OTHON, OU LE DÉBAUCHÉ
[Othon est riche et voluptueux. Il a une contenance audacieuse, une figure agréable, des yeux pleins de feu, mais déjà les grâces de la jeunesse sont un peu effacées sur son visage. Il n'ignore aucun des plaisirs qu'on peut connaître; son imagination hardie en faisait des leçons, dans son enfance, à ses camarades plus âgés que lui, et, quand il est entré dans le monde, il avait déjà l'expérience de tout ce que les plus vieux débauchés peuvent savoir. Né licencieux et volage, nul homme ne sait feindre avec plus d'art une passion qu'il ne sent pas; il est flatteur et insinuant avec les femmes, hardi, libéral, entreprenant, d'une séduction fougueuse et emportée. Tantôt il aspire à une jeune personne qu'il n'aime point , mais dont la sagesse le pique; tantôt, dégoûté du mystère, il fréquente les courtisanes les plus dissolues , et les lieux les plus infâmes; quelquefois, il fait des retraites à la campagne, pour se délasser avec les femmes du peuple de l'affectation des femmes de la ville. Sa lâche industrie tend partout des pièges à l'innocence; rien ne met à couvert de ses poursuites, ses désirs insolents ne respectent rien; il perce les cloîtres et les grilles, il se déguise; il cherche curieusement
des aventures de toute espèce, et les plaisirs ordinaires ne lui suffisent plus. On le voit quelquefois au bal, masqué en femme, et ceux qui veulent s'y tromper, y sont trompés. Tous les sales usages qu'on peut faire de l'argent et de la jeunesse , Othon se vante publiquement de les connaître. Tour à tour avare et prodigue, tour à tour vendant au plaisir son honneur ou son intérêt; réparant sans pudeur, par de viles adresses, la folie de ses profusions, et toujours aussi dépravé dans ses ressources que dans ses largesses , il déclare que l'intérêt et le plaisir sont les dieux de la terre, que l'honneur est la chimère des fous, et que lagueuserie est l'héritage des philosophes; ses principes favoris sont que la vertu n'est autre chose que l'habileté, et que l'habileté consiste à savoir vivre; que celui qui ne sait pas vivre est seul vicieux; qu'il ne faut être ni trop honnête homme, ni trop scélérat, ni trop sincère, ni trop fourbe; qu'on ne gagne point les hommes sans les tromper, et qu'on ne les trompe point sans tromperie, mais qu'en la poussant trop loin, on peut tout perdre, et qu'il faut mêler avec adresse l'artifice et la bonne foi, le mensonge et la vérité; qu'il y a peu de sciences certaines; que celui-là est le plus philosophe qui est le plus persuasif; que l'homme du monde le plus digne d'envie , est celui qui a le plus d'empire sur l'esprit d'autrui; que la hardiesse vaut
SUR QUELQUES CARACTÈRES. 159 mieux que la ruse, et la présomption que la timidité; que tous les biens possibles se renferment dans le plaisir, et qu'il n'y a rien d'utile, de beau, d'estimable par rapport aux hommes, que ce qui leur plaît; que l'homme le plus heureux et le plus libre est celui qui a le moins de préjugés et de devoirs, qui est riche, libéral, et d'un tempérament sain et voluptueux; que les livres n'apprennent rien pour la science de la vie , mais qu'il ne blâme pas les écrivains, puisqu'ils trouvent des dupes, et qu'ils en profitent. La gloire d'Olhon est d'avoir des faiblesses qu'il ne cache point, et qui défient la timidité de la sagesse; il aime à faire triompher ses vices de la bienséance; il est patient pour séduire, éloquent pour tromper, et inépuisable eu intrigues pour aller à ses fins.]