‹ Œuvres moralesChapitre 47 sur 90 · PIIOCAS, OU LA FAUSSE SINGULARITÉ · texte numérisé non relu

PIIOCAS, OU LA FAUSSE SINGULARITÉ

Le faux me déplaît et me blesse , sous quelque figure qu'il se présente. Pendant que des hommes,

1 Variante : [ a Sa conversation est un tissu de plaisanteries et d'épigrammes ; il ne rit pas de ses bons mots,

* mais rit encore moins de ceux d'un autre ; il dit, indiffé- " remment et sans égards, du mal de tout le monde, et ne

* pense quelque bien que de lui-même. Il entame à la fois

* mille sujets, et n'en suit aucun; quand il sent qu'il est « au bout de son esprit, il se hâte de quitter ceux qui pour- « raient s'en apercevoir, et transporte ailleurs son mince « bagage. Il n'a point d'amis dans le monde; il n'en a pas « besoin, il est lui-même son propre flatteur, son admira-

* teur, son ami intime. Quoiqu'il soit bien traité de quelques femmes, il n'a jamais eu la faiblessse d'en aimer «aucune. 11 est dur, insolent, ivre de ses bonnes fortunes « et de son petit personnage. Il a de l'ambition par arro- « gance, et quelque crédit par audace; mais il est méprisé « ou haï de la plupart des hommes; car pourrait-on s'at- « tacher à celui que non-seulement l'amitié, mais l'amour « même n'a jamais pu attendrir ? » ]

2 II y a, dans les manuscrits , sous le nom de Timagène, une autre version qui n'est que le canevas de celle-ci. — Nous l'avons donnée dans nos éditions de 1821 et de J323. — B.

SUR QUELQUES CARACTÈRES. 183 complaisants par goût et avec dessein , embrassent sans choix les idées de tout le monde, qui croirait qu'on en trouvât d'autres , qui se piquent de ne penser en rien comme personne, et de n'emprunter de personne leurs opinions? Ne parlez jamais d'éloquence à Phocas, ou, si vous voulez lui complaire, ne lui nommez pas Cicéron , il vous ferait d'abord l'éloge d'Abdallah, d'Abutaleb et de Mahomet, et vous assurerait que rien n'égale la sublimité des Arabes. Si l'on remet au théâtre quelque vieille comédie, dont l'auteur soit depuis longtemps oublié, c'est cette pièce qu'il préfère et qu'il admire entre toutes; il trouve que le roman en est ingénieux, les vers et les situations inimitables. Lorsqu'il est question de la guerre, ce n'est ni du vicomte de Turenne ni du grand Condé qu'il lui faut parler; il met bien au-dessus d'eux d'anciens généraux , dont on ne connaît que les noms et quelques actions contestées; enfin, en toute occasion, si vous lui citez deux grands hommes, soyez sûr qu'il choisira toujours le moins illustre pour en faire son héros. Homme des plus médiocres à tous égards, il pense follement se rendre original à force d'affectation, et ne vise à rien de plus. Il évite de se rencontrer avec qui que ce soit, et dédaigne de parler juste, pourvu qu'il parle autrement que les autres; il se fait aussi une étude puérile de n'être point suivi dans ses discours, comme un homme qui ne

pense et ne parle que par soudaines inspirations et par saillies; dites-lui sérieusement quelque chose de sérieux , il répondra par une plaisanterie ; parlez-lui de choses frivoles, il entamera un discours sérieux; il ne daigne pas contredire, mais il interrompt à tout propos; souvent aussi, au lieu de vous répondre, il détourne les yeux, comme un homme occupé d'idées plus profondes; il a l'air distrait, aliéné, et une contenance dédaigneuse. Son rôle est de paraître dominé par son imagination, et de n'avoir point d'oreilles pour l'esprit d'autrui; il est bien aise de vous faire ainsi comprendre que vous ne dites rien qui l'intéresse, parce qu'il est trop au-dessus de vos conceptions: ses discours, ses manières, son ton, son silence même, tout vous avertit que vous n'avez rien à dire qui ne soit usé pour un homme qui pense et qui sent comme lui. Faible esprit, qui, ne croyant pas qu'on puisse attacher par le mérite, imagine qu'on peut imposer par des airs, et qu'on peut être singulier en s'éloignant de la raison.

[le rieup,.]

