J. B. ROUSSEAU
On ne peut disputer à Rousseau d'avoir connu parfaitement la mécanique des vers. Egal peul-èfre
1 Les cinq alinéas entre crochets ont été supprimés dans la seconde édition ; M. de Fortia les a rétablis d'après îe manuscrit que nous possédons. — B.
à Boileau par cet endroit, il l'a surpassé par la force et par la grandeur de ses images; enfin, on pourrait le mettre à côté de ce grand homme, si celui-ci, né à l'aurore du bon goût, n'avait été le maître de Rousseau, et de tous les poêles de son siècle.
Ces deux excellents écrivains se sont distingués l'un et l'autre par l'art difficile de faire régner dans les vers une extrême simplicité, par le talent d'y conserver le tour et le génie de notre langue, et enfin par cette harmonie continue sans laquelle il n'y a point de véritable poésie.
On leur a reproché, à la vérité, d'avoir manqué de délicatesse et d'expression pour le sentiment. Ce dernier défaut me paraît peu considérable dans Boileau, parce que, s'étant attaché uniquement à peindre la raison , il lui suffisait de la peindre avec vivacité et avec feu, comme il l'a fait : mais l'expression des passions ne lui était pas absolument nécessaire. Son Art poétique , et quelques autres de ses ouvrages, approchent de la perfection qui leur est propre; et on n'y regrette point la langue du sentiment, quoiqu'elle puisse entrer peut-être dans tous les genres , et les embellir de ses charmes.
Il n'est pas tout à fait si facile de justifier Rousseau à cet égard. L'ode étant, comme il le dit luimême , le véritable champ du pathétique et du sublime, on voudrait toujours trouver dans les siennes ce haut caractère ; mais quoiqu'elles soient dessi-
nées avec une grande noblesse, je ne sais si elles sont toutes assez passionnées. J'excepte quelquesunes des odes sacrées, dont le fond appartient à de plus grands maîtres. Quant à celles qu'il a tirées de son propre fonds, il me semble qu'en général les fortes images qui les embellissent ne produisent pas de grands mouvements, et n'excitent ni la pitié, ni l'étonnement, ni la crainte, ni ce sombre saisissement que le vrai sublime fait naître1.
La marche impétueuse et inégale de l'ode n'est pas celle de l'esprit tranquille : il faut donc qu'elle soit justifiée par un enthousiasme véritable. Lorsqu'un auteur se jette de sang-froid dans ces mouvements et ces écarts , qui n'appartiennent qu'aux passions fortes et réelles, il court grand risque de marcher seul; car le lecteur se lasse de ces transitions forcées, et de ces fréquentes hardiesses, que l'art s'efforce d'imiter du sentiment, et qu'il imite toujours sans succès2. Les endroits où le poëte paraît s'égarer devraient être , à mon sens , les plus
1 Variante : « Ses images, si véhémentes, si multipliées « qu'elles soient, ne tirent jamais l'esprit de son assiette ; « ce sont de très-belles estampes du sublime, où l'art est «grand, mais où la vie manque. *
2 La première édition ajoutait : « Ce n'est vraiment pas «de nos odes, ce me semble, que Boileau pourrait dire :
« Souvent un beau désordre est un effet de l'art. «
passionnés de son ouvrage. Il est même d'autant plus nécessaire de mettre du sentiment dans nos odes , que ces petits poèmes sont ordinairement ■vides de pensées, et qu'un ouvrage vide de pensées sera toujours faible, s'il n'est rempli de passion. Or, je ne crois pas qu'on puisse dire que les odes de Rousseau soient fort passionnées.
