‹ Œuvres morales (volume 2)Chapitre 9 sur 93 · JU · texte numérisé non relu

JU

Le sot qui a beaucoup de mémoire, est plein de pensées et de faits ; mais il ne sait pas en conclure : tout tient à cela.

265. P. — Savoir bien rapprocher les choses, voilà l'esprit juste. Le don de rapprocher beaucoup de choses et de grandes choses, fait les esprits vastes. Ainsi la justesse paraît être le premier degré, et une condition très-nécessaire de la véritable étendue d'esprit.

266. P. — Un homme qui digère mal , et qui est vorace, est peut-être une image assez fidèle du caractère d'esprit de la plupart des savants.

28. P. — Je n'approuve point la maxime qui veut qu'un honnête homme sache un peu de tout. C'est savoir presque toujours inutilement, et, quelquefois, pernicieusement , que de savoir superficiellement et sans principes. Il est vrai que la plupart des hommes ne sont guère capables de connaître profondément; mais il est vrai aussi que cette science superficielle qu'ils recherchent, ne sert qu'à contenter leur vanité. Elie nuit à ceux qui possèdent un vrai génie; car elle les détourne nécessairement de leur objet principal, consume leur application dans les détails, et sur des objets étrangers à leurs besoins et à leurs talents naturels; et, enfin, elle ne sert point, comme ils s'en flattent, à prouver l'étendue de leur esprit. De tout temps on a vu des hommes qui savaient beaucoup avec un esprit trèsmédiocre; et au contraire, des esprits très-vastes qui savaient fort peu. Ni l'ignorance n'est défaut d'esprit, ni le savoir n'est preuve de génie.

La vérité échappe au jugement, comme les faits échappent à la mémoire : les diverses faces des choses s'emparent tour à tour d'un esprit vif, et lui font quitter et reprendre successivement les mêmes opinions. Le goût n'est pas moins inconstant : il

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s'use sur les choses les plus agréables, et varie comme notre humeur.

190. P. — H y a peut-être autant de vérités parmi les hommes que d'erreurs; autant de bonnes qualités que de mauvaises; autant de plaisirs que de peines : mais nous aimons à contrôler la nature humaine, pour essayer de nous élever au-dessus de notre espèce, et pour nous enrichir de la considération dont nous lâchons de la dépouiller. Nous sommes si présomptueux que nous croyons pouvoir séparer notre intérêt personnel de celui de l'humanité, et médire du genre humain sans nous compromettre. Cette vanité ridicule a rempli les livres des philosophes d'invectives contre la nature. L'homme est maintenant en disgrâce chez tous ceux qui pensent, et c'est à qui le chargera de plus de vices. Mais peut-être est-il sur le point de se relever et de se faire restituer toutes ses vertus; car la philosophie a ses modes comme les habits, la musique et l'architecture, etc.

1 Variante : « La philosophie a ses modes comme l'ar- « chitecture, les habits, la danse, etc. L'homme est main-

■ tenant en disgrâce chez les philosophes , et c'est à qui le « chargera de plus de vices ; mais peut-être est-il sur le

■ point de se relever et de se faire restituer toutes ses * vertus. »

Sitôt qu'une opinion devient commune, il ne faut point d'autre raison pour obliger les hommes à l'abandonner et à embrasser l'opinion contraire, jusqu'à ce que celle-ci vieillisse à son tour, et qu'ils aient besoin de se distinguer par d'autres choses. Ainsi, s'ils atteignent le but dans quelque art ou dans quelque science, on doit s'attendre qu'ils le passeront bientôt pour acquérir une nouvelle gloire : et c'est ce qui fait, en partie, que les plus beaux siècles dégénèrent si promptement, et qu'à peine sortis de la barbarie ils s'y replongent.

Les grands hommes, en apprenant aux faibles à réfléchir, les ont mis sur la route de l'erreur.

Où il y a de la grandeur, nous la sentons malgré nous. La gloire des conquérants a toujours été combattue; les peuples en ont toujours souffert, et ils l'ont toujours respectée.

Le contemplateur, mollement couché dans une chambre tapissée, invective contre le soldat qui passe les nuits de l'hiver au bord d'un fleuve, et

veille en silence sous les armes pour la sûreté de la patrie.

Ce n'est pas à porter la faim et la misère chez les étrangers qu'un héros attache la gloire, mais à les souffrir pour l'Etat : ce n'est pas à donner la mort, mais à la braver.

Le vice fomente la guerre : la vertu combat. S'il n'y avait aucune vertu, nous aurions pour toujours la paix.

La vigueur d'esprit ou l'adresse ont fait les premières fortunes. L'inégalité des conditions est née de celle des génies et des courages.

3-43. P. — Il est faux que l'égalité soit une loi de la nature. La nature n'a rien fait d'égal. Sa loi souveraine est la subordination et la dépendance.

Qu'on tempère comme on voudra la souveraineté dans un État, nulle loi n'est capable d'empêcher un tyran d'abuser de l'autorité de son emploi.

YAUYEN.VUGUZS. III. 4

On est forcé de respecter les dons de la nature, que l'étude ni la fortune ne peuvent donner.

La plupart des hommes sont si resserrés dans la sphère de leur condition, qu'ils n'ont pas même le courage d'en sortir par leurs idées : et si on en voit quelques-uns que la spéculation des grandes choses rend en quelque sorte incapables des petites , on en trouve encore davantage à qui la pratique des petites a ôté jusqu'au sentiment des grandes.