[Un homme qui veut rire, en dépit du bon sens, n'attend pas de trouver du ridicule pour le relever;

SUR QUELQUES CARACTÈRES. 185 il le cherche où il n'est pas, il en invente, et travestit tout pour cela. Quoiqu'il y ait peu de choses risibles dans ce monde, comme il y en a peu d'admirables, le rieur veut pourtant qu'on se moque des choses les plus ordinaires et les plus naturelles, et ne souffre point qu'on en traite aucune sérieusement; il ignore que le ridicule, dont il fait son fonds, ne peut tout au plus que servir d'amusement momentané à un homme raisonnable. « Votre air «moqueur est plutôt celui d'un satyre que d'un «philosophe;... ce genre humain dont vous riez, « c'est le inonde entier avec qui vous vivez, c'est « la société de vos amis, c'est votre famille, c'est «vous-même... Si vous entriez dans un hôpital de «blessés, ririez-vous de voir leurs blessures?... « Vous auriez honte de votre cruauté, si vous aviez «ri d'un malheureux qui a la jambe coupée, et « vous avez l'inhumanité de vous moquer du monde «entier qui a perdu la raison!... O Déïnocrite , u vous dites quelquefois des vérités; mais vous «n'aimez rien, et le mal d'autrui vous réjouit. «C'est n'aimer ni les hommes, ni la vertu qu'ils « abandonnent. » Voilà ce que je dirais à ceux qui rient, avec le charmant auteur des Dialogues1. Je leur dirais encore : qu'il s'en faut de beaucoup que

1 Fénelon ; Dialogues des morts (Démocrite et Heraclite).— G.

tout soit risible dans les hommes; que nous avons nos vertus et nos vérités, parmi beaucoup de vices et d'erreurs; que ce n'est pas une moindre folie de prendre tout en riant, que de prendre tout sérieusement; que tout ce que la nature a fait est à sa place, tel qu'il doit être , et qu'il est aussi sot d'en rire que d'en pleurer. Que fera-t-il celui qui traite ainsi toutes choses en badinant? S'il ne voit plus rien de sérieux, et qui vaille la peine qu'on s'en occupe, où seront ses plaisirs, où seront ses devoirs? Il n'est plus propre ni aux affaires, ni à la politique, ni aux sciences et aux arts, il devient inutile à la société, et, en même temps, inutile à lui-même; car où prendra-t-il de quoi remplacer ce qu'il quitte? qui lui donnera des choses plus estimables que celles qu'il dédaigne? Pense-t-il s'élever au-dessus de la nature en la méprisant, et le malade, qui rit de la santé, en est-il plus sain?]

iioràce, ou l'enthousiaste1.

Horace se couche au point du jour, et se lève quand le soleil est déjà sur son déclin; il aime les

1 Horace ouvre la série des caractères actifs que nous avons annoncée. Voir la note de la page 146.

SUR QUELQUES CARACTÈRES. 187 ombres et la solitude; les rideaux de sa chambre demeurent fermés jusqu'à ce que la nuit approche; il lit aux flambeaux pendant le jour, afin d'être plus recueilli, cl. la tête échauffée par sa lecture, il lui arrive de quitter son livre , de monter sur sa cheminée sans dessein, et de s'y tenir, un pied en l'air. Il se parle à lui-même, il s'interroge et se répond; son ame ne peut durer sans passion, et, à défaut d'objets qui le louchent, son imagination en forge de faux, qu'elle embellit de ses qualités. On l'a vu autrefois à Rome, pendant les chaleurs de Tété, se promener toute la nuit sur les ruines , s'asseoir parmi les tombeaux, et interroger ces débris; là, se transportant tout à coup au temps des guerres civiles, il appelle Sylla et Marius, et marche l'épée à la main; il rencontre alors un Anglais, que ses insomnies obligent à se promener à la même heure ; Horace, qui croit que cet homme peut avoir quelque grand dessein, lui dit quelque chose en passant, pour entrer en conversation ; mais l'Anglais répond dans sa langue, et passe sans s'arrêter. Une autre fois, Horace étant au bal, trouve une femme masquée qui lui parle : charmé de quelque plaisanterie assez piquante qu'elle lui fait, il se prévient aussitôt pour elle; il la trouve belle, naïve, et pleine d'esprit; il en est ensorcelé jusqu'à ce qu'elle se démasque, et qu'il voie qu'elle n'a pas plus de beauté ni de jeunesse que d'esprit. C'est ainsi qu'Horace ,