[Ce n'est pas toujours la passion qui le mène hors de son sujet; il paraît n'en sortir souvent que parce que , épuisé et refroidi, il est obligé de se soutenir par des épisodes ; c'est un esprit qui tombe et qui s'éteint. C'est ce qu'on pourrait remarquer dans l'ode sur la Mort du prince de Conti. Il règne une tristesse très-majestueuse dans cette ode; mais l'épisode sur la flatterie , quoique rempli de vers magnifiques, me semble un peu long, et, si j'ose le dire, fort peu passionné. Comme je ne fais point de vers , je ne suis pas toujours assez touché peutêtre de cette mécanique difficile, fort prisée par les gens du métier, mais qui n'est estimée des autres hommes qu'autant que les passions lui donnent une ame, et que de grandes pensées l'ennoblissent. Je sais qu'il y a des juges d'un goût éclairé qui trouvent l'un et l'autre dans Rousseau : s'ils sont transportés par la lecture de ces odes , si leurs cheveux se dressent sur leur tête, c'est qu'ils sont plus sensibles que moi, et je n'attaque point leur opinion; mais je dis simplement ce que je sens,
parce que je le sens, et je n'ai jamais compris qu'on
pût écrire, non pas sa pensée, mais celle d'un autre.
Au reste, je ne me crois pas obligé de répondre à ceux qui disent que nous n'avons pas de meilleures odes dans notre langue que celles de Rousseau; car je ne vois pas ce que cela prouve. Fallait-il admirer le poëme de Chapelain, parce que nous n'avions pas de meilleur poème épique avant la Henriade1'!]
Il est tombé quelquefois dans le défaut de ces poètes qui semblent s'être proposé dans leurs écrits, non d'exprimer plus fortement par des images des passions violentes, mais seulement d'assembler des images magnifiques, plus occupés de chercher de grandes figures que de faire naître dans leur ame de grandes pensées2. Les défenseurs de Rousseau répondent qu'il a surpassé Horace et Pindare, auteurs illustres dans le même genre, et, de plus, rendus respectables par l'estime dont ils sont en possession depuis tant de siècles. Si cela est ainsi, je ne m'étonne point que Rousseau ait emporté tous les
1 Les deux alinéas entre crochets ont été supprimés dans la seconde édition.
2 Variante : « Il semble que l'intention des poètes «lyriques ait été, non d'exprimer fortement des passions « vraies, et de grandes pensées, mais uniquement d'entasser « des images , ce qui est le sûr moyen pour qu'elles ne
■» fassent aucune impression.*
suffrages. On ne juge que par comparaison Je toutes choses, et ceux qui font mieux que les autres dans leur genre passent toujours pour excellents, personne n'osant leur contester d'être dans le bon chemin. Il m'appartient moins qu'à tout autre de dire que Rousseau n'a pu atteindre le but de son art : mais je crains bien que si on n'aspire pas à faire de l'ode une imitation plus fidèle de la nature, ce genre ne demeure enseveli dans une espèce de médiocrité.
S'il m'est permis d'être sincère jusqu'à la fin , j'avouerai que je trouve encore des pensées bien fausses dans les meilleures odes de Rousseau. Cette fameuse Ode à la Fortune, qu'on regarde comme le triomphe de la raison , présente , ce me semble, peu de réflexions qui ne soient plus éblouissantes que solides. Écoutons ce poêle philosophe :
Quoi! Rome et l'Italie en cendre Me feront honorer Sylla ?
Non vraiment, l'Italie en cendre ne peut faire honorer Sylla; mais ce qui doit, je crois, le faire respecter avec justice, c'est ce génie supérieur et puissant qui vainquit le génie de Rome, qui lui fit défier dans sa vieillesse les ressentiments de ce même peuple qu'il avait soumis1, et qui sut tou-
x Variante : * Qui soumit à son ambition le peuple de
VAUVEIURGUES. II. G
jours subjuguer, par les bienfaits ou par la force r le courage ailleurs indomptable de ses ennemis. Voyons ce qui suit :
J'admirerai dans Alexandre Ce que j'abhorre en Attila *.