Les espérances les plus ridicules et les plus hardies ont été quelquefois la cause des succès extraordinaires l,

Les sujets font leur cour avec bien plus de goût que les princes ne la reçoivent. 11 est toujours plus sensible d'acquérir que de jouir.

1 Dans une lettre au Roi, datée de Nancy, le 8 avril 1743, Vauvenarçues a exprimé la même pensée d'une manière plus affirmative ; car il ne dit pas quelquefois, il dit presque toujours. — Voir cette lettre, ci-après, à sa date. — B.

Nous croyons négliger la gloire par pure paresse, tandis que nous prenons des peines infinies pour les plus petits intérêts.

Nous aimons quelquefois jusqu'aux louanges que nous ne croyons pas sincères1.

Il faut de grandes ressources dans l'esprit et dans le cœur pour goûter la sincérité lorsqu'elle blesse, ou pour la pratiquer sans qu'elle offense. Peu de gens ont assez de fonds pour souffrir la vérité, et pour la dire.

Il y a des hommes qui, sans y penser, se forment une idée de leur figure, qu'ils empruntent du sentiment qui les domine; et c'est peut-être par cette raison qu'un fat se croit toujours beau2.

1 Variante : i Les hommes sont si sensibles à la flatterie, « que, lors même qu'ils pensent que c'est flatterie, ils ne «laissent pas d'en être les dupes.

2 Variante : « Nous nous formons , sans y penser, une « idée de notre figure sur l'idée que nous avons de notre « esprit, ou sur le sentiment qui nous domine, et c'est pour « cela qu'un fat se croit toujours si bien fait.

Ceux qui n'ont que de l'esprit ont du goût pour les grandes choses, et de la passion pour les petites.

La plupart des hommes vieillissent dans un petit cercle d'idées qu'ils n'ont pas tirées de leur fonds; il y a peut-être moins d'esprits faux que de

stériles.

Tout ce qui distingue les hommes paraît peu de chose. Qu'est-ce qui fait la beaulé ou la laideur, la santé ou l'infirmité, l'esprit ou la stupidité? une légère différence des organes, un peu plus, ou un peu moins de bile, etc. Cependant, ce plus ou ce moins est d'une importance infinie pour les hommes; et lorsqu'ils en jugent autrement, ils sont dans l'erreur '.

Deux choses peuvent à peine remplacer, dans la

1 Variante : « Le plus ou le moins d'esprit est peu de « chose; mais ce peu, quelle différence ne met-il pas entre «les hommes! Qu'est-ce qui fait la beauté ou la laideur, « la santé ou l'infirmité? N'est-ce pas ou un peu plus ou «un peu moins de bile, et quelque différence impercep- « tible des organes? »

vieillesse, les talents et les agréments : la réputation ou les richesses.

Nous n'aimons pas les zélés qui font profession de mépriser tout ce dont nous nous piquons, pendant qu'ils se piquent eux-mêmes de choses encore plus méprisables1.

293. P. — Quelque vanité qu'en nous reproche, nous avons besoin quelquefois qu'on nous assure de noire mérite.

Nous nous consolons rarement des grandes humiliations; nous les oublions.

Moins on est puissant dans le monde, plus ou peut commettre de fautes impunément, ou avoir inutilement un vrai mérite.

Lorsque la fortune veut humilier les sages, elle les surprend dans ces petites occasions où l'on est

1 Ce que Vauvenargues dit ici des zélés , au n° 346 , iî le dit des dévois. — B.

ordinairement sans précaution et sans défense. Le plus habile homme du monde ne peut empêcher que de légères fautes n'entraînent quelquefois d'horribles malheurs; et il perd sa réputation ou sa fortune par une petite imprudence, comme un autre se casse la jambe en se promenant dans sa chambre.

Soit vivacité, soit hauteur, soit avarice, il n'y a point d'homme qui ne porte dans son caractère une occasion continuelle de faire des fautes ; et si elles sont sans conséquence, c'est à la fortune qu'il le doit.

Nous sommes consternés de nos rechutes, et de voir que nos malheurs mêmes n'ont pu nous corriger de nos défauts.

La nécessité modère plus de peines que la raison.

597. — La nécessité empoisonne les maux qu'elle ne peut guérir.

Les favoris de la fortune ou de la gloire, mal-

heureux à nos yeux, ne nous détournent point de l'ambition.

La patience est l'art d'espérer.

Le désespoir comble non-seulement notre misère, mais notre faiblesse.

284. P. — Ni les dons ni les coups de la fortune n'égalent ceux de la nature, qui la passe en rigueur comme en bonté.

Les biens et les maux extrêmes ne se font pas scntir.aux aracs médiocres.

Il y a peut-être plus d'esprits légers dans ce qu'on appelle le monde, que dans les conditions moins fortunées.

Les gens du monde ne s'entretiennent pas de si petites choses que le peuple; mais le peuple ne s'occupe pas de choses si frivoles que les gens du monde.

L'histoire fait mention de très-grands personnages que la volupté ou l'amour ont gouvernés; elle n'en rappelle pas ù ma mémoire qui aient été galants. Ce qui fait le mérite essentiel de quelques hommes ne peut même subsister dans quelques autres comme un faible.

