VOLTAIRE A V AU V EN A R GU E S
Versailles, vendredi au soir, 13 mai 174G.
J'ai usé, mon très-aimable philosophe, de la permission que vous m'avez donnée. J'ai crayonné un des meilleurs livres 1 que nous ayons en notre langue, après l'avoir reluvavec un extrême recueillement. J'y ai admiré de nouveau cette belle ame si sublime, si éloquente et si vraie; cette foule d'idées neuves, ou rendues d'une manière si hardie, si précise; ces coups de pinceau si fiers et si tendres. Il ne tient qu'à vous de séparer cette profusion de diamants de quelques pierres fausses ou enchâssées d'une manière étrangère à notre langue ; il faut que ce livre soit excellent d'un bout à l'autre ; je vous conjure de faire cet honneur à notre nation et à vous-même, et de rendre ce service à l'esprit humain. Je me garde bien d'insister sur mes critiques; je les soumets à votre raison, à
1 L'Introduction à la connaissance de l'esprit humain, principal ouvrage de Vauvenargues, imprimé pour la première fois en février 1746.
votre goût, et j'exclus l'amour-propre de notre tribunal. J'ai la plus grande impatience de vous embrasser. Je vous supplie de dire à notre ami Marmontel qu'il m'envoie, sur-le-cbamp, ce qu'il sait bien. Il n'a qu'à l'adresser par la poste chez M. d'Argenson, ministre des affaires étrangères, à Versailles. Il faut deux enveloppes , la première à moi, la dernière à M. d'Argenson.
Adieu, belle ame et beau génie.
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