Je ne sais quel était le caractère d'Attila; mais je suis forcé d'admirer les rares talents d'Alexandre, et cette hauteur de génie qui, sort dans le gouvernement, soit dans la guerre, soit dans les sciences, soit même dans sa vie privée, l'a toujours fait paraître comme un homme extraordinaire, et qu'un instinct grand et sublime élevait au-dessus des règles. Je veux révérer un héros qui, parvenu au faîte des grandeurs humaines, ne dédaignait pas
« la terre le plus indocile et le plus fécond en héros, et lui « fit défier dans sa vieillesse les ressentiments de ce même r peuple , qu'il ne daignait plus gouverner. »
Autre Variante : « Ce qui doit le faire admirer, c'est * son grand courage , c'est sa grande action , c'est le génie « supérieur qui l'éleva à la souveraine autorité, et qui, ne «trouvant pas de quoi se satisfaire dans ce rang su- «prëme, lui donna la confiance de s'en dépouiller, et de « défier ainsi des ennemis qui étaient si puissants et si « offensés. »
1 II ne s'agit ici ni du génie de Sylla , ni des grandes qualités d'Alexandre, mais des maux que leur ambition et leur exemple ont faits au monde ; et le poète philosophe a pu, sous ce rapport, les comparer avec Attila. — B,
l'amitié; qui, dans cette haute fortune, respectait encore le mérite, et cultivait, sans faste, la justice et la familiarité; qui aima mieux s'exposera mourir que de soupçonner son médecin de quelque crime, et d'affliger, par une défiance qu'on n'eût pas blâmée, la fidélité d'un sujet qu'il estimait : le maître le plus libéral qu'il y eut jamais, jusqu'à ne réserver pour lui que Vespcrance; plus prompt à réparer ses injustices qu'à les commettre, et plus pénétré de ses fautes que de ses triomphes; né pour conquérir l'univers, parce qu'il était digne de lui commander; et, en quelque sorte, excusable de s'être fait rendre les honneurs divins, dans un temps où toute la terre adorait des dieux moins aimables r. Rousseau paraît donc trop injuste2, lorsqu'il ose ajouter d'un si grand homme :
Mais à la place de Socrate,
1 Variante : « Je me sens forcé de respecter un prince «que tous les historiens nous montrent comme un des «plus grands génies qu'il y ait eu; qui avait la science de «la guerre, presque sans l'avoir apprise ; qui a formé les «plus grands capitaines de son siècle, et fait une si vaste « conquête que plusieurs grands empires se sont formés de « ses débris ; enfin un héros dont la vie est pleine de grands «traits, et qui, également passionné pour toutes les gloi- «res, honorait les arts et les sciences, au milieu des hor- « reurs de la guerre. »
2 La version du manuscrit du Louvre porte : « Rousseau * parait donc bien petit. ■»
Le fameux vainqueur de l'Euphrate Sera le dernier des mortels r.
Apparemment que Rousseau ne voulait épargner aucun conquérant; et voici comme il parle encore :
L'inexpérience indocile
Du compagnon de Paul-Emile
Fit tout le succès d'Annibal.
Combien toutes ces réflexions ne sont-elles pas superficielles! Qui ne sait que la science de la guerre consiste à profiter des fautes de son ennemi? Qui ne sait qu'Annibal s'est montré aussi grand dans ses défaites que dans ses victoires, inépuisable dans ses ressources, patient dans les fatigues, et indomptable dans l'adversité?
