AVIS DU LIBRAIRE
ouvrage où leur genre n'aurait point été déplacé. Mais la mort qui vient de l'enlever, m'ôtant l'espérance de rien avoir d'un homme si recommandable par la beauté de son génie, par la noblesse de ses pensées, et dont l'unique objet était de faire aimer la vertu, j'ai cru que le public me saurait gré de ne pas le priver de deux écrits, aussi admirables pour le fonds que pour la dignité et l'élégance avec lesquelles ils sont traités.
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Heureux sont ceux qui ont une foi sensible, et dont l'esprit se repose clans les promesses de la Religion! Les gens du monde sont désespérés si les
1 Voltaire, dans son Siècle de Louis XV, donne l'historique de la publication du principal ouvrage de Vauvenargues, l'Introduction à la connaissance de l'esprit humain, et aussi de la Méditation sur la foi, et d'une Prière qui se trouve à la suite. Voici ce qu'il dit à ce sujet :
« Dans le temps de la mort de M. de Vauvenargues, les « Jésuites avaient la manie de chercher à s'emparer des « derniers moments de tous les hommes qui avaient quel- «que célébrité; et s'ils pouvaient ou en extorquer quelque * déclaration, ou réveiller dans leur ame affaiblie les ter- « reurs de l'enfer, ils criaient au miracle. Un de ces Pères « se présente chez M. de Vauvenargues mourant. Qui vous «a envoyé ici? dit le philosophe. Je viens de la part de « Dieu, répondit le Jésuite. Vauvenargues le chassa j puis « se tournant vers ses amis :
Cet esclave est venu , Il a montré son ordre, et n'a rien obtenu.
« L'ouvrage de M. de Vauvenargues , imprimé après sa
choses ne réussissent pas selon leurs désirs. Si leur vanité est confondue, s'ils font des fautes, ils se laissent abattre à la douleur : le repos, qui est la fin naturelle des peines, fomente leurs inquiétudes; l'abondance, qui devait satisfaire leurs besoins, les multiplie; la raison, qui leur est donnée pour calmer leurs passions, les sert; une fatalité marquée tourne contre eux-mêmes tous leurs avantages. La force de leur caractère , qui leur servirait à porter les misères de leur fortune s'ils savaient borner leurs désirs, les pousse à des extrémités qui passent toutes leurs ressources, et les fait errer hors d'eux-mêmes, loin des bornes de la raison. Ils se perdent dans leurs chimères; et pendant
* mort, est intitulé : Introduction à la connaissance de « l'esprit humain. Les éditeurs , pour faire passer les «maximes hardies qu'il renferme, y ont joint une Médi- « tation et une Prière trouvées dans les papiers de l'au- « teur, qui, dans une dispute sur Bossuet avec ses amis, a avait soutenu qu'on pouvait parler de la religion avec « majesté et avec enthousiasme sans y croire. On le défia
* de le prouver; et c'est pour répondre à ce défi, qu'il fit « les deux pièces qu'on trouve dans ses œuvres *. »
• Cette note, qui a été imprimée pour la première fois dans l'édition de Kehl, n'est point do Voltaire, mais de Gondorcet.
Sur l'exemplaire de la bibliothèque Méjaues on lit, écrit de la main de Voltaire : «■ A renvoyer dam un autre ouvrage de piété. « Mais rien n'indique que YauYenirgues ait eu la pensée que lui attribue l'éditeur de 1747.
qu'ils y sont plonges, et pour ainsi dire abîmes, la vieillesse, comme un sommeil dont on ne peut pas se défendre vers la fin d'un jour laborieux, les accable et les précipite dans la longue nuit du tombeau.
