‹ Œuvres moralesChapitre 36 sur 90 · LENTULUS OU LE FACTIEUX · texte numérisé non relu

LENTULUS OU LE FACTIEUX

Lentulus se tient renfermé dans le fond d'un vaste édifice qu'il a fait bâtir, et où son ame austère s'occupe en secret de projets ambitieux et téméraires. Là, il travaille, le jour et la nuit, pour tendre des pièges à ses ennemis, pour éblouir le peuple par des écrits, et amuser les grands par des promesses. Sa maison quelquefois est pleine de gens inconnus qui attendent pour lui parler, qui vont, qui viennent; quelques-uns n'y entrent que la nuit et travestis, et on les voit sortir devant l'aurore. Lentulus fait des associations avec des grands qui le haïssent, pour se soutenir contre d'autres grands dont il est craint. Il tient aux plus puissants par ses alliances , par ses charges et par ses menées. Quoiqu'il soit né fier, impérieux, et inaccessible aux hommes inutiles, ii ne néglige pourtant pas le peuple; il lui donne des fêtes et des spectacles ; et, lorsqu'il se montre dans les rues, il fait jeter de l'argent autour de sa litière, et ses émissaires, postés en différents endroits sur son

passage, excitent la canaille à l'applaudir. Ils l'excusent de ne pas se montrer plus souvent, sur ce qu'il est trop occupé des besoins de la république, et qu'un travail sévère et sans relâche ne lui laisse aucun jour de libre. Il est en effet surchargé par la diversité et la multitude des affaires qui l'appliquent, et ces occupations laborieuses le suivent partout , car jusqu'à l'armée, où il a tant de distractions inévitables , il porte cette activité infatigable; les troupes le voient rarement; et, pendant qu'il est obsédé de ses créatures, qu'il donne des ordres ou qu'il médite des intrigues , le soldat murmure de ne pas le voir, et blâme ce genre de vie trop austère, tandis que le consul qui commande en chef se communique, se montre partout, et se fait aimer des centurions et des troupes. Mais Lentulus emploie sa retraite à traverser secrètement les entreprises de son chef; et il fait si bien , que le pain, le fourrage et même l'argent manquent au quartier général, pendant que tout abonde dans son propre camp1. S'il arrive alors que les troupes de la ré-

1 Variante : « On dit qu'il fait en sorte que les subsistances manquent au quartier général, pendant que tout "abonde dans son propre camp. Il n'y a point de bruit « que l'envie n'adopte avidement contre les hommes qui «sont nés supérieurs aux autres; le consul appuie lui- « même ces bruits injurieux , et toute l'armée se partage « entre ses deux chefs désunis. »

SUR QUELQUES CARACTERES. 153 publique reçoivent quelque échec de l'ennemi,

aussitôt les courriers de Lentulus font retentir la capitale de ses plaintes contre le consul; le peuple s'assemble dans les places par pelotons, et les créatures de Lentulus ont grand soin de lire des lettres par lesquelles il paraît qu'il a sauvé l'armée d'une entière défaite; toutes les gazettes répètent les mêmes bruits, et tous les nouvellistes sont payés d'avance pour les confirmer. Ceux qui savent la vérité, et qui ne sont point entraînés par des motifs particuliers, rendent du moins cette justice à Lentulus, qu'en agissant quelquefois contre ses ennemis personnels, son ame, vivement attachée à la gloire, a toujours respecté l'État. Mais l'ambition, la hauteur, et plus que tout cela, les grands talents, révoltent aisément la multitude; le soupçon et la calomnie suivent le mérite éclatant, et le peuple cherche des crimes à ceux qu'il estime assez courageux pour les entreprendre, et assez habiles pour les cacher. Le consul est forcé d'envoyer des mémoires pour justifier sa conduite contre les artifices de son ennemi 1 ; celui qu'il a chargé de cette

1 Variante : « Le sénat ne peut se prononcer entre « deux si grands capitaines; il dissimule les mauvais offices * qu'ils veulent se rendre, afin de les forcer par la douceur « à servir à l'envi la république. Leurs talents lui sont « plus utiles que leur jalousie n'est nuisible : c'est cette

affaire, qui est un homme hardi, éloquent, arrive dans la capitale, où il est attendu avec impatience, et on s'attend qu'il révélera bien des mystères; mais le lendemain , le sénat s'étant extraordinaircment assemblé, on vient lui annoncer que cet envoyé a été trouvé mort dans son lit, et qu'on a détourné tous ses papiers. Les gens de bien, consternés, gémissent secrètement de cet attentat; mais les partisans de Lenlulus en triomphent publiquement, et la république est menacée d'une horrible servitude1.

« ambition des grands hommes qui fait la grandeur des

« États. *

1 Le fond, ou plutôt l'occasion de cette peinture, c'est peut-être simplement la rivalité assez connue du maréchal de Broglie , commandant d'un corps français pendant la guerre de Bohême, et de Seckendorff, général des troupes bavaroises, alliées de la France,- on accusait le premier d'avoir laissé accabler le second par l'ennemi, et d'avoir ainsi compromis le succès de la campagne de 1741. Tel est le procédé fréquemment employé par Vauvenargues ; il part d'un caractère qu'il a sous les yeux , ou d'un fait réel dont il a pu être témoin, sans s'inquiéter du plus ou moins d'importance de ce caractère ou de ce fait; le moindre trait et le moindre incident lui suffisent, car il se réserve de grandir les personnages , et d'étendre la scène à la mesure nécessaire pour ce qu'il appelle des peintures un peu hardies. Dans le XVIe Fragment (voir page 129), il fait clairement entendre qu'il se sent à l'étroit; il voudrait rendre de grandes choses, et il n'en voit autour

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