‹ Œuvres moralesChapitre 13 sur 90 · PRIÈRE · texte numérisé non relu

PRIÈRE

O Dieu! qu'ai*je fait? Quelle offense arme votre bras contre moi? Quelle malheureuse faiblesse m'attire votre indignation? Vous versez dans mon cœur malade le fiel et l'ennui qui le rongent; vous séchez l'espérance au fond de ma pensée; vous noyez ma vie d'amertume; les plaisirs, la santé, la jeunesse , m'échappent; la gloire, qui flatte de loin les songes d'une ame ambitieuse, vous me ravissez, tout....,

Être juste , je vous cherchai sitôt que je pus vous connaître; je vous consacrai mes hommages et mes

vœux innocents dès ma plus tendre enfance, et j'aimai vos saintes rigueurs. Pourquoi m'avez-vous délaisse? Pourquoi, lorsque l'orgueil, l'ambition,

les plaisirs m'ont tendu leurs pièges infidèles

C'était sous leurs traits que mon cœur ne pouvait se passer d'appui.

J'ai laissé tomber un regard sur les dons enchanteurs du monde, et soudain vous m'avez quitté; et les ennuis, les soucis, les remords, les douleurs ont en foule inondé ma vie.

O mon ame! montre-toi forte dans ces rigoureuses épreuves, sois patiente -, espère à ton Dieu , tes maux finiront; rien n'est stable; la terre ellemême et les cieux s'évanouiront comme un songe. Tu vois ces nations et ces trônes qui tiennent la terre asservie : tout cela périra. Écoute, le jour du Seigneur n'est pas loin, il viendra; l'univers surpris sentira les ressorts de son être épuisés , et ses fondements ébranlés : l'aurore de l'éternité luira dans le fond des tombeaux, et la mort n'aura plus d'asiles.

O révolution effroyable ! L'homicide et l'incestueux jouissaient en paix de leurs crimes, et dormaient sur des lits de fleurs : cette voix a frappé les airs, le soleil a fait sa carrière, la face des cieux a changé. A ces mots, les mers, les montagnes, les forêts, les tombeaux frémissent, la nuit parle , les vents s'appellent.

Dieu vivant! ainsi vos vengeances se déclarent et s'accomplissent; ainsi vous sortez du silence et des ombres qui vous couvraient. O Christ! votre règne est venu. Père, Fils, Esprit éternel, l'univers aveuglé ne pouvait vous comprendre : l'univers n'est plus, mais vous êtes; vous êtes, vous jugez les peuples : le faible, le fort, l'innocent, l'incrédule, le sacrilège, tous sont devant vous. Quel spectacle! je me tais; mon ame se trouble et s'égare en son propre fonds. Trinité formidable au crime, recevez mes humbles hommages1.

T On a dit, et il passe même pour constant parmi les personnes qui ont le plus connu Vauvenargues , que la prière précédente était le résultat d'une espèce de défi fait à l'auteur, d'écrire tout un morceau de prose en vers blancs de manière qu'on ne s'en aperçût pas, à moins d'être averti. C'est ce qu'il a fait dans cette prière. Pour peu qu'on y fasse attention, on la trouvera entièrement composée de vers ayant tous le nombre de pieds qu'il faut pour composer un vers français, et remplissant presque toutes les conditions nécessaires des vers , excepté la rime. Au reste, quoi qu'on puisse penser de cette anecdote, il faut remarquer que, partout où Vauvenargues a pris un ton élevé, il a adopté la même manière; et l'éloge du jeune de Seytres, en particulier, est presque entièrement dans ce genre. (Note de M. Suard.)

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