Nous courons quelquefois des hommes qui nous ont imposé par leurs dehors , comme ces jeunes gens qui suivent amoureusement un masque, le prenant pour la plus belle femme du monde, et qui le harcèlent jusqu'à ce qu'ils l'obligent de se découvrir, et de leur faire voir qu'il est un petit homme avec de la barbe et un visage noir.

Le sot s'assoupit et fait diète1 en bonne compagnie, comme un homme que la curiosité a tiré de son élément, et qui ne peut ni respirer ni vivre dans un air subtil.

Le sot est comme le peuple, qui se croit riche de peu.

1 C'est-à-dire que la nourriture de l'esprit et du génie n'est point à son usaje.

Lorsqu'on ne veut rien perdre ni cacher de son esprit, on en diminue d'ordinaire la réputation.

280. P. — Des auteurs sublimes n'ont pas négligé de primer encore par les agréments, flattés de remplir l'intervalle de ces deux extrêmes, et d'embrasser toute la sphère de l'esprit humain. Le public, au lieu d'applaudir à l'universalité de leurs talents, a cru qu'ils étaient incapables de se soutenir dans l'héroïque; et on n'ose les égaler à ces grands hommes qui , s'étant renfermés dans un seul et beau caractère, paraissent avoir dédaigné de dire tout ce qu'ils ont tu, et abandonné aux génies subalternes les talents médiocres.

Ce qui paraît aux uns étendue d'esprit, n'est, aux yeux des autres, que mémoire et légèreté.

Il est aisé de critiquer un auteur; mais il est difficile de l'apprécier.

281. P. — Je n'ôte rien à l'illustre Racine, le plus sage et le plus élégant des poètes , pour n'avoir

pas traité beaucoup de choses qu il eut embellie,, content d'avoir montré dans un seul genre la richesse et la sublimité de son esprit; ma,s je me sens ohliGé de respecter un génie hardi et fécond, élevé, pénétrant, facile, infatigable ; auss, mgen.eu, et aussi aimable dans les ouvrais de pur agrément, que vrai et pathétique dans les autres : d'une vaste imagination, qui a embrasse et pénètre rapidement tonte l'économie des ehoses humâmes ; à qui ni les sciences abstraites, ni les arts, m la politique, ni les mœurs des peuples m lenrs op.nions ni leurs histoires, ni leurs langues même n'ont pu échapper ; illustre, en sortant de 1 enfance par la grandeur et par la force de sa poes.e féconde en pensées, et bientôt après par les charmes et par le caractère original, plein de raison e, toujours concis de sa prose; philosophe et peintre sublime, qui a semé avec éclat, dans ses écrits, tout ce qu il V a de grand dans l'esprit des hommes; qui a représenté les passions avec des traits de feu et de lumière, et les ait fait parler sur nos théâtres avec autant de tendresse que de véhémence ; savant a imiter le caractère et à saisir l'esprit des bons ouvrages de chaque nation par l'extrême étendue de sou génie, mais n'imitant rien d'ordinaire qu .1 ne l'embellisse; éclatant jusque dans les fautes qu on a cru remarquer dans ses écrits, et tel que, maigre des défauts inévitables avec des qualités si rares, et

malgré les efforts de la critique, il a occupé sans relâche de ses veilles ses amis et ses ennemis, et porté chez les étrangers, dès sa jeunesse, la réputation de nos lettres, dont il a reculé toutes les bornes '.

Si on ne regarde que certains ouvrages des meilleurs auteurs, on sera tenté de les mépriser. Pour les apprécier avec justice, il faut tout lire.

Il ne faut point juger des hommes par ce qu'ils ignorent, mais par ce qu'ils savent, et par la manière dont ils le savent2.

522. — On ne doit pas non plus demander aux auteurs une perfection qu'ils ne puissent atteindre. C'est faire trop d'honneur à l'esprit humain de

1 Comme complément de ce brillant portrait de Voltaire, voir au tome II, p. 88 et suivantes, le morceau qui le concerne, — C.

2 Variante : k II ne faut pas ju^er d'un homme par ce • qu'il i3nore, mais par ce qu'il sait. Ce n'est tien d'ignorer « beaucoup de choses lorsqu'on est capable de les conce- « voir, et qu'il ne manque que de les avoir apprises. »

croire que des ouvrages irréguliers n'aient pas droit de lui plaire , surtout si ces ouvrages peignent les passions. Il n'est pas besoin d'un grand art pour faire sortir les meilleurs esprits de leur assiette, et pour leur cacher les défauts d'un tableau hardi et touchant. Cette parfaite régularité qui manque aux auteurs , ne se trouve point dans nos propres conceptions. Le caractère naturel de l'homme ne comporte pas tant de règle. Nous ne devons pas supposer dans le sentiment une délicatesse que nous n'avons que par réflexion. Il s'en faut de beaucoup que notre goût soit toujours aussi difficile à contenter que notre esprit 1.

Il nous est plus facile de nous teindre d'une infinité de connaissances, que d'en bien posséder un petit nombre.

Jusqu'à ce qu'on rencontre le secret de rendre les esprits plus justes, tous les pas que l'on pourra faire dans la vérité n'empêcheront pas les hommes de raisonner faux; et plus on voudra les pousser au delà des notions communes , plus on les mettra en péril de se tromper.

