CLAZOMÈNE, OU LA VERTU MALHEUREUSE
Clazomène a fait l'expérience de toutes les misères humaines. Les maladies l'ont assiégé dès son
1 M. Gilbert a ainsi rétabli dans son édition le titre modeste que Vauvenargues donnait à cet ouvrage. Un manuscrit plus complet que celui dont nous avons fait usage dans nos précédentes éditions, et qui était pourtant autographe, lui a fourni, pour la Préface et pour les Caractères, non-seulement des corrections, des variantes et des additions considérables, mais un grand nombre de pièces inédites. On peut dire qu'il a donné à nouveau cette partie si intéressante des œuvres de Vauvenargues. Son texte, que nous suivons , est le seul qui doive être accepté désormais.
Nous avons reproduit avec le soin qu'elles méritent les notes intéressantes dans lesquelles cet éditeur nous montre l'auteur se peignant lui-même.
enfance, et l'ont sevré, dans son printemps, de tous les plaisirs de la jeunesse. Né pour des chagrins plus secrets, il a eu de la hauteur et de l'ambition dans la pauvreté; il s'est vu, dans ses disgrâces, méconnu de ceux qu'il aimait; l'injure a flétri son courage , et il a été offensé de ceux dont il ne pouvait prendre de vengeance. Ses talents, son travail continuel, son application à bien faire, son attachement à ses amis, n'ont pu fléchir la dureté de sa fortune. Sa sagesse même n'a pu le garantir de commettre des fautes irréparables; il a souffert le mal qu'il ne méritait pas, et celui que son imprudence lui a attiré. Quand la fortune a paru se lasser de le poursuivre, quand l'espérance trop lente commençait à flatter sa peine, la mort s'est offerte à sa vue; elle l'a surpris dans le plus grand désordre de sa fortune; il a eu la douleur amère de ne pas laisser assez de bien pour payer ses dettes, et n'a pu sauver sa vertu de cette tache. Si l'on cherche quelque raison d'une destinée si cruelle, on aura, je crois, de la peine à en trouver. Faut-il demander la raison pourquoi des joueurs très-habiles se ruinent au jeu, pendant que d'autres hommes y font leur fortune? ou pourquoi l'on voit des années qui n'ont ni printemps ni automne, où les fruits de l'année sèchent dans leur fleur? Toutefois, qu'on ne pense pas que Clazomène eût voulu changer sa misère pour la prospérité des hommes
SUR QUELQUES CARACTÈRES. 143 faibles : la fortune peut se jouer de la sagesse des gens courageux; mais il ne lui appartient pas de faire fléchir leur courage !.