‹ Œuvres moralesChapitre 45 sur 90 · A L CI P P E · texte numérisé non relu

A L CI P P E

Alcippc a pour les choses rares cet empressement qui témoigne un goût inconstant pour celles qu'on possède. Sujet, en effet, à se dégoûter des plus solides, parce qu'il a moins de passion que de curiosité pour elles; peu propre, par défaut de réflexion1, à' tirer longtemps des mêmes hommes et des mêmes choses de nouveaux usages; sobre et naturel dans son goût, mais plus touché du merveilleux que du grand2; laissant emporter son es-

1 Variante : »Par stérilité. *

2 Variante : « Mais touché quelquefois dans ses lectures • du bizarre et du merveilleux. »

prit, qui manque naturellement un peu d'assiette, au plaisir rapide de la surprise ; dominé volontairement par son imagination, et cherchant dans le changement, ou par le secours des fictions, des objets qui réveillent son ame trop peu attentive et vide de grandes passions; cependant, ami du vrai, capable de concevoir le grand et de s'y élever, mais trop paresseux et trop volage pour s'y soutenir; hardi dans ses projets et dans ses doutes, mais timide à croire et à faire; défiant avec les habiles, par la crainte qu'ils n'abusent de son caractère sans précaution et sans artifice ; fuyant les esprits impérieux qui l'obligent à sortir de son naturel pour se défendre, et font violence à sa timidité et à sa modestie ; épineux par la crainte d'être dupe , quelquefois injuste ; comme il craint les explications par timidité ou par paresse, il laisse aigrir plusieurs sujets de plainte sur son cœur, trop faible également pour vaincre et pour produire ces délicatesses : tels sont ses défauts les plus cachés. Quel homme n'a pas ses faiblesses? Celui-ci joint à l'avantage d'un beau naturel un coup d'œil fort prompt et juste; personne ne juge plus sainement des choses au degré où il les pénètre, mais il ne les suit pas assez loin; la vérité échappe trop promptement à son esprit naturellement vif, mais faible, et plus pénétrant que profond. Son goût, d'une justesse rare sur les choses de sentiment, saisit

SUR QUELQUES CARACTÈRES. I 70 avec peine celles qui demandent de la réflexion, on qui sont simplement ingénieuses. Trop naturel pour être affecté de l'art, il ignore jusqu'aux bienséances; estimable par cette grande et précieuse simplicité, par la noblesse de ses sentiments, par la vivacité de ses lumières, et par des vertus trop, aimables pour être exprimées *.

L'iIOMME DU MO KDE2.

Un homme du monde n'est pas celui qui connaîr le mieux les autres hommes, qui a le plus de prévoyance ou de dextérité dans les affaires, qui est le plus instruit par l'expérience ou par l'étude; ce n est ni un bon économe, ni un savant, ni un politique, ni un officier éclairé, ni un magistrat laborieux; c'est un homme qui n'ignore rien, mais qui ne sait rien; qui, faisant mal son métier, quel qu'il soit, se croit très-capable de celui des autres; un

1 Variante : «... Estimable par cette grande et précieuse simplicité, par la droiture de ses sentiments, et «par ces lumières d'instinct, que la nature n'a point accordées aux esprits subtils, et aux cœurs nourris d'arti- «fices. »

2 C'est une leçon plus complète du Caractère intitulé ce Mérite frivole dans nos éditions précédentes.

homme qui a beaucoup d'esprit inutile, qui sait dire des choses flatteuses qui ne flattent point, des choses sensées qui n'instruisent point, qui ne peut persuader personne, quoiqu'il parle bien; doué de cette. sorte d'éloquence qui sait créer ou relever les bagatelles, et qui anéantit les grands sujets; aussi pénétrant sur le ridicule et sur le dehors des hommes, qu'il est aveugle sur le fond de leur esprit; un homme riche en paroles et en extérieur, qui, ne pouvant primer parle bon sens, s'efforce de paraître par la singularité; qui, craignant de peser par la raison, pèse par son inconséquence et ses écarts; plaisant sans gaieté, vif sans passions ; qui a besoin de changer sans cesse de lieux et d'objets, et ne peut suppléer par la variété de ses amusements le défaut de son propre fonds. Si plusieurs personnes de ce caractère se rencontrent ensemble, et qu'on ne puisse pas arranger une partie, ces hommes qui ont tant d'esprit, n'en ont pas assez pour soutenir une demi-heure de conversation, même avec des femmes, et ne pas s'ennuyer d'abord les uns des autres. Tous les faits, toutes les nouvelles, toutes les plaisanteries, toutes les réflexions, sont épuisés en un moment. Celui qui n'est pas employé à un quadrille ou à un quinze, est obligé de se tenir assis auprès de ceux qui jouent, pour ne pas se trouver vis-à-vis d'un autre homme qui est auprès du feu, et auquel il n'a rien à dire. Tous

SUR QUELQUES CARACTÈRES. 181 ces cens aimables qui ont banni la raison de leurs discours, font assez voir qu'on ne peut s'en passer : le faux peut fournir quelques discours qui piquent la surface de l'esprit ; mais il n'y a que le vrai qui pénètre le cœur, qui intéresse, et qui ne s'épuise jamais.

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