TITUS, OU L'ACTIVITÉ
Titus se lève seul et sans feu pendant l'hiver; et, quand ses domestiques entrent dans sa chambre , ils trouvent déjà sur sa table un tas de lettres, qu'il a écrites aux flambeaux, et qui attendent la poste. Né avide d'action, il se couche tard, et dort peu; sa tête, échauffée par le travail, agile son sommeil des inquiétudes qui l'occupent pendant le jour. Il commence à la fois plusieurs ouvrages qu'il achève avec une rapidité inconcevable, et que son génie impatient ne lui permet pas de polir. Quelque chose qu'il entreprenne, il lui est impossible de la retarder; une affaire qu'il remettrait l'inquiéterait jusqu'au moment qu'il pourrait la reprendre. Occupé de soins si sérieux, on le rencontre pourtant dans le monde comme les hommes les plus désœuvrés; il ne se renferme pas dans une seule société, il en cultive en même temps plusieurs1. Tout l'at-
1 Variante : «Incapable de se fixer à quelque art, à
tire, rien ne l'arrête, et sa vaste imagination fait errer ses vœux et ses soins sur tous les objets qui intéressent ]es hommes. Il entretient des relations sans nombre au dedans et au dehors du royaume. Il a voyagé, il a écrit, il a été à la cour et à la guerre; il a excellé en plusieurs métiers; il connaît tous les hommes et tous les livres; il a aimé tous les plaisirs, mais sans jamais négliger ses affaires. Les heures qu'il est dans le monde , il les emploie à former des intrigues et à cultiver ses amis; la conversation même n'est pas un délassement pour lui : il ne parle point, il négocie, il flatte, il cabale: il ne comprend pas que les hommes puissent parler pour parler, ou agir seulement pour agir, et Ton voit que son ame souffre quand la nécessité et la politesse le retiennent inutilement '. S'il recherche quelque plaisir, il n'y emploie pas moins de manège que dans les affaires les pins sérieuses; et cet usage qu'il fait de son esprit l'occupe plus vive-
« quelque affaire , ou à quelque plaisir que ce puisse être, « il cultive en même temps plusieurs sociétés et plusieurs
* études; son esprit ardent et insatiable ne lui laisse point « de repos. »
1 Variante : « Quand la tyrannie des bienséances le
* retient avec des hommes inutiles, dont il n'a rien à tirer, k ses pensées s'égarent ailleurs, ses yeux sont distraits, « son visage est sensiblement altéré, et on voit, sans beaun coup de peine, que son ame souffre. »
SUR QUELQUES CARACTERES. 193 ment que le plaisir même qu'il poursuit. Sain et malade, il conserve la même activité; il va solliciter pour un procès le jour qu'il a pris médecine; une autre fois, il fait des vers avec la fièvre; et, quand on le prie de se ménager, de s'arrêter : Hé S dit il, le puis-je un moment? vous voyez les affaires qui m accablent! quoique, au vrai, il n'en ait aucune qui ne soit tout à fait volontaire. Epuisé par une maladie dangereuse, il se fait habiller pour mettre ses papiers en ordre; il se souvient des paroles de Vespasien, et, comme cet empereur, veut mourir debout. L'âge même ne peut éteindre celte ardeur inquiète qui use ses jours , ni donner des bornes à son ambition , à ses voyages, et à ses intrigues.
l'homme pesant1.
Au contraire, un homme pesant se lève le plus tard qu'il peut, dit qu'il a besoin de sommeil et qu'il faut qu'il dorme pour se porter bien. 11 évite d'aller et d'agir, préfère aux plaisirs turbulents le repos et la résidence, et ne se soucie pas même de changer d'oisivetés ni de lieux. Il est toute la ma-
