SUR QUELQUES OUVRAGES DE VOLTAIRE
Après avoir parlé de Rousseau et des plus grands poètes du siècle passé, je crois que ce peut être ici la place de dire quelque chose des ouvrages d'un homme qui honore notre siècle, et qui n'est ni inoins grand ni moins célèbre que tous ceux
x Variante : « Puis-je me flatter en cela d'avoir con- « tenté la délicatesse de tant d'esprits vifs , qui font une « affaire de parti de leurs opinions, et veulent surtout qu'on u révère la réputation d'un auteur mort? Me pardonneront- « ils d'avoir osé louer un auteur vivant*, haï autrefois de «Rousseau, et de leur en parler encore dans les réflexions « qu'on va lire ** ? Il ne me convient pas de me justifier à « cet égard; mais après avoir parlé de tant d'auteurs qui « ont illustré le dernier règne, je crois que ce peut être » ici la place de dire quelque chose des écrits d'un auteur « qui honore notre propre siècle. C'est à ceux qui n'ont « d'autre intérêt que celui de la vérité, à le justifier, selon « leurs forces, contre les artifices de l'envie. » [Manuscrit du Louvre.)
2 Cet article a été imprimé pour la première fois dans l'édition de 1806. Il est tiré des manuscrits de l'auteur, mort plus de trente ans avant Voltaire.
* Voltaire. — ** Voir la Réflexion suivante.
qui l'ont précédé, quoique sa gloire, plus près de nos yeux, soit plus exposée à l'envie.
Il ne m'appartient pas de faire une critique raisonnée de tous ses écrits, qui passent de bien loin mes connaissances et la faible étendue de mes lumières; ce soin me convient d'autant moins qu'une infinité d'hommes plus instruits que moi ont déjà fixé les idées qu'on en doit avoir. Ainsi, je ne parlerai pas de la Henriade, qui , malgré les défauts qu'on lui impute et ceux qui y sont en effet, passe néanmoins, sans contestation, pour le plus grand ouvrage de ce siècle, et le seul poëme, en ce genre, de notre nation.
Je dirai peu de chose encore de ses Tragédies : comme il n'y en a aucune qu'on ne joue au moins une fois chaque année, tous ceux qui ont quelque étincelle de bon goût peuvent y remarquer, d'euxmêmes, le caractère original de l'auteur, les grandes pensées qui y régnent, les morceaux éclatants de poésie qui les embellissent, la manière forte dont les passions y sont ordinairement conduites, et les traits hardis et sublimes dont elles sont pleines.
Je ne m'arrêterai donc pas à faire remarquer dans Mahomet, cette expression grande et tragique du genre terrible, qu'on croyait épuisée par l'auteur $ Electre1 m Je ne parlerai pas de la tendresse ré-
1 II faut bien se garder de confondre cette tragédie
pancltie dans Zaïre, ni du caractère théâtral des passions violentes d'Hérode *, ni de la singulière et noble nouveauté à'Alzire , ni des éloquentes harangues qu'on voit dans la Mort de César, ni enfin de tant d'autres pièces, toutes différentes, qui font admirer le génie et la fécondité de leur auteur. Mais, parce que la tragédie de Mérope me paraît -encore mieux écrite, plus touchante et plus naturelle que les autres, je n'hésiterai pas à lui donner ia préférence. J'admire les grands caractères qui y sont décrits, le vrai qui règne dans les sentiments et les expressions, la simplicité sublime du rôle d'Egisthe, caractère unique sur notre théâtre; la tendresse impétueuse de Mérope, ses discours coupés, véhéments, et tantôt remplis de violence, tantôt de hauteur. Je ne suis pas assez tranquille à la représentation d'un ouvrage qui produit de si grands mouvements, pour examiner si les règles et les vraisemblances sévères n'y sont pas blessées; la pièce me serre le cœur dès le commencement, et me mène jusqu'à la catastrophe sans me laisser la liberté de respirer.