1 L'auteur développe ailleurs cette pensée. Voy. n° 522.

46. P. — ïl n'arrive jamais que la littérature et l'esprit de raisonnement deviennent le partage de toute une nation, qu'on ne voie aussitôt, dans la philosophie et dans les beaux-arts, ce qu'on remarque dans les gouvernements populaires, où il n'y a point de puérilités et de fantaisies qui ne se produisent et ne trouvent des partisans.

L'erreur, ajoutée à la vérité, ne l'augmente point : ce n'est pas étendre la carrière des arts que d'admettre de mauvais genres; c'est gâter le goût; c'est

irrompre le jugement des hommes , qui se laisse aisément séduire par les nouveautés, et qui, mêlant ensuite le vrai et le faux, se détourne bientôt, dans ses productions, de l'imitation de la nature, et s'appauvrit ainsi en peu de temps par la vaine ambition d'imaginer, et de s'écarter des anciens modèles1.

1 Variante : «L'erreur, ajoutée à la vérité, ne l'aug- « mente point ; au contraire. Ce n'est pas non plus étendre « les limites des arts que d'admettre les mauvais genres, « c'est gâter le goût. Il faut détromper les hommes des faux «plaisirs pour les faire jouir des véritables; et, quand u même on supposerait qu'il n'y a point de faux plaisirs , « toujours serait-il raisonnabie de combattre ceux qui sont «dépravés et méprisables; car on ne peut nier qu'il y en « ait de tels. *

Ce que nous aj^pelons une pensée brillante, n'est ordinairement qu'une expression captieuse, qui, ù l'aide d'un peu de vérité, nous impose une erreur qui nous étonne.

Qui a le plus a, dit-on, le moins : cela est faux. Le roi d'Espagne, tout puissant qu'il est, ne peut rien à Lucques. Les bornes de nos talents sont encore plus inébranlables que celles des empires; et on usurperait plutôt toute la terre que la moindre vertu.

La plupart des grands personnages ont été les hommes de leur siècle les plus éloquents. Les auteurs des plus beaux systèmes, les chefs de partis et de sectes, ceux qui ont eu dans tous les temps le plus d'empire sur l'esprit des peuples, n'ont dû la meilleure partie de leurs succès qu'à l'éloquence vive et naturelle de leur ame. Il ne paraît pas qu'ils aient cultivé la poésie avec le même bonheur. C'est que la poésie ne permet guère que l'on se partage, et qu'un art si sublime et si pénible se peut rarement allier avec l'embarras des affaires , et les occupations tumultuaires de la vie : au lieu que l'éloquence se mêle partout, et qu'elle doit la

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plus grande partie de ses séductions à l'esprit de médiation et de manège, qui forme les hommes d'État et les politiques, etc

C'est une erreur dans les grands de croire qu'ils peuvent prodiguer sans conséquence leurs paroles et leurs promesses. Les hommes souffrent avec peine qu'on leur ôte ce qu'ils se sont en quelque sorte approprié par l'espérance. On ne les trompe pas longtemps sur leurs intérêts , et ils ne haïssent rien tant que d'être dupes. C'est par cette raison qu'il est si rare que la fourberie réussisse; il faut de la sincérité et de la droiture , même pour séduire. Ceux qui ont abusé les peuples sur quelque intérêt général , étaient fidèles aux particuliers ; leur habileté consistait à captiver les esprits par des avantages réels. Quand on connaît bien les hommes, et qu'on veut les faire servir à ses desseins, on ne compte point sur un appât aussi frivole que celui des discours et des promesses. Ainsi les grands orateurs , s'il m'est permis de joindre ces deux choses, ne s'efforcent pas d'imposer par un tissu de flatteries et d'impostures, par une dissimulation continuelle, et par un langage purement ingénieux. S'ils cherchent à faire illusion sur quelque poiut principal, ce n'est qu'à force de sincérité et de vérités de détail; car le mensonge est faible

par lai-même; il faut qu'il se cache avec soin; et s'il arrive qu'on persuade quelque chose par des discours captieux , ce n'est pas sans beaucoup de peine. On aurait grand tort d'en conclure que ce soit en cela que consiste l'éloquence. Jugeons, au contraire , par ce pouvoir des simples apparences delà vérité, combien la vérité elle-même est éloquente et supérieure à notre art.

Un menteur est un homme qui ne sait pas tromper , un flatteur, celui qui ne trompe ordinairement que les sots. Celui qui sait se servir avec adresse de la vérité, et qui en connaît l'éloquence , peut seul se piquer d'être habile.

Est-il vrai que les qualités dominantes excluent les autres? Qui a plus d'imagination que Bossuet, Montaigne , Descartes, Pascal , tous grands philosophes? Qui a plus de jugement et de sagesse que Racine, Boileau, La Fontaine, Molière, tous poètes pleins de génie?