1 Ce Caractère est une version pins complète &\\ Paresseux des éditions précédentes.
YAUVENARGUES. II. 13
tinée à se laver la bouche ; il tracasse en robe de chambre, prend du chocolat ou du thé à plusieurs reprises, ne dîne point parce qu'il n'en a pas le temps, et ne sort jamais qu'à la nuit. Il parle peu, et lourdement; s'il lui vient quelque chose d'obligeant à dire à quelqu'un, il se consulte s'il le dira, et, pendant qu'il délibère, on a changé de conversation. S'il va voir une jeune femme, que cette visite importune, mais qui ne veut pas que personne sorte mécontent d'auprès d'elle, il lui laisse toute la peine de l'entretenir; elle fait des efforts visibles pour ne pas laisser tomber la conversation ; l'indolent ne s'aperçoit pas que lui-même parle peu, ou ne parle point; il ne sent pas qu'il pèse à celte jeune femme; il s'enfonce dans son fauteuil, où il est à son aise, où il s'oublie, et n'imagine pas qu'il y ait au monde quelqu'un qui ennuie, ou qui soit incommode; il rêve, il sommeille, il digère, il sue d'être assis; et son ame, qui est entièrement ramassée dans ses durs organes, pèse sur ses yeux, sur sa langue, et sur les imaginations les plus actives de ceux qui l'écoutent. Les objets ne font qu'errer sur la surface de son esprit; ses sens sont comme liés par la force de quelque charme invincible, et tous les objets qui intéressent les hommes passent devant lui comme un rêve qui s'enfuit sans laisser de trace, et s évanouit sans retour; pendant qu'un homme qui l'attend chez lui, et auquel il a
SUR QUELQUES CAKACTÈUKS. 195 donné heure pour finir une affaire importante, ne peut comprendre ce qui le retarde. De retour chez soi, on lui dit que cet homme a fort attendu et s'en est enfin allé; il répond qu'il n'y a pas grand mal, et commande qu'on le fasse souper1. Malheureux d'ignorer les craintes, les désirs et les inquiétudes qui agitent les autres hommes, puisqu'il ne jouit du repos qu'au prix plus touchant des plaisirs!
1 Variante : «Un homme est chez lui, à qui il a donné «heure pour une affaire; il arrive deux heures après le «rendez-vous; il tire sa montre, il est tout étonné qu'il « soit si tard , et que son homme ne soit pas encore venu ; « on lui répond qu'il est venu , mais qu'il s'en est allé avec « quelque impatience, après avoir longtemps attendu; le «paresseux ne se trouble point de ce contre-temps, et « dit que son affaire se fera tout aussi bien un autre jour. «S'il lit une tragédie, il suit exactement la division des « actes , et ne l'achève qu'en cinq jours ; si on lui prête un «livre, il le laisse perdre, ou n'en rend, bien longtemps «après, que la moitié, parce que l'autre s'est usée entre «ses mains, ou entre les mains de ses gens. 11 entre quel- « quefois en colère, pour des bagatelles; mais, le plus «souvent, il ne suit que son indifférence, et laisse faire « des sottises irréparables à ses enfants , pour ne pas se « donner la peine de les reprendre; quelque malheur qu'il «arrive à lui ou aux siens, il s'en console aisément, et « déclare que la vie est trop courte pour s'affliger. Tout « est désordre et dérangement dans sa maison ; on n'y «mange jamais deux fois à la même heure, et chacun y «fait ce qu'il veut; si bien que ses valets eux-mêmes
[erox, ou le fat1.]
[Erox est un fat qui caresse, en particulier, le même homme qu'il va désavouer en public, et qu'il affectera de traiter sans politesse et sans égards, pour jouer lui-même l'homme d'importance. La fortune a mis en lui l'insolence à défaut de cœur, et l'effronterie au lieu de courage; vide et desséché au dedans, lorsqu'il paraît plein au dehors, il porte sur son front et sur ses lèvres toute sa joie et toute sa suffisance ; mais il en rabat en lui-même, car, au fond, il n'est ni heureux ni content de lui. Il a médiocrement d'esprit, mais beaucoup d'amour-propre devant le monde, et, quoiqu'il veuille paraître assuré de son mérite , il appréhende le ridicule comme un déshonneur; la plus légère improbation l'aigrit, et la plaisanterie la plus douce l'embarrasse; il a cependant lui-même la raillerie amère , et ce commerce désagréable qui vient d'une hu-
« s'ennuient de la liberté qu'il leur laisse; ils se lassent «d'une vie si peu réglée, et sortent d'une maison où ils « ont trop de temps pour réfléchir. Pauvre être, sans ver- « tus et sans vices, et qui ne connaît ni les biens, ni les « maux de la vie, ni le plaisir, ni la gloire ! »
1 Le Caractère que les diverses éditions donnent sous le *itre de YJmporlant n'est qu'un fragment de celui-ci. — G.
SUR QUELQUES CARACTÈRES. 197 meur mécontente et jalouse. Il a l'entendement assez net, mais étroit, et il est plus juste dans ses expressions que dans ses idées. La roideur de caractère qu'il affecte fait haïr ses sincérités et sa probité fastueuses, et ses manières dures l'ont empêché aussi de réussir auprès des femmes. Ce sont là les plus grands chagrins qu'il ait éprouvés dans sa vie, mais ils ne l'ont pu corriger de ses défauts; suivi de toutes les erreurs de la jeunesse dans un âge déjà avancé, il joue encore l'important dans un petit cercle, ou parmi les siens, et ne peut se passer du monde, qui est son idole. Il n'a point d'amis, mais il veut faire croire qu'il n'en a pas besoin, et qu'il se suffit à lui-même ; aussi dépourvu de fermeté que d'agrément, c'est un malheureux à qui, malgré ses grands airs, la nature n'a pas même accordé de vices assez forts pour le faire craindre.]