S'il y a donc quelqu'un qui prétende que la conduite de l'ouvrage est peu régulière, et qui pense
avec l'Electre de Crébilîon ; il s'agit ici de YElectre de Voltaire, imprimée sous le nom d'Oreste. — B. 1 Dans la tragédie de Mariamne. — D.
que M. tle Voltaire n'est pas heureux dans la fiction ou dans le tissu de ses pièces, sans entrer dans cette question, trop longue à discuter, je me contenterai de lui répondre que ce même défaut dont on accuse M. de Voltaire a été reproché très-justement à plusieurs pièces excellentes, sans leur faire tort. Les dénouements de Molière sont peu estimes, et le Misanthrope, qui est le chef-d'œuvre de la comédie, est une comédie sans action. Mais c'est le privilège des hommes comme Molière et M. de Voltaire, d'être admirables malgré leurs défauts , et, souvent, dans leurs défauts mêmes.
La manière dont quelques personnes , d'ailleurs éclairées, parlent aujourd'hui de la poésie, me surprend beaucoup. Ce n'est pas, disent-ils, la beauté des vers et des images qui caractérise le poëte, ce sont les pensées mâles et hardies; ce n'est pas l'expression du sentiment et de l'harmonie, c'est l'invention. Par là on prouverait que Bossuet et Newton ont été les plus grands poêles de leur siècle; car assurément l'invention, la hardiesse et les pensées mâles ne leur manquaient point l.
Reprenons Mérope. Ce que j'admire encore dans
1 Cet alinéa reproduit mot pour mot, ou peu s'en faut, ce que Vauvenargues a dit ci-dessus, p. 46, 47, dans la Réflexion sur Boileau; nous conservons néanmoins celte répétition, que donne le manuscrit autographe.
celle tragédie, c'est que les personnages y disent toujours ce qu'ils doivent dire, et sont grands sans affectation. Il faut lire la seconde scène du second acte pour comprendre ce que je dis. Qu'on me permette d'en citer la fin, quoiqu'on pût trouver dans la même pièce de plus beaux endroits :
Un vain désir de gloire a séduit mes esprits. On me parlait souvent des troubles de Messène, Des malheurs dont le ciel avait frappé la reine, Surtout de ses vertus dignes d'un autre prix : Je me sentais ému par ces tristes récits. De l'Elide en secret dédaignant la mollesse, J'ai voulu dans la guerre exercer ma jeunesse, Servir sous vos drapeaux, et vous offrir mon bras ; Voilà le seul dessein qui conduisit mes pas. Ce faux instinct de gloire égara mon courage ; A mes parents, flétris sous les rides de l'âge, J'ai de mes jeunes ans dérobé les secours : C'est ma première faute, elle a troublé mes jours. Le ciel m'en a puni : le ciel inexorable M'a conduit dans le piège, et m'a rendu coupable.
Il ne l'est point, j'en crois son ingénuité;
Le mensonge n'a point cette simplicité.
Tendons à sa jeunesse une main bienfaisante;
C'est un infortuné que le ciel me présente :
Il suffit qu'il soit homme et qu'il soit malheureux.
Mon fils peut éprouver un sort plus rigoureux :
II me rappelle Egisthe ; Egistlie est de son âge ; Peut-être comme lui, de rivage en rivage, Inconnu , fugitif 3 et partout rebuté , II souffre le mépris qui suit la pauvreté. L'opprobre avilit l'aine et flétrit le courage.
[Mérope , acte II, scène n.)