14. P. — Descartes a pu se tromper dans quelquesuns de ses principes, et ne se point tromper dans ses conséquences, sinon rarement. On aurait donc tort, ce me semble, de conclure de ses erreurs,

que L'imagination et l'invention ne s'accordent point avec la justesse. La grande vanité de ceux qui n'imaginent pas, est de se croire seuls judicieux. Ils ne font pas attention que les erreurs de Descartes, génie créateur, ont été celles de trois ou quatre mille philosophes, tous gens sans imagination. Les esprils subalternes n'ont point d'erreur en leur privé nom, parce qu'ils sont incapables d'inventer, même en se trompant; mais ils sont toujours entraînés sans le savoir par l'erreur d'autrui; et lorsqu'ils se trompent d'eux-mêmes, ce qui peut arriver souvent, c'est dans les détails et les conséquences. Mais leurs erreurs ne sont ni assez vraisemblables pour être contagieuses , ni assez importantes pour faire du bruit.

7. P. — Ceux qui sont nés éloquents parlent quelquefois avec tant de clarté et de brièveté des grandes choses, que la plupart des hommes n'imaginent pas qu'ils en parlent avec profondeur. Les esprits pesants, les sophistes, ne reconnaissent pas la philosophie, lorsque l'éloquence la rend populaire, et qu'elle ose peindre le vrai avec des traits fiers et hardis. Ils traitent de superficielle et de frivole cette splendeur d'expression qui emporte avec elle la preuve des grandes pensées. Ils veulent des définitions, des discussions, des détails et des argu-

ments. Si Locke eût rendu vivement, en peu de pages, les sages vérités de ses écrits, ils n'auraient osé le compter parmi les philosophes de son siècle.

21. P. — C'est un malheur que les hommes ne puissent d'ordinaire posséder aucun talent sans avoir quelque envie d'abaisser les autres. S'ils ont la finesse, ils décrient la force; s'ils sont géomètres ou physiciens, ils écrivent contre la poésie et l'éloquence; et les gens du monde, qui ne pensent pas que ceux qui ont excellé dans quelque genre jugent mal d'un autre talent, se laissent prévenir par leurs décisions. Ainsi , quand la métaphysique ou l'algèbre sont à la mode , ce sont des métaphysiciens ou des aîgébristes qui font la réputation des poètes et des musiciens; ou tout au contraire : l'esprit dominant assujettit les autres à son tribunal, et la plupart du temps à ses erreurs.

Qui peut se vanter déjuger, ou d'inventer, ou d'entendre à toutes les heures du jour? Les hommes n'ont qu'une petite portion d'esprit, de goût, de talent, de vertu, de gaieté, de santé, de force, etc.; et ce peu qu'ils ont en partage, ils ne le possèdent point à leur volonté, ni dans le besoin, ni dans tous les âges.

C'est une maxime inventée par l'envie , et trop légèrement adoptée par les philosophes , qu il ne faut point louer les hommes avant leur mort. Je dis au contraire que c'est pendant leur vie qu'il faut les louer, lorsqu'ils ont mérité de l'être. C'est pendant que la jalousie et la calomnie, animées contre leur vertu ou leurs talents, s'efforcent de les dégrader, qu'il faut oser leur rendre témoignage. Ce sont les critiques injustes qu'il faut craindre de hasarder, et non les louanges sincères.

49. P. — L'envie ne saurait se cacher : elle accuse et juge sans preuves; elle grossit les défauts; elle a des qualifications énormes pour les moindres fautes; son langage est rempli de fiel, d'exagération et d'injure. Elle s'acharne avec opiniâtreté et avec fureur contre le mérite éclatant. Elle est aveugle, emportée, insensée, brutale.

Il faut exciter dans les hommes le sentiment de leur prudence et de leur force , si on veut élever leur génie. Ceux qui, par leurs discours ou leurs écrits, ne s'attachent qu'à relever les ridicules et les faiblesses de l'humanité, sans distinction ni

égards, éclairent bien moins la raison et les jugements du public, qu'ils ne dépravent ses inclinations.

48 et 70. P. — Je n'admire point un sophiste qui réclame contre la gloire et contre l'esprit des grands hommes. En ouvrant mes yeux sur le faible des plus beaux génies, il m'apprend à l'apprécier lui-même ce qu'il peut valoir. Il est le premier que je raye du tableau des hommes illustres.

524. P. — Nous avons grand tort de penser que quelque défaut que ce soit puisse exclure toute vertu, ou de regarder l'alliance du bien et du mal comme un monstre et comme une énigme. C'est faute de pénétration que nous concilions si peu de choses.

282. P. — Les faux philosophes s'efforcent d'attirer l'attention des hommes , en faisant remarquer dans notre esprit des contrariétés et des difficultés qu'ils forment eux-mêmes ; comme d'autres amusent les enfants par des tours de cartes qui confondent leur jugement, quoique naturels et sans magie. Ceux qui nouent ainsi les choses pour avoir le mérite de les dénouer, sont des charlatans de morale.

Il n'y a point de contradictions dans la nature.

Est-il contre la raison ou la justice de s'aimer soi-même? Et pourquoi voulons-nous que l'amourpropre soit toujours un vice?

S'il y a un amour de nous-même naturellement officieux et compatissant, et un autre amour-propre sans humanité, sans équité, sans bornes, sans raison, faut-il les confondre?

Quand il serait vrai que les hommes ne seraient vertueux que par raison, que s'ensuivrait-il? Pourquoi , si on nous loue aveejustice de nos sentiments , ne nous louerait-on pas encore de notre raison? Est-elle moins nôtre que la volonté?

278. P. — On suppose que ceux qui servent la vertu par réflexion , la trahiraient pour le vice utile : oui, si le vice pouvait être tel aux yeux d'un esprit raisonnable.