Formez donc vos projets, hommes ambitieux, lorsque vous le pouvez encore; hâtez-vous, achevez vos songes; poussez vos superbes chimères au période des choses humaines. Élevés par cette illusion au dernier degré de la gloire, vous vous convaincrez par vous-mêmes de la vanité des fortunes : à peine vous aurez atteint, sur les ailes de la pensée, le faîte de l'élévation , vous vous sentirez abattus , votre joie mourra, la tristesse corrompra vos magnificences, et jusque dans cette possession imaginaire des faveurs du monde, vous en connaîtrez l'imposture. O mortels! l'espérance enivre; mais la possession sans espérance, même chimérique, traîne le dégoût après elle : au comble des grandeurs du monde, c'est là qu'on en sent le néant,
Seigneur, ceux qui espèrent en vous, s'élèvent sans peine au-dessus de ces réflexions accablantes. Lorsque leur cœur, pressé sous le poids des affaires, commence à sentir la tristesse, ils se réfugient dans vos bras; et là, oubliant leurs douleurs, ils puisent le courage et la paix à leur source. Vous les échauffez sous vos ailes et dans votre sein paternel ; vous faites briller à leurs yeux le flambeau sacré
de la Foi; l'envie n'entre pas clans leur cœur; l'ambition ne le trouble point; l'injustice et la calomnie ne peuvent pas même l'aigrir. Les approbations, les caresses, les secours impuissants des hommes, leurs refus, leurs dédains , leurs infidélités ne les touchent que faiblement; ils n'en exigent rien; ils n'en attendent rien; ils n'ont pas mis en eux leur dernière ressource : la Foi seule est leur saint asile, leur inébranlable soutien. Elle les console de la maladie qui accable les plus fortes âmes, de l'obscurité qui confond l'orgueil des esprits ambitieux, de la vieillesse qui renverse sans ressource les projets et les vœux outrés, de la perte du temps qu'on croit irréparable, des erreurs de l'esprit qui l'humilient sans fin, des difformités corporelles qu'on ne peut ni cacher ni guérir, enfin des faiblesses de l'ame , qui sont de tous les maux le plus insupportable et le plus irrémédiable. Hélas ! que vous êtes heureuses, âmes simples, âmes dociles! vous marchez dans des sentiers sûrs. Auguste Religion! douce et noble créance, comment peuton vivre sans vous? Et n'est-il pas bien manifeste qu'il manque quelque chose aux hommes, lorsque leur orgueil vous rejette? Les astres, la terre, les cieux suivent, dans un ordre immuable, l'éternelle loi de leur être : toute la nature est conduite par une sagesse éclatante, l'homme seul flotte au gré de ses incertitudes et de ses passions tyranniques, plus
troublé qu'éclairé de sa faible raison. Misérablement délaissé, conçoit-on qu'un être si noble soit le seul privé de la règle qui règne dans tout l'univers? ou plutôt n'est-il pas sensible que, n'en trouvant point de solide hors de la Religion chrétienne, c'est celle qui lui fut tracée avant la naissance des cieux? Qu'oppose l'impie à la foi d'une autorité si Sacrée? Pense-t-il qu'élevé par-dessus tous les êtres, son génie est indépendant? Et qui nourrirait dans ton cœur un si ridicule mensonge, être infirme! Tant de degrés de puissance, d'intelligence, que tu sens au delà de toi, ne te font-ils pas soupçonner une souveraine raison? Tu vis, faible avorton de l'être, tu vis, et tu t'oses assurer que l'Être parfait ne soit pas1. Misérable, lève les yeux, regarde ces globes de feu qu'une force inconnue condense. Ecoute ! tout nous porte à croire que des êtres si merveilleux n'ont pas le secret de leur cours; ils ne sentent pas leur grandeur ni leur éternelle beauté; ils sont comme s'ils n'étaient pas. Parle donc ; qui jouit de ces êtres aveugles qui ne peuvent jouir d'eux-mêmes? Qui met un accord si parfait entre tant de corps si divers, si puissants, si impétueux? D'où naît leur concert éternel? D'un mouvement simple, incréé... Je t'entends; mais ce mouvement
1 Nous retrouvons ces mêmes idées dans le Discours sur l'inégalité des richesses.Yoyez tome Ier, p. 291 à 295.
qui opère ces grandes merveilles, les sait-il, ne les sait-il pas? Tu sais que tu vis; nul insecte n'ignore sa propre existence, et le seul principe de l'être, l'ame de l'univers!... O prodige! ô blasphème ! l'ame de l'univers ! . . . O puissance invisible i pouvez-vous souffrir cet outrage! Vous parlez, les astres s'ébranlent, l'être sort du néant, les tombeaux sont féconds; et l'impie vous défie avec impunité; il vous brave; il vous nie! O parole exécrable! il vous brave , il respire encore, et il croit triompher de vous! O Dieu! détournez loin de moi les effets de votre vengeance! O Christ! prenezmoi sous votre aile. Esprit saint, soutenez ma foi jusqu'à mon dernier soupir!