Cette dernière réflexion de Mérope est bien naturelle et bien sublime. Une mère aurait pu être touchée de toute autre crainte dans une telle calamité : et, néanmoins, Mérope paraît pénétrée de ce sentiment. Voilà comme les sentences sont grandes dans la tragédie, et comme il faudrait toujours les y placer. C'est cette manière si simple de faire parler les passions qui caractérise les grands hommes; c'est, je crois, cette sorte de grandeur qui est propre à Racine, et que tant de poètes après lui ont négligée, ou parce qu'ils ne la connaissaient pas, ou parce qu'il leur a été bien plus facile de dire des choses guindées, et d'exagérer la nature. Aujourd'hui, on croit avoir fait un caractère, lorsqu'on a mis dans la bouche d'un personnage ce qu'on veut faire penser de lui , et qui est précisément ce qu'il doit taire; une mère affligée dit qu'elle est affligée , et un héros dit qu'il est un héros. Il faudrait que les personnages fissent penser tout cela d'eux, et que rarement ils le dissent; mais, tout au contraire, ils le disent et le font rarement penser. Le grand Corneille n'a pas été exempt de
ce défaut, et cela a gâté tous ses caractères1; car, enfin, ce qui forme un caractère, ce n'est pas, je crois, quelques traits, ou hardis, ou forts, ou sublimes, c'est l'ensemble de tous les traits, et des moindres discours d'un personnage. Si on fait parler un héros, qui mêle partout de l'ostentation, de la vanité, et des choses basses à de grandes choses, j'admire ces traits de grandeur, qui appartiennent au poète, mais je sens du mépris pour son héros , dont le caractère est manqué. L'éloquent Racine, qu'on accuse de stérilité dans ses caractères, est le seul de son temps qui ait fait des caractères; et ceux qui admirent la variété du grand Corneille sont bien indulgents de lui pardonner l'invariable ostentation de ses personnages, et le caractère toujours dur des vertus qu'il a décrites.
1 Ici le manuscrit du Louvre ajoute : « J'estime l'esprit u d'un poiite qui fait dire de grandes choses à son héros; «mais le héros qui dit de grandes choses pour se peindre, « et pour faire honneur au poète, je ne puis m 'empêcher « de le mépriser; plus le poëte veut paraître grand, plus uses personnages sont petits. Les anciens ne s'attachaient « pas à produire sur la scène de grands caractères , ils « produisaient de grandes passions. Corneille a ouvert une « autre carrière, il a négligé les passions, et s'est appliqué «à imaginer des portraits; mais ces portraits, si j'ose le «dire, ne montrent que l'auteur, et ne montrent guère la « nature.»
C'est pourquoi, quand M. de Voltaire a critiqué1 les caractères d'Hippolyte, Bajazet, Xipharès, Britannicus, il n'a pas prétendu, je crois, attaquer le mérite de ceux d'Athalie, Joad, Acomat, Agrippine, Néron, Burrhus, Mithridate, etc. Mais puisque cela me conduit à parler du Temple du Goût, je suis bien aise d'avoir occasion de dire que j'en estime grandement les décisions. J'excepte ces mots : Bossuet, le seul éloquent entre tant d écrivains qui ne sont qu élégants1 : car M. de Voltaire luimême est trop éloquent pour réduire à ce petit
1 Dans son Temple du Goût, Voltaire, après avoir parlede Pierre Corneille, s'exprime ainsi sur Racine :
Plus pur, plus élégant, plus tendre, Et parlant au cœur de plus près, Aous attachant sans nous surprendre.
Et ne se démentant jamais, Racine observe les portraits De Bajazet, de Xipliarès, De Britannicus, d'Hippolyte:
A peine il distingue leurs traits; Ils ont tous le même mérite.
Tendres, galants, doux et discrets; Et l'Amour, qui marche à leur suite, Les croit dis courtisans fiançais.
2 Dans l'édition faite sous les yeux de Voltaire, à Genève, en 1768, et dans les réimpressions faites depuis sa mort, cette phrase ne se trouve point ; en la supprimant, Voltaire a sans doute eu égard à la remarque de- Vauvenargues. — B.
mérite d'élégance les ouvrages de M. Pascal, l'homme de la terre qui savait mettre la vérité dans le plus beau jour, et raisonner avec le plus de force. Je prends la liberté de défendre encore contre son autorité le vertueux auteur de Télcmaque , homme né véritablement pour enseigner aux rois l'humanité, dont les paroles tendres et persuasives pénètrent le cœur, et qui par la noblesse et par la vérité de ses peintures, par les grâces touchantes de son style et par je ne sais quoi de populaire, d'ingénu et de familier, se fait aisément pardonner d'avoir employé trop souvent les lieux communs de la poésie, et un peu de déclamation.