Il y a des semences de bonté et de justice dans ie cœur des hommes. Si l'intérêt propre y domine, j'ose dire que cela est non-seulement selon la nature, mais aussi selon la justice, pourvu que personne ne souffre de cet amour-propre , ou que la société y perde moins qu'elle n'y gagne.

Celui qui recherche la gloire par la vertu ne demande que ce qu'il mérite.

J'ai toujours trouvé ridicule que les philosophes aient fait une vertu incompatible avec la nature de l'homme; et que, après l'avoir ainsi feinte, ils aient prononcé froidement qu'il n'y avait aucune vertu. Qu'ils parlent du fantôme de leur imagination, ils peuvent à leur gré l'abandonner ou le détruire, puisqu'ils l'ont créé; mais la véritable vertu, celle qu'ils ne veulent pas nommer de ce nom, parce qu'elle n'est pas conforme à leurs définitions, celle qui est l'ouvrage de la nature, non le leur, et qui consiste principalement dans la bonté et la vigueur del'ame, celle-ci n'est point dépendante de leur fantaisie, et subsistera à jamais, avec des caractères ineffaçables.

Le corps a ses grâces, l'esprit ses talents; le cœur n'aurait-il que des vices? et l'homme, capable de raison, serait-il incapable de vertu?

Nous sommes susceptibles d'amitié, de justice, d'humanité, de compassion et de raison. O mes amis! qu'est-ce donc que la vertu?

Si l'illustre auteur des Maximes eût été tel qu'il a tâché de peindre tous les hommes, mériterait-il nos hommages et le culte idolâtre de ses prosélytes?

44. P. — Ce qui fait que la plupart des livres de morale sont si insipides, et que leurs auteurs ne sont pas sincères, c'est que, faibles échos les uns des autres, ils n'oseraient produire leurs propres maximes et leurs secrets sentiments. Ainsi, nonseulement dans la morale , mais en quelque sujet que ce puisse être, presque tous les hommes passent leur vie à dire et à écrire ce qu'ils ne pensent point; et ceux qui conservent encore quelque amour de la vérité, excitent contre eux la colère et les préventions du public.

159. P. — Il n'y a guère d'esprits qui soient capables d'embrasser à la fois toutes les faces de chaque sujet : et c'est là, à ce qu'il me semble, la source la plus ordinaire des erreurs des hommes. Pendant que la plus grande partie d'une nation languit dans la pauvreté, l'opprobre et le travail, l'autre, qui abonde en honneurs, en commodités, en plaisirs, ne se lasse pas d'admirer le pouvoir de la politique, qui fait fleurir les arts et le commerce, et rend les Etats redoutables.

161. P. — Les plus grands ouvrages de l'esprit humain sont très-assurément les moins parfaits. Les lois, qui sont la plus belle invention de la raison , n'ont pu assurer le repos des peuples sans diminuer leur liberté.

Quelle est quelquefois la faiblesse et l'inconséquence des hommes! Nous nous étonnons de la grossièreté de nos pères , qui règne cependant encore dans le peuple , la plus nombreuse partie de la nation; et nous méprisons en même temps les belles-lettres et la culture de l'esprit, le seul avantage qui nous distingue du peuple et de nos ancêtres.

Le plaisir et l'ostentation l'emportent dans le cœur des grands sur l'intérêt. Nos passions se règlent ordinairement sur nos besoins.

Le peuple et les grands n'ont ni les mêmes vertus, ni les mêmes vices.

C'est à notre cœur à régler le rang de nos intérêts, et à notre raison de les conduire.

La médiocrité d'esprit et la paresse font plus de philosophes que la réflexion.

Nul n'est ambitieux par raison , ni vicieux par défaut d'esprit.

Tous les hommes sont clairvoyants sur leurs intérêts ; et il n'arrive guère qu'on les en détache par la ruse. On a admire dans les négociations la supériorité de la maison d'Autriche, mais pendant l'énorme puissance de cette famille , non après.

Les traites les mieux ménagés ne sont que la loi du plus fort.

Le commerce est l'école de la tromperie.

172. P, — A voir comment en usent les hommes, on serait porté quelquefois à penser que la vie humaine et les affaires du monde sont un jeu sérieux, où toutes les finesses sont permises pour usurper le bien d'aulrui à nos périls et fortune, et où. l'heureux dépouille , en tout honneur, le plus malheureux ou le moins habile.

C'est un grand speclacle de considérer les hommes méditant en secret de s'entre-nuire , et forcés, néanmoins, de s'eniraider, contre leur inclination et leur dessein.

Nous n'avons ni la force ni les occasions d'exécuter tout le bien et tout le mal que nous projetons.

Nos actions ne sont ni si bonnes ni si vicieuses que nos volontés.

Dès que l'on peut faire du bien, on est à même de faire des dupes. Un seul homme en amuse alors une infinité d'autres, tous uniquement occupés de le tromper. Ainsi, il en coûte peu aux gens en place pour surprendre leurs inférieurs ; mais il est malaisé à des misérables d'imposer à qui que ce soit. Celui qui a besoin des autres les avertit de se défier de lui; un homme inutile a bien de la peine à leurrer personne.

