‹ Œuvres moralesChapitre 40 sur 90 · ACESTE, OU L'AMOUR INGENU · texte numérisé non relu

ACESTE, OU L'AMOUR INGENU

Un jeune homme qui aime pour la première fois de sa vie, n'est plus ni libertin, ni dissipé, ni ambitieux; toutes ses passions sont suspendues, une seule remplit tout son cœur. S'il se trouve, par hasard, à un concert dont la musique soit passionnée, la symphonie seule le touche, sans qu'elle soit accompagnée de paroles; on voit couler des larmes de ses yeux, et il est obligé de sortir de cette assemblée qui le gène, pour s'aller enfermer chez lui; il se détourne à la vue de ceux qu'il rencontre, il veut cacher ses larmes; devant sa table, il commence une lettre, et il la déchire; il marche à grands pas dans sa chambre, il prononce des mots entrecoupés: il est hors de lui, on ne le reconnaît plus. C'est qu'Accslc idolâtre une femme dont il se croit aimé; il la voit en dormant, lui parle, l'écoute, et se croit écouté. Il rêve qu'il voyage, seul avec elle, dans un bois, à travers des rochers et des sables brûlants; ils arrivent parmi des barbares; ce peuple s'empresse autour

1 Ce Caractère, dont nous donnons une version nouvelle et plus complète, est la contre-partie des trois qui précèdent. G.

d'eux, et s'informe curieusement de leur fortune. Une autre fois, il songe qu'il se trouve à une bataille, et que, couvert de blessures et de gloire, il vient expirer dans les bras de sa maîtresse; car l'imagination d'un jeune homme enfante aisément toutes les chimères que nos romanciers ne composent qu'après bien des veilles. Aceste est timide avec sa maîtresse, et quoique la fleur de la jeunesse soit encore sur son visage, il se trouble quand il est auprès d'elle, il oublie, en la voyant, ce qu'il s'est préparé de lui dire; mais quelquefois il lui parle sans préparation, avec ce feu et cette impétuosité que sait inspirer la plus vive et la plus éloquente des passions; il a un torrent de paroles fortes et tendres; il arrache des larmes à cette femme qui en aime un autre; puis, il se jette à ses pieds, et lui demande pardon des offenses qu'il ne lui a pas faites. Sa grâce et sa sincérité l'emportent eufin sur les vœux d'un rival moins aimant que lui, et l'amour, le temps, le caprice, récompensent des feux si purs. Il retourne chez lui préoccupé et attendri; l'amour fait entrer la bonté dans un cœur ingénu et sensible; les soupçons, l'envie, l'intérêt, la haine, n'ont pas de place dans un cœur touché et content; on ne peut dépeindre la joie d'Aceste, son transport, son silence et sa distraction. Tous ceux qui dépendent de lui se ressentent de son bonheur : ses gens, à qui il a donné ordre de l'at-

SUR QUELQUES CARACTÈRES. 163 tendre chez lui, ne s'y trouvent point; Aceste , vif et impatient par caractère, ne se fâche pas, et, comme ils s'excusent en arrivant d'être venus tard, il leur dit qu'ils ont bien fait de se divertir, et qu'il serait bien fâché de troubler la joie de personne. Alors, si un misérable se présente à lui, Aceste lui donne sa bourse, car la pitié suit l'amour, et lui dit : «Je suis trop heureux de pouvoir adou- «cir vos peines; si tous les hommes voulaient «s'entr'aider, il n'y aurait point de malheureux; «mais l'affreuse et inexorable dureté des riches «relient tout pour elle, et la seule avarice fait «toutes les misères de la terre. » Aceste ne se pique plus que d'être bon; il pardonne à ses ennemis; il va voir un homme qui a voulu lui nuire. Heureux, dit-il, ceux qui ont des passions qui les rendent moins insensibles, moins orgueilleux, moins délicats, moins formalistes! Oh! si l'on pouvait toujours être tendre, généreux, et sans orgueil! Pendant qu'il s'occupe de ces réflexions , quelques jeunes gens qui le connaissent se moquent de cette passion qui le dévore, et surtout des belles idées qu'il a sur l'amour; mais il leur répond : .«Je n'ai «point appris, Dieu merci, à mépriser l'amour «qui me plaît, pour diminuer mes plaisirs. J'estime «les choses humaines, parce que je suis homme *,

1 C'est le vers de Térence : Homo sum, nihil humani a me alienum puto. — G.

« et ne me pique pas de trouver dans mon imagi- « nation ce que je trouve plus facilement dans la «nature. L'intérêt, la vanité, l'ambition, pourront «bien un jour dessécher mon cœur, et y faire pé- «rir les sentiments naturels; mais, du moins, je «n'irai pas au-devant de ce malheur. Vous croyez- «vous donc bien plus habiles de vous cire détrom- «pés, de si bonne heure, de ce qu'on appelle les «illusions de la jeunesse? Vous avez vieilli, mes «amis, avant le temps, et, sans avoir joui de la «nature, vous êtes déjà dégoûtés de ses plaisirs. «Je vous plains, car il n'y a d'erreur qu'à cher- « cher hors du sentiment ce que ni l'esprit, ni « l'usage, ni l'art, ni la science, ne peuvent donner. *

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