‹ Œuvres moralesChapitre 26 sur 90 · SUR MONTAIGNE ET PASCAL · texte numérisé non relu

SUR MONTAIGNE ET PASCAL

Montaigne pensait fortement, naturellement, hardiment; il joignait à une imagination inépuisable un esprit invinciblement tourné à réfléchir. On admire dans ses écrits ce caractère original qui manque rarement aux âmes vraies ; il avait reçu de la nature ce génie sensible et frappant, qu'on ne peut d'ailleurs refuser aux hommes qui sont supérieurs à leur siècle. Montaigne a été un prodige dans des temps barbares; cependant on n'oserail v.vitvex\?.g:;i:s. ii. 8

lli FRAGMENTS,

dire qu'il ait évité tous les défauts de ses contemporains; il en avait lui-même de considérables qui lui étaient propres, qu'il a défendus avec esprit, mais qu'il n'a pu justifier, parce qu'on ne justifie point de vrais défauts *. Il ne savait ni lier ses pensées, ni donner de justes bornes à ses discours, ni rapprocher utilement les vérités, ni en conclure. Admirable dans les détails, incapable de former un tout; savant à détruire, faible à établir; prolixe -dans ses citations, dans ses raisonnements, dans ses exemples; fondant sur des faits vagues et incertains des jugements hasardeux; affaiblissant quelquefois de fortes preuves par de vaines et inutiles conjectures ; se penchant souvent du côté de l'erreur pour contre-peser l'opinion; combattant par un doute trop universel la certitude; parlant trop de soi, quoi qu'on en dise, comme il parlait trop d'autres choses ; incapable de ces passions altières et véhémentes qui sont presque les seules sources du sublime ; choquant, par son indifférence et sou indécision, les âmes impérieuses et décisives; obscur et fatigant en mille endroits, faute de méthode ; en un mot, malgré tous les charmes de sa naïveté et de ses images, très-faible orateur, parce qu'il

1 Variante : [« Il a prévenu de la manière du monde la «plus ingénieuse le reproche qu'on lui pouvait faire de ■ ses défauts, mais il ne s'est point justifié. » ]

ignorait l'art nécessaire d'arranger un discours , de déterminer, de passionner et de conclure *.

Pascal n'a surpassé Montaigne ni en naïveté , ni en fécondité, ni en imagination; il l'a surpassé en profondeur, en finesse, en sublimité, en véhémence2; il a porté à sa perfection l'éloquence d'art, que Montaigne ignorait entièrement, et n'a point été égalé dans cette vigueur de génie par laquelle on rapproche les objets, et on résume un discours; mais la chaleur et la vivacité de son esprit ardent et inquiet pouvaient lui donner des erreurs, dont le génie ferme et modéré de Montaigne ne s'est pas montré susceptible.

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