L'indifférence où nous sommes pour la vérité dans la morale vient de ce que nous sommes décidés à suivre nos passions, quoi qu'il en puisse être : c'est ce qui fait que nous n'hésitons pas lorsqu'il faut agir, malgré l'incertitude de nos opinions1. Peu importe, disent les hommes, de savoir où est la vérité, sachant où est le plaisir.

Les hommes se défient moins de la coutume et de la tradition de leurs ancêtres, que de leur raison*2.

1 Variante : « Et c'est là ce qui fait que nous n'hésitons «•pas dans la pratique, malgré l'incertitude de notre « créance. »

2 Variante : * Nous avons plus de foi à la coutume et « à la tradition de nos pères qu'à notre raison. »

La force ou la faiblesse de noire créance dépend plus de notre courage que de nos lumières l. Tous ceux qui se moquent des augures n'ont pas toujours plus d'esprit que ceux qui y croient.

Il est aisé de tromper les plus habiles, en leur proposant des choses qui passent leur esprit, et qui intéressent leur cœur.

Il n'y a rien que la crainte et l'espérance ne persuadent aux hommes2.

Qui s'étonnera des erreurs de l'antiquité, s'il considère qu'encore aujourd'hui, dans le plus philosophe de tous les siècles, bien des gens de beaucoup d'esprit n'oseraient se trouver à une table de treize couverts 3 !

i Variante : « Dépend plus de notre aroe que de notre « esprit. »

2 Cette pensée se trouve déjà textuellement exprimée dans le Discours sur le Caractère des différents siècles. Voyez, t. I« p. 230. — B.

3 Variante : « Quand je vois qu'un homme d'esprit , « dans le plus éclairé de tous les siècles, n'ose se mettre à

L'intrépidité d'un homme incrédule, mais mourant, ne peut le garantir de quelque trouble, s'il raisonne ainsi : Je me suis trompé mille fois sur mes plus palpables intérêts, et j'ai pu me tromper encore sur la religion. Or, je n'ai plus le temps ni la force de l'approfondir, et je meurs *

La Foi est la consolation des misérables , et la terreur des heureux.

La courte durée de la vie ne peut nous dissuader de ses plaisirs, ni nous consoler de ses peines.

Ceux qui combattent les préjugés du peuple,

« table si on est treize, il n'y a plus d'erreur, ni ancienne « ni moderne, qui m'étonne. »

1 « Il est peu d'hommes si fermes en l'athéisme , qu'un « danger pressant ne ramène à la recognoissance de la

«divine Providence Ils ont establi , par la raison de

« leur jugement , que ce qui se recite des enfers et des «peines futures, est feinct ; mais l'occasion de l'experi- « menter s'offrant lorsque la vieillesse ou les maladies les «approchent de leur mort, sa terreur les remplit de sa « nouvelle créance, par l'horreur de leur condition à venir , ( Montaigne, liv. II, chap. xn, tome II, p. 267, 268.)

croient n'être pas peuple. Un homme qui avait fait à Rome un argument contre les poulets sacrés, se regardait peut-être comme un grand philosophe; [mais les vrais philosophes se moquaient d'un fou qui attaquait inutilement les opinions du peuple , et César, qui probablement ne croyait pas aux aruspices, ne laissa pas d'en faire un traité1.]

Lorsqu'on rapporte sans partialité les raisons des sectes opposées, et qu'on ne s'attache à aucune, il semble qu'on s'élève en quelque sorte au-dessus de tous les partis. Demandez cependant à ces philosophes neutres, qu'ils choisissent une opinion, ou qu'ils établissent d'eux-mêmes quelque chose; vous verrez qu'ils n'y sont pas moins embarrassés que tous les autres. Le monde est peuplé d'esprits froids, qui, n'étant pas capables par eux-mêmes d'inventer, s'en consolent en rejetant toutes les inventions d'autrui , et qui , méprisant au dehors beaucoup de choses, croient se faire plus estimer.

Qui sont ceux qui prétendent que le monde est

1 Dans l'édition de 1747, les éditeurs ont omis la portion de phrase que nous mettons entre crochets, et qui se lit dans le manuscrit autographe. — B.

devenu vieux? je les crois sans peine. L'ambition, la gloire, l'amour, en un mot, toutes les passions des premiers âges ne font plus les mêmes désordres et le même bruit. Ce n'est pas peut-être que ces passions soient aujourd'hui moins vives qu'autrefois; mais c'est qu'où les désavoue et qu'on les combat. Je dis donc que le monde est comme un vieillard, qui conserve tous les désirs de la jeunesse, mais qui en est honteux, et s'en cache, soit parce qu'il est détrompé du mérite de beaucoup de choses, soit parce qu'il veut le paraître.

Les hommes dissimulent par faiblesse, et par la crainte d'être méprisés, leurs plus chères, leurs plus constantes, et quelquefois leurs plus vertueuses inclinations.

L'art de plaire est l'art de tromper.

210. P. — Nous sommes trop inattentifs ou trop occupés de nous-mêmes pour nous approfondir les uns les autres. Quiconque a vu des masques , dans un bal, danser amicalement ensemble et se tenir par la main sans se connaître, pour se quitter le

moment d'après, et ne plus se voir ni se regretter,

peut se faire une idée du monde *.

