai les sentiments, et je prie le plus aimable des hommes de m'aimer un peu.