VARUS, OU LA LIBÉRALITÉ
[Varus hait le faste irmiile, et la profusion sans dessein; il est vêtu simplement, il marche à pied; il aime l'ordre dans ses affaires, et fait des reiraites à la campagne, afin de moins dépenser; mais il est tendre pour les malheureux , libéral et prodigue pour les intérêts de sa fortune, reconnaissant des plus petits services, bienfaisant envers tous ceux
qui souffrent. S'il a de l'argent à donner à uu homme qui ne fait aucune difficulté d'en recevoir, qui est, d'ailleurs, pauvre et de petite condition, la seule crainte de Varus, c'est de donner à ce misérable d'une manière qui lui fasse sentir son état; il l'embrasse, il lui serre les mains, il s'excuse, en quelque manière , de son propre bienfait; il lui dit que tout est commun entre des amis, et, ces manières affectueuses élevant l'aine du malheureux, comme il s'excuse à son tour sur sa misère qui l'oblige à demander, Varus lui répond : «Mon «ami, les hommes n'ont attaché de la honte à re- « cevoir que pour se venger de la peine qu'ils ont «à donner; mais croyez qu'il faut plus de généro- « site pour accepter les secours d'un ami, que pour « les lui fournir. » Tout ce qui peut s'obtenir par de l'argent, et mérite, d'ailleurs, d'être recherché, est à Varus; car il emprunte, au besoin, dans des occasions importantes, et ne fait aucune difficulté de se déranger pour se satisfaire à propos, ou pour satisfaire des amis. Comme il n'est pas né riche, il est réduit à devoir beaucoup; mais il ne manque jamais à personne; il paye au temps marqué, et toutes les bourses lui sont ouvertes, parce que l'on connaît sa probité, et que l'ordre extérieur de sa conduite le fait paraître à son aise, lorsqu'il est le plus obéré; c'est ainsi qu'il peut suffire à ses largesses et à son bon cœur. Mais aussi , lorsque
SUR QUELQUES CARACTÈRES. 190 quelqu'un, qui entend parler de sa générosité, prétend en faire sa dupe, comme c'est l'ordinaire des coquins, qui se croient toujours plus fins que les honnêtes gens, Varus, qui sait démêler les pensées les plus secrètes, et qui connaît à fond les hommes, pénètre aisément l'intention de celui-ci, et se plaît à le jouer. Au lieu de lui donner le temps de faire sa proposition, il le devance et lui dit : « Hé! mon « ami, vous sortez bien malin de chez vous? auriez- « vous quelque affaire un peu pressée, et cherche- « riez-vous, par hasard, un honnête usurier? Vous « aurez, par ma foi, bien de la peine, car je sais «des gens qui, depuis (rois semaines, cherchent « cent pistolcs, et ne les peuvent trouver, avec des « gages. » Le fourbe, qui est honteux et embarrassé d'être deviné, car le moyen de démonter un homme qui est préparé, c'est de le prévenir, le fourbe répond qu'à la vérité il a perdu de grandes sommes au jeu depuis quelques jours, mais qu'il est assez heureux pour avoir payé. Content de l'avoir déroulé, Varus feint de le croire, et lui parle le plus civilement du monde; mais ils sont déjà levés et près de la porte, lorsque l'emprunteur, qui a regret à sa mauvaise honte, et qui est, d'ailleurs, un peu remis par les assurances de Varus, lui dit : «Je « suis fâché d'avoir payé un tel, car il ne me reste «pas un écu ; si vous pouviez me prêter quatre « pistoles, je vous les rendrai demain malin. — Hé !
« mon ami, reprend Varus , est-il possible qu'un « homme comme vous ail besoin de quatre pistoles? « Comment vous laissez-vous réduire jusque-là? et « à quoi vous sert d'avoir tant d'esprit? Qu'en «faites-vous? où l'employez-vous? — Je ne sais «trop, mais vous me ferez très-grand plaisir, si « vous voulez me prêter ces quatre pistoles. — Oh! >< pour cela , mon bon ami , il m'est tout à fait im- « possible, car c'est de moi que je vous parlais « tout à l'heure : je cherche de l'argent depuis un « mois, et je suis consolé, en voyant qu'un homme « comme vous est aussi à bas que moi. » Ensuite,. il le reconduit, et l'accable de ces protestations que les fourbes emploient si volontiers, et qu'ils sont toujours si surpris de trouver dans les gens droits1.]