Les premiers écrivains travaillaient sans modèle, et n'empruntaient rien que deux-mêmes; ce qui fait qu'ils sont inégaux, et mêlés de mille endroits faibles , avec un génie tout divin. Ceux qui ont réussi après eux ont puisé dans leurs inventions, et par là sont plus soutenus; nul ne trouve tout dans son propre fonds. — Nous qui ne savons pas les langues mortes , nous puisons parmi ces derniers ; on dit là-dessus que rien n'est plus facile, mais c'est une erreur très-injuste.

Qui saura penser de lui-même et former de nobles idées, qu'il prenne, s'il peut, la manière et le tour élevé des maîtres. Toutes les richesses de

1 Ici s'arrêtent les Maximes que Vauvenargues avait réunies pour l'édition de 1747 qu'il avait préparée, mais que la mort l'empêcha de publier. — Parmi les suivantes (nos 331 à 608), on retrouve toutes celles que l'auteur avait cru devoir sacrifier à la critique de Voltaire , mais que M. de Fortia d'Urban eut la bonne pensée de rétablir dans l'édition de 1787, qu'il enrichit en outre d'un grand nombre de réflexions restées inédites. — B.

l'expression appartiennent de droit à ceux qui savent les mettre à leur place.

Il ne faut pas craindre non plus de redire une vérité ancienne, lorsqu'on peut la rendre plus sensible par un meilleur tour, ou la joindre à une autre vérité qui l'éclaircisse, et former un corps de raisons. C'est le propre des inventeurs de saisir le rapport des choses , et de savoir les rassembler; et les découvertes anciennes sont moins à leurs premiers auteurs qu'à ceux qui les rendent utiles.

On fait un ridicule à un homme du monde du talent et du goût d'écrire. Je demande aux gens raisonnables : que font ceux qui n'écrivent pas?

On ne peut avoir l'amc grande ou l'esprit un peu pénétrant, sans quelque passion pour les lettres. Les arts sont consacrés à peindre les traits de la belle nature; les sciences à la vérité. Les arts ou les sciences embrassent tout ce qu'il y a, dans les objets de la pensée, de noble ou d'utile; de sorte qu'il ne reste à ceux qui les rejettent, que ce qui est indigne d'être peint ou enseigné1.

1 Vauvenarçues a fait entrer cette pensée dans le cha- VAUVENAr.GUES. in. 6

Voulez-vous démêler, rassembler vos idées, les mettre sous un même point de vue , et les réduire en principes, jetez-les d'abord sur le papier. Quand vous n'auriez rien à gagner par cet usage du côté de la réflexion, ce qui est faux manifestement, que n'acquerriez -vous pas du côté de l'expression? Laissez dire à ceux qui regardent cette étude comme au-dessous d'eux. Qui peut croire avoir plus d'esprit, un génie plus grand et plus noble que le cardinal de Richelieu? Qui a été chargé de plus d'affaires et de plus importantes? Cependant nous avons des Controverses de ce grand ministre, et un Testament politique : on sait même qu'il n'a pas dédaigné la poésie. Un esprit si ambitieux ne pouvait mépriser la gloire la moins empruntée et la plus à nous, qu'on connaisse. Il n'est pas besoin de citer, après un si grand nom, d'autres exemples: le duc de La Rochefoucauld, l'homme de son siècle le plus poli et le plus capable d'intrigues, auteur du livre des Maximes; le fameux cardinal de Retz, le cardinal d'Ossat1, le chevalier Guil-

pitre XXVIII de son Introduction à la connaissance de l'esprit humain. Voyez tome 1er, p. 53. — B.

1 Arnaud, cardinal d'OssAT, auteur de lettres regardées comme des chefs-d'œuvre de politique, mourut à Home le J3 mars 1604. — B.

laume Temple1, et une infinité d'autres qui sont aussi connus par leurs écrits que par leurs actions immortelles. Si nous ne sommes pas à même d'exécuter de si grandes choses que ces hommes illustres, qu'il paraisse du moins par l'expression de nos pensées, et par ce qui dépend de nous, que nous n'étions pas incapables de les concevoir2.

Deux éludes sont importantes : l'éloquence et la •vérité; la vérité, pour donner un fondement solide à l'éloquence , et bien disposer notre vie ; l'éloquence, pour diriger la conduite des autres hommes, et défendre la vérité.

La plupart des grandes affaires se traitent par écrit; il ne suffit donc pas de savoir parler : tous les intérêts subalternes, les engagements, les plai-

1 Temple (Guillaume) , célèbre négociateur anglais, auteur d'un grand nombre d'ouvrages historiques, mourut dans le comté de Sussex, en février 1698.

2 Nous conservons parmi les Maximes cette Réflexion, qu'on trouve déjà, sous le n° LU , au tome Ier, p. 164. — Dans le manuscrit autographe, elle fait, comme ici , double emploi. — La même remarque s'applique aux Maximes 337 et 338 , qui , au tome II, p. 128 , constituent le Fragment XIV*. — B.

sirs , les devoirs de la vie civile , demandent qu'on sache parler; c'est donc peu de savoir écrire. Nous aurions besoin tous les jours d'unir l'une et l'autre éloquence; mais nulle ne peut s'acquérir, si d'abord on ne sait penser, et on ne sait guère penser si l'on n'a des principes fixes et puisés dans la vérité. Tout confirme notre maxime : l'étude du vrai la première, l'éloquence après.

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