‹ Œuvres moralesChapitre 44 sur 90 · ÉRASME, OU L'ESPRIT PRÉSOMPTUEUX · texte numérisé non relu

ÉRASME, OU L'ESPRIT PRÉSOMPTUEUX

Un jeune homme qui a de l'esprit , n'estime d'abord les autres hommes que par cet endroit; et, à mesure qu'il méprise davantage ce que le monde honore le plus, il se croit plus éclairé et plus hardi; mais il faut l'attendre. Lorsqu'on est assez philosophe pour vouloir juger des principes par soi-même, il y a comme un cercle d'erreurs, par

i Dans une vive et intéressante étude sur Vauvenargues, M. Baudrillart n'hésite pas à le reconnaître dans ce portrait; ajoutons qu'on peut le reconnaître également dans le IXe (Aceste) , et dans bien d'autres encore. — G.

a Nos éditions de 1821 et 18*23 donnent ce Caractère sous le nom d'Ernest.

lequel il est difficile de se dispenser de passer ; mais les grandes âmes s'éclairent dans ces routes obscures, où tant d'esprits justes se perdent; car elles portent dans leur propre fonds un tendre sentiment du vrai; elles ont été formées pour la vérité, et elles la rencontrent quelquefois au point même d'où elles sont parties pour la découvrir; elles ont, d'ailleurs, des marques sûres pour la reconnaître , qui manquent à tous ceux qui l'ont reçue de la seule autorité des préjugés.

Erasme, dans un âge qui excuse tout, ne promet pas cependant cet heureux retour; né avec de l'esprit, il sert de preuve qu'il y a des vérités qu'où ne connaît que par le cœur. Semblable à ceux qui, n'ayant point d oreille, font des systèmes ingénieux sur la musique, ou prennent le parti de nier l'harmonie, et disent qu'elle est arbitraire et idéale, Érasme ose assurer que la vertu n'est qu'un fantôme; il est très-persuadé que les grands hommes sont ceux qui ont su le plus habilement tromper les autres. César, selon lui, n'a été clément, Marius sévère, Scipion modéré, que parce qu'il convenait ainsi à leurs intérêts; il croit que Caton et Brutus auraient été de petits-maîtres dans ce siècle, parce qu'il leur eût été plus honorable et plus utile de l'être. Si on lui nomme M. de Turenne ou le maréchal de Vauban, si sincèrement vertueux malgré la mode, il n'estime pas de tels personnages, qui

SUR QUELQUES CARACTÈRES. 175 n'ont été grands, dit-il, que par instinct, et les traite de petits génies, avec quelques femmes de ses amies qui ont de l'esprit comme les anges. En un mot, il est convaincu qu'on ne fait de véritablement grandes choses que par réflexion, et rapporte tout à l'esprit, comme tous ceux qui manquent par le cœur, et qui , croyant ne dépendre que de la raison, sont éternellement les dupes de l'opinion et du plus petit amour-propre.

CALUSTHÈNE.

Callisthène ne connaît pas le plaisir qu'il peut y avoir dans un entretien familier, et à épancher son cœur dans le secret. S'il est seul avec une femme ou avec un homme d'esprit, il attend avec impatience le moment de se retirer. Quoiqu'il soit assez vif, laborieux, pénétrant, d'un esprit orné et agréable, il parait ennuyé et froid; il est grand parleur, mais il ne parle point; il bâille , il regarde sa montre; il se lève et il se rassoit: ou sent qu'il n'est point à sa place, et que quelque chose lui manque. Il lui faut un théâtre, une école, et un peuple qui l'environne; là, il parle seul et longtemps, et parle quelquefois avec force et avec sagesse. Les obligations indispensables de sa place,

ses études, ses distractions, ses attentions scrupuleuses pour les grands , la préoccupation de son mérite ne lui laissent pas le loisir de cultiver ses amis, ni même d'avoir des amis. Il est ivre de ses talents et de la faveur du public. Le commerce des grands , qui le recherchent, lui a fait perdre le goût de ses égaux. Il s'ennuie de ceux qu'il estime, lorsqu'ils n'ont que de l'agrément et du mérite, quoiqu'il ne prime lui-même que par cet endroit: et, n'honorant que la vertu, il ne néglige que les vertueux. Laborieux d'ailleurs, pénétrant, d'un esprit facile et orné, fécond par sa vivacité et sa mémoire, mais sans invention; tel qu'il faut pour tromper les yeux du peuple et pour captiver ses suffrages.

l'étourdi.

Il n'y a pas longtemps qu'étant à la Comédie à côté d'un jeune homme qui faisait du bruit, je lui dis : Vous vous ennuyez; il faut écouter une pièce quand on veut s'y plaire. — Mon ami, me répondit-il, chacun sait ce qui le divertit : je n'aime point la comédie , mais j'aime le théâtre; je n'y écoute rien, parce qu'il faut trop d'efforts pour s'amuser de l'esprit d'autrui; mais j'y vois du monde, j'y trouve mes amis; cela m'amuse à ma manière, et

SUR QUELQUES CARACTÈRES. 177 vous êtes bien fou d'imaginer d'apprendre à quelqu'un ce qui lui plaît. — Cela peut bien être, rcpris-je, mais je ne savais pas que vous vinssiez à la comédie pour avoir le plaisir de l'interrompre. — Et moi je savais, me dit-il, qu'on ne sait ce qu'on dit quand on raisonne des plaisirs <T autrui; et je vous prendrais pour un sot, mon très-cher ami, si je ne vous connaissais depuis longtemps pour le fou le plus accompli qu'il y ait au monde. — En achevant ces mots, il traversa le théâtre, et alla baiser sur la joue un homme grave, qu'il ne connaissait que de la veille.

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