Mais , quoi qu'il puisse être de celte trop grande partialité de INI. de Voltaire pour Bossuet, que je respecte d'ailleurs plus que personne, et qui est le plus sublime des orateurs, je déclare que tout le reste du Temple du Goût m'a frappé par la vérité des jugements, par la vivacité, la variété et le tour aimable du style; et je ne puis comprendre que l'on juge si sévèrement d'un ouvrage si peu sérieux, et qui est un modèle d'agréments.
Dans un genre assez différent, YÊpître aux mânes de Génonville , et celle sur la mort de mademoiselle Le Couvreur, m'ont paru deux morceaux remplis de charme, et où la douleur, l'amitié, l'éloquence et la poésie parlaient avec la grâce la plus
ingénuc, et la simplicité la plus touchante. J'estime plus deux petites pièces faites de génie, comme celles-ci, et qui ne respirent que la passion, que beaucoup d'assez longs poèmes.
Je finirai sur les ouvrages de M. de Voltaire, en disant quelque chose de sa prose. Il n'y a guère de mérite essentiel qu'on ne puisse trouver dans ses écrits. Si l'on est bien aise de voir toute la politesse de notre siècle, avec un grand art pour faire sentir la vérité dans les choses de goût, on n'a qu'à lire la préface à'OEdipe, écrite contre M. de La Motte avec une délicatesse inimitable. Si Ton cherche du sentiment, de l'harmonie jointe à une noblesse singulière, on peut jeter les yeux sur la préface à' Attire a et sur Y h. pitre à madame la marquise du Châtelet. Si l'on demande une littérature universelle, un goût étendu qui embrasse le caractère de plusieurs nations, et qui peigne les manières différentes des plus grands poètes, on le trouvera dans les Réflexions sur les poètes épiques, et les divers morceaux traduits par M. de Voltaire des poètes anglais, d'une manière qui passe peutêtre les originaux. Je ne parle pas de Yliisloire de Charles XII, qui, par la faiblesse des critiques que l'on en a faites, a dû acquérir une autorité incontestable, et qui me paraît être écrite avec une force, une précision et des images dignes d'un tel peintre. Mais quand on n'aurait vu de M. de Voltaire que
son Essai sur le siècle de Louis XIV, et ses Réflexions sur l'Histoire, ce serait déjà assez pour reconnaître en lui, non-seulement un écrivain du premier ordre, mais encore un génie sublime qui peint tout en grand, et, d'un seul trait, met la vérité toute nue sous les yeux; une vaste imagination qui rapproche de loin les choses humaines; enfin, un esprit supérieur aux préjugés, qui unit à la politesse et à l'esprit philosophique de son siècle , la connaissance des siècles passés, de leurs mœurs, de leur politique, de leurs religions, et de toute l'économie du genre humain.
Si pourtant il se trouve encore des gens prévenus, qui s'attachent à relever ou les erreurs ou les défauts de ses ouvrages, et qui demandent à un homme si universel la même correction et la même justesse qu'à ceux qui se sont renfermés dans un seul genre, et souvent dans un genre assez petit, que peut-on répondre à des critiques si peu raisonnables? [Ils trouvent, disent-ils, des endroits faibles dans tous ses ouvrages ; mais où n'y en at-il pas? Il y en a dans Homère, dans Pindare, dans Virgile et dans Horace. J'ose répondre qu'il y a peu d'ouvrages de M. de Voltaire dont les défauts ne soient rachetés par de plus grandes beautés1.]
1 L'addition entre [ ] n'existe pas dans notre manuscrit dont M. de Fortia a tiré cette Réflexion.
J'espère que le petit nombre des juges désintéresses me saura du moins quelque gré d'avoir ose dire les choses que j'ai dites, parce que je les ai pensées, et que la vérité m'a été chère.
C'est le témoignage que l'amour des lettres m'oblige de rendre à un homme qui n'est ni en place, ni puissant, ni favorisé, et auquel je ne dois que la justice que tous les hommes lui doivent comme moi, et que l'ignorance ou l'envie s'efforcent inutilement de lui ravir.