THÉOPHILE OU L'ESPRIT PROFOND
Théophile a été touché, dès sa jeunesse, de celtegrande et louable curiosité de connaître le genre humain et le différent caractère des. nations1; mais, en remplissant cet objet, il n'a pas négligé les hommes avec qui il devait passer la plus grande partie de sa vie, car il ne ressemble point à ceux *jui entreprennent de longs voyages, pour voir, disent-ils, d'autres mœurs, et qui n'ont jamais démêlé celles de leur propre pays. Poussé par ce puissant instinct, et peut-être aussi par l'erreur de quelque ambition plus secrète, il a consumé ses beaux jours dans l'étude et dans les voyages, et sa vie, toujours laborieuse, a toujours été agitée. Né avec une pénétration singulière, profond et adroit, il ne parle point sans dessein, et il n'a pas de l'esprit pour ennuyer; son esprit perçant et actif a tourné de bonne heure son application du côté des grandes affaires et de l'éloquence solide; il est simple dans ses paroles, mais hardi et fort; il parle quelquefois avec une liberté qui ne peut lui nuire , et qui écarte la défiance de l'esprit d'autrui. La nature a mis dans son cœur ce désir de s'insinuer
1 Vauvenargucs avait un grand goût pour les voyages.
et de descendre dans le cœur des hommes, qui inspire et enseigne les séductions les plus secrètes de l'éloquence ; il paraît d'ailleurs comme un homme qui ne cherche point à pénétrer les autres, mais qui suit la vivacité de son humeur. Quand il veut faire parler un homme froid, il le contredit vivement pour l'animer, il l'engage insensiblement à des discours où il est obligé de se découvrir, et si celui-ci dissimule, sa dissimulation et son silence parlent à Théophile , car il sait les choses que l'on cache , et il profile presque également de la confiance et de la dissimulation , de l'indiscrétiou et du silence, tant il est difficile de lui échapper. Il tourne, il manie un esprit, il le feuillette, si j'ose ainsi dire, comme on parcourt un livre qu'on a dans ses mains, et qu'on ouvre à l'endroit qu'il plaît1; et cela d'un air si naïf, si peu préparé, si rapide, que ceux qu'il a surpris par ses paroles se flattent eux-mêmes de lire dans ses plus secrètes pensées. Gomme il ne perd jamais de temps eu vains discours, et ne fait ni fausses démarches ni préparations inutiles, il a l'art d'abréger les affaires les plus coutenticuses , les négociations les plus difficiles , et son génie flexible se prête à toute sorte de caractères, sans quitter le
1 Variante : « Comme on discute un livre qu'on a sous • les yeux, et qu'on ouvre à divers endroits.»
SUR QUELQUES CARACTÈRES. 2i7 sien; il est l'ami tendre, le père, le conseil et le confident de ceux qui l'entourent; on trouve en lui un homme simple, sans ostentation, familier, populaire; quand on a pu le voir une heure, on croit le connaître; mais son caractère est de démêler les autres hommes, et de n'en être pas démêlé1. Théophile est la preuve que l'habileté n'est pas uniquement un art, comme les hommes faux se le figurent; une forte imagination, un grand sens, une ame éloquente, subjuguent sans efforts et sans finesse les esprits les plus gardés, les plus défiants, et la supériorité d'esprit nous cache bien plus sûrement que le mensonge et la dissimulation, toujours inutiles au fourbe contre la prudence.
[eurymaoue, ou le fourbe.]
[Eurymaque ne reconnaît pour vice que l'imprudence, et pour vertu que 1 habileté, et ce qu'il entend par habileté, c'est la fourberie. Il s'est exercé
1 Variante : « Tous ceux qui l'entendent parler se con- « fient aussitôt à lui, parce qu'ils se flattent d'abord de le «connaître; sa simplicité leur impose, son esprit profond « ne peut être ainsi mesura. La force et la droiture de son u jugement lui suffisent pour pénétrer les autres hommes, «mais il échappe à leur curiosité, sans artifice, par la « seule étendue de son ffénie. «
de bonne heure à feindre et à tromper, et n'a jamais fait obéir ses passions qu'à la loi de son intérêt. JNi la haine, ni l'amitié, ni la reconnaissance, ni la vengeance, n'ont pu le détourner un moment de cette unique fin; il trahit son bienfaiteur, en même temps qu'il caresse son ennemi , et il sert sans aimer, comme il nuit sans haïr. Il cache ses noirs desseins sous une politesse étudiée; il est délié, souple et secret. Insolent avec ceux qui fléchissent, bas avec ceux qu'il peut craindre; complaisant pour le succès, et impitoyable pour l'infortune, il n'aspire qu'à profiter également du bien ou du malheur de tous, qu'à se prévaloir de leurs fautes, qu'à les engager dans ses pièges, qu'à les perdre par les fausses promessses, par la flatterie, par les dons intéressés, par le mensonge, parla calomnie, et, enfin, par la violence ouverte, quand les détours seraient inutiles. Si content qu'il soit de lui-même, et quoi qu'il puisse présumer de son mérite, je dirai à Eurymaque que le fourbe a ordinairement peu d'esprit; il est rempli de petites finesses inutiles ou pernicieuses; il veut perdre celui dont il a besoin, et, s'il est découvert, il est perdu lui-même; il ment, lorsqu'il lui serait plus avantageux d'être sincère; il fait un ridicule emploi de toutes ses ruses pour pénétrer un homme qui n'a nul dessein de se cacher, et, si celui-ci dédaigne de remarquer ses petites manœuvres, il a
SUR QUELQUES CARACTÈRES. 219 la grossière vanité de l'en faire lui-même apercevoir, puis, il se glorifie de sa frivole et infructueuse habileté, qui n'a trompe que lui. Il blanchit ainsi dans l'art misérable de tromper, dominé et rampant, sans avancer d'un pas sa fortune ; la faiblesse effective de son caractère le réduit à craindre le courage de ceux dont il a méprisé la probité, et la prospérité inespérée de ses concurrents lui ensciguc enfin, à sa ruine, combien la droiture naturelle d'une ame élevée, lorsqu'elle est soutenue de quelque vigueur, est plus redoutable que les sourds artifices et la basse industrie d'un malhonnête homme.]