PHÈRÊCIDE, OU L'AMBITION TROMPÉE
[Phérécide a sacrifié une fortune médiocre à des espérances peu sages. Il a couru en même temps plusieurs carrières; il n'a pas su borner ses désirs, et il s'est trop confié à son ambition et à son cou-
1 Variante : « Un ordre inflexible et caché dispose des « choses humaines ; le hasard se joue de la sagesse et des « projets des hommes; mais la prospérité des âmes faibles « ne peut les élever à la hauteur des sentiments que la « calamité inspire aux âmes fortes, et ceux qui sont nés « courageux savent vivre et mourir sans gloire. »
M. Gilbert l'a dit dans son Éloge, ce qui doit surtout attirer l'attention sur les Caractères et sur les Dialogues de Vauvenargues, c'est qu'ils sont pleins de Vauvenargues lui-même. Ce morceau n'est pas , à proprement parler, un caractère, c'est une histoire, l'histoire éloquente d'une vie entière , en quelques lignes. Les maladies, la hauteur et l'ambition dans la pauvreté, l'offense dont on n'a pu prendre de vengeance, la mort prématurée, tout, jusqu'au désordre de la fortune , jusqu'à cette indomptable fierté avec laquelle Vauvenargues défie le sort , comme Ajax défiait les dieux, tout cela est trop particulier et trop clair pour que le doute soit possible.
rage. Les événements et le monde lui étaient contraires, il s'est obstiné; il a cru qu'on faisait soimême ses destinées, et qu'on ne dépendait point de sa position et de la bizarrerie des choses humaines; il a tenté au delà de ses forces, il s'est confié sans succès à ses propres ressources , il n'a pu venir à bout de l'adversité. Il a vu ses égaux sortir de pair, et le devancer par divers hasards : les uns ont percé par le jeu, les autres par de riches successions ; quelques-uns se sont produits par la faveur des grands, ou par des talents très-frivoles, mais aimés du monde, et plusieurs n'ont eu besoin pour parvenir que de savoir bien danser, d'avoir des traits agréables, de beaux cheveux, ou de belles dents. Phérécide a fait une faute irréparable : il a voulu hâter ses destinées; il a trop négligé les moyens qui l'auraient mené à la fortune, lentement et par degrés, mais peut-être avec sûreté; il a toujours tendu trop haut, et n'a cultivé aucun talent particulier, au lieu de s'attacher avec une application constante à un seul objet. Les grands avantages qu'il a recherchés lui ont fait mépriser les petits qui étaient à sa portée, et il n'a obtenu ni les uns ni les autres. La fierté de son caractère, qu'il a voulu en vain dissimuler, l'a privé de la protection des gens en place; ainsi, la hauteur même de son ame, son esprit et son mérite, ont nui à son avancement et à ses desseins. S'il eut moins attendu de
SUR QUELQUES CARACTÈRES. 145 ses ressources, il aurait mieux proportionné ses espérances et ses démarches à son état : les esprits mûrs et modérés ne forcent point leur avenir; ils mesurent leurs entreprises sur leur condition ; ils attendent leur fortune des événements , et la font quelquefois sans peine ; mais c'est une des illusions de la jeunesse de croire qu'on peut tout par ses forces et ses lumières , et de vouloir s'élever par son industrie, ou par des chemins que le seul mérite ne peut ouvrir aux hommes sans fortune. Phérécide a été réduit à regretter les mêmes avantages qu'il avait méprisés ; les gens qu'il a voulu surpasser se sont trouvés naturellement au-dessus de lui, et personne n'a eu pitié de ses disgrâces, ou n'a daigné seulement approfondir les causes de son infortune *.]
1 Ce caractère, publié pour la première fois par M. Gilbert, est la suite, ou plutôt l'explication de celui qui précède. Qu'on le rapproche des XXVIIe, XXVIIIe, XXIX*, XXXe, XXXIe, XXXIle et XXXIIIe Réflexions sur divers sujets, et cette préoccupation si persistante d'un même objet paraîtra bien significative. A l'occasion de ces Réflexions, M. Gilbert dit que c'est pour Vauvenargucs un besoin d'esprit et une méthode constante, de concilier les contrariétés apparentes des idées ou des faits humains, en remontant à leurs causes. Semblable à ce médecin qui, attaqué d'une maladie mortelle, oubliait ses souffrances en les observant au profit de la science, Vauvenargues , dont l'esprit est aussi avide de connaître vàuvenàiwïuès. h. 10
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