l'homme du monde dont l'imagination va le plas vite, prête à tous les objets les qualités qu'il leur désire; il est vrai qu'il se dégoûte aussi, en un moment, de ce qu'il a recherché avec le plus de vivacité, parce qu'il n'y trouve jamais tout ce que son esprit trop ardent lui a promis. Une autre fois, sur ce qu'il entend dire qu'un ministre a parlé librement au prince en faveur de quelque innocent, Horace lui écrit avec transport, et le félicite, au nom du peuple, d'une belle action qu'il n'a pas faite. Ou lui reproche ses extravagances, et il les avoue; il se raconte lui-même si naïvement, qu'on lui pardonne, et que ceux qui l'écoutent se sentent pénétrés de ses sentiments; il rit de ses aventures, et elles ne sont jamais plus plaisantes qu'entre ses mains. D'ailleurs, il parle quelquefois avec tant de justesse et de sens, qu'on est malgré soi entraîné, et qu'on se reproche d'en avoir usé trop précipitamment; mais, à peine cette naïveté et celte sagesse l'ont rétabli dans l'esprit de ceux qui l'écoutent, il revient peu à peu à son caractère, et se laisse reprendre à sa manie. Par son éloquence vive et forte , il prend sur l'esprit des autres l'ascendant qu'il n'a pas sur le sien; ceux qui s'étaient moqués de ses chimères deviennent quelquefois ses prosélytes, et, plus enthousiastes que lui, ils répandent ses sentiments et sa folie.

[iïÊGÊSIPPE *.]

[Hégésippc passe avec rapidité d\in sentiment ■violent dans son contraire, et ses passions s'épuisent par leur propre vivacité. Faible et fort, animé des moindres succès et consterné des moindres disgrâces, la joie excessive le jette en peu de temps dans la tristesse, lespérance dans l'abattement, et la haine assouvie éveille en lui l'extrême pitié. 11 est sujet à se repentir sans mesure de ce qu'il a désiré et exécuté sans modération ; prompt à s'enflammer, il ne peut subsister dans L'indifférence; quand les choses lui manquent, son imagination ardente l'occupe en secret des objets que son cœur demande, et toutes ses visées sont extrêmes comme ses sentiments; il estime peu ce qu'il ne désire ou n'admire point, et il regarde sans intérêt ce qu'il ne regarde pas avec passion. Il passe avec rapidité d'une idée à une autre, et il épuise en un instant le sentiment qui le domine; mais personne n'entre avec plus de vérité dans le personnage que ses passions lui font jouer, et il est presque sincère

1 C'est une nuance plus forte du morceau qui précède. Vauvenargues aime à revenir sur un même caractère, pour en montrer les divers côtés. — G.

dans ses artifices, parce qu'il sent, malgré lui, tout ce qu'il veut feindre. C'est l'homme le moins propre aux affaires qui demandent de la suite et de la patience ; qui s'attache et se dégoûte le plus promptement; qui pousse le plus vivement un intérêt unique, et qui est le plus incapable d'en conduire plusieurs à la fois; qui néglige entièrement les petites choses, ou qui s'en inquiète outre mesure; qui présume le plus de soi dans ses projels, mais qui imagine toujours plus qu'il ne peut exécuter; destiné par la nature à commettre de grandes fautes, parce qu'il conçoit trop vivement, et qu'il entreprend avec témérité ce qu'il a conçu avec transport; cependant, d'un courage vrai et altier, qui embrasse par réflexion les affaires mêmes dont il désespère par sentiment; qui, rebuté quelquefois parles plus légers obstacles, cependant, ne fléchit pas, d'ordinaire, sous les plus grands; intrépide dans le désespoir, il oppose la résolution et la prudence aux infidélités de son humeur; il tire de ses faiblesses mêmes des vertus, et répare, par la sagesse de son esprit, les inégalités de son cœur. Les âmes égales sont souvent médiocres; il faut savoir estimer les hommes qui s'élèvent par saillies à toutes les vertus, quoiqu'ils ne s'y puissent tenir; leur cœur s'élance vers la générosité, vers le courage, vers la compassion, et retombe ensuite dans les mouvements contraires. De telles vertus, pour être

SUR QUELQUES CARACTÈRES. 191 subites, ne sont point fausses; elles vont quelquefois plus loin dans l'héroïsme que la modération et la sagesse, qui, plus asservies aux lois communes, n'ont ni la vigueur, ni la hardiesse, qui sont la marque de l'indépendance.]

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