S'il était reçu de tous les poètes, comme il l'est du reste des hommes , qu'il n'y a rien de beau dans aucun genre que le vrai , et que les fictions mêmes de la poésie n'ont été inventées que pour peindre plus vivement la vérité , que pourrait-on
1 Dans la première édition, l'alinéa suivant commençait ainsi :
« Ce mépris de Rousseau pour Alexandre, que l'on «remarque aussi dans Roileau, prouve que ce n'est point « assez d'avoir de la raison pour raisonner juste sur les u grandes choses, que l'on ne connaît parfaitement que «par le cœur. »
penser des invectives que je viens de rapporter? Serait-on trop sévère de juger que Y Ode à la Fortune n'est qu'une pompeuse déclamation , et un tissu de lieux communs énergiquement exprimés l? Je ne dirai rien des Allégories et de quelques autres ouvrages de Rousseau. Je n'oserais surtout juger d'aucun ouvrage allégorique, parce que c'est un genre que je n'aime pas : mais je louerai volontiers ses Èpigrammes, où. l'on trouve toute la naïveté de Marot avec une énergie que Marot n'avait pas. Je louerai des morceaux admirables dans ses Épitres, où le génie de ses èpigrammes se fait singulièrement apercevoir. Mais en admirant ces morceaux si dignes de l'être, je ne puis m'empêcher d'être choqué de la grossièreté insupportable qu'on remarque en d'autres endroits. Rousseau voulant dépeindre, dans YÉpître aux Muses, je ne sais quel mauvais poète, il le compare à un oison que la flatterie enhardit à préférer sa voix au chant du cygne. Un autre oison lui fait un long
1 La première édition ajoute : «Et comment justifier * ceux qui, sans avoir le génie de ce poëte, sont réduits à «produire des pensées aussi vaines, pour dire des choses «nouvelles? Les fictions peuvent être belles dans la poésie «et dans la prose même, lorsqu'elles peignent la vérité ; « mais en quelque langue que l'on parle , prose ou vers , «dès qu'on fait un raisonnement, rien ne peut dispenser « de parler juste. »
discours pour l'obliger à chanter, et Rousseau continue ainsi :
A ce discours , notre oiseau tout gaillard
Perce le ciel de son cri nasillard :
Et tout d'abord, oubliant leur mangeaille,
Vous eussiez vu canards, dindons , poulaille,
De toutes parts accourir, l'entourer,
Battre de l'aile , applaudir, admirer,
Vanter la voix dont Nature le doue,
Et faire nargue au Cygne de Mantoue.
Le chant fini, le pindarique oison,
Se rengorgeant , rentre dans la maison ,
Tout orgueilleux d'avoir, par son ramage,
Du poulailler mérité le suffrage l.
On ne nie pas qu'il n'y ait quelque force dans ■cette peinture, mais combien en sont basses les images! La même épître est remplie de choses qui ne sont ni plus agréables ni plus délicates. C'est un dialogue avec les Muses, qui est plein de longueurs, dont les transitions sont forcées et trop ressemblantes; où. Ion trouve à la vérité de grandes beautés de détails, mais qui en rachètent à peine les défauts. J'ai choisi cette épître exprès, ainsi que YOde à la Fortune, afin qu'on ne m'accusai
1 Toute cette tirade est dirigée contre La Motte, dont les odes jouissaient, du temps de J. B, Rousseau, d'une réputation que la postérité n'a point confirmée. — B.
pas de rapporter les ouvrages les plus faibles de Rousseau, pour diminuer l'estime que l'on doit aux autres, et j'en rapporterais les beautés, avec la même exactitude que les défauts, si elles n'étaient pas universellement connues et admirées. Puis-je me flatter en cela d'avoir contenté la délicatesse de tant de gens de goût et de génie, qui respectent tous les écrits de ce poète? Quelque crainte que je doive avoir de me tromper, en m'écartant de leur sentiment et de celui du public, je hasarderai encore ici une réflexion; c'est que le vieux langage employé par Rousseau dans ses meilleures épîlres , ne me paraît ni nécessaire pour écrire naïvement, ni assez noble pour la poésie. C'est à ceux qui font profession eux-mêmes de cet art à prononcer là-dessus. Je leur soumets sans répugnance toutes les remarques que j'ai osé faire sur les plus illustres écrivains de notre langue. Personne n'est plus passionné que je ne le suis pour les véritables beautés de leurs ouvrages. Je ne connais peut-être pas tout le mérite de Rousseau, mais je ne serai pas fâché qu'on me détrompe des défauts que j'ai cru pouvoir lui reprocher. On ne saurait trop honorer les grands talents d'un auteur dont la célébrité a fait les disgrâces, comme c'est la coutume chez les hommes, et qui n'a pu jouir dans sa patrie de la réputation qu'il méritait, que lorsque, accablé sous le poids de l'humiliation et de l'exil, la Ion-
gueur de son infortune a désarmé la haine de ses
ennemis, et fléchi l'injustice de l'envie l.