‹ Œuvres moralesChapitre 54 sur 90 · TURNUS, OU LE CHEF DE PART F · texte numérisé non relu

TURNUS, OU LE CHEF DE PART F

Turnus est le médiateur des esprits contraires, et, en quelque sorte, le centre de ceux qui, par le caractère de leurs sentiments ou par l'opposition de leur fortune, ont besoin d'un milieu qui les rapproche et qui les concilie. Deux hommes qui ne se comprennent point, ou qui se haïssent et s'envient, trouvent tous les deux auprès de lui la justice qu'ils se refusent, l'estime qu'ils se doivent, et, les prenant au point qui les réunit, Turnus s'empare également d'eux, et les fait concourir à une même fin. Sans quitter son caractère, il entre naturellement dans le secret des cœurs ; il se prête

aisément à lotis , et sait supporter les défauts de ceux qui lui sont attachés. La sincérité, la bonne foi paraissent inspirer tous ses discours; il sait attendre, dissimuler, souffrir, entreprendre, oser, conseiller, parler et se taire; il mûrit longuement un dessein, ou se détermine sur-le-champ , quand il le faut; les événements ne le surprennent point ; il les prévoit ou il les répare; il ne se décourage ni de ses mauvais succès, ni de ses fautes, ni des fautes de ses amis, qu'il n'abandonne ou ne désavoue jamais; enfin, il est aussi patient contre l'obstacle, qu'il est décidé dans l'exécution. Il estime les hommes, non pas selon leur fortune, mais selon leur courage et la force de leur caractère; il préfère les sages à ceux qui n'ont que de l'esprit, et les jeunes gens ambitieux aux vieillards qui n'ont que de la sagesse , parce que la jeunesse est plus agissante, plus hardie dans ses espérances, plus généreuse dans sa conduite, et plus sincère dans ses affections. Quiconque a de la résolution, et l'audace de bien faire, peut se jeter avec confiance entre ses bras; il sert ses amis dans leurs peines, dans leurs disgrâces, et dans leurs plaisirs ; il entre dans l'intérêt de leurs affaires; son esprit, fécond en ressources, leur ouvre des voies faciles pour aller à leurs fins, et il engage tous ses amis à se servir les uns les autres, comme il les sert luimême. Ceux qui sont pauvres ou dérangés tirent

SUR QUELQUES CARACTÈHES. 221 des secours de ceux qui sont riches, et leur rendent d'autres offices par retour. Ainsi, sans orgueil et sans faste, Turnus est adoré d'un grand parti, avant que ceux qui le composent sachent même — que c'est un parti; aucun n'a son secret, mais il est sûr de tous, et lorsqu'il sera temps d'agir, il n'aura qu'à se mettre à leur tête, et ils le suivront avec joie ; nul ne manquera à son chef, à son bienfaiteur, à son ami. La réputation de son mérite et ses insinuations lui ont concilié un très-grand nombre de ces hommes sages , qui ont toujours de l'autorité dans le public, quoiqu'ils n'occupent pas les premières places. Si les ennemis de Turnus répandent qu'il trame quelque dessein contre la république, ses amis se rendent garants de son innocence, sollicitent pour lui quand il est accusé, et détournent contre ses délateurs l'indignation publique. Il parvient peu à peu à un tel degré d'autorité, qu'il peut, sans imprudence, faire confidence de ses desseins; celui qui songerait à le trahir ne trouverait point de créance dans le peuple; mais nul n'y songe , car tous ont intérêt à sa fortune. Persuadé qu'on ne trompe que rarement les hommes sur leurs intérêts, sa politique est à ne jamais faire de dupes, et il emploie tout son esprit et toutes ses démarches à faire en sorte que ses créatures n'aient jamais avec lui qu'une même vue et qu'un même sort. Comme il a compris de bonne

heure qu'on ne pouvait rien entreprendre d'extraordinaire sans faire la guerre, il a joint à tant d'autres qualités une connaissance profonde de ce dur métier, et s'est fait dans l'armée la réputation d'un homme intrépide, mais calme, modeste, et aussi sévère à soi-même qu'indulgent aux autres1. Quoiqu'il soit savant, éloquent, courageux, et d'un beau nom , on ne fait attention à aucune de ces choses , lorsqu'on est avec lui; on n'est point occupé de sa personne, ni de son langage, ni de son savoir, mais des choses mêmes dont il parle ; il atteint naturellement et sans effort à l'esprit et aux sentiments des autres hommes; ses paroles fortes et ingénues surprennent et enlèvent le coeur de ceux que l'autorité de ses emplois a déjà attachés à sa fortune2; il les gagne d'autant mieux qu'il sait

1 Variante : « Il s'est fait d'ailleurs à la guerre une » haute réputation qui orne ses autres vertus; car il a k compris de bonne heure que ceux qui commandaient «avec succès dans les armées, éclipsaient aisément les «politiques, et faisaient tomber leur crédit; et de plus, il k n'ignore pas que l'on ne peut rien entreprendre d'extra- « ordinaire sans faire la guerre. Mais, malgré le nom qu'il « s'y est fait , les plus vils citoyens sont moins modestes et «moins populaires, et l'on ne rencontre que lui sur le « forum , sous les portiques, et dans les plus humbles « maisons. »

2 Variante : «Son humanité, ses services et son éloquence ingénue lui assujettissent les cœurs.»

S U R Q UE L Q U E S C A R A C T È R E S. 2-23 écouter ce qu'on lui dit, comprendre ce qu'on ne peut dire, et deviner les talents les plus cachés. S'il rencontre, à l'armée ou en voyage, un homme qui peut paraître de peu de poids, et dont tout autre que lui ne s'occuperait point, Turnus pénètre d'un coup d'ceil son caractère, ses qualités, ses défauts , l'emploi qu'on en peut faire, et il inspire aussitôt à cet inconnu une confiance qu'il n'a jamais eue pour personne1. S il s'arrête un seul jour dans une ville, il s'y fait, dans ce peu de temps, des admirateurs et des partisans passionnés; quelquesuns abandonnent leur province , dans la seule espérance de le retrouver, d'en être protégés dans la capitale, et ils ne sont pas trompés dans leur attente; Turnus les reçoit parmi ses amis, et il leur tient lieu de patrie. Il ne ressemble point à ces hommes qui, capables de quelques mouvements de générosité, et industrieux, par vanité, à se faire des créatures, les perdent par paresse ou par inconstance; qui , promettant toujours plus qu'ils ne tiennent, se font de secrets ennemis de ceux qui se sont trop flattés, offensent sans retour ceux qu'ils n'ont servis qu'à demi, et, croyant abuser tous les hommes, n'abusent qu'eux-mêmes ; Turnus ne se dégoûte point des gens de mérite qu'il a séduits

1 Rapprochez des XXXIII* et XXXVII* Caractères : L'esprit de manège et Théophile.

par ses adresses, et, comme il ne recherche point les hommes sans dessein, il ne les néglige jamais par légèreté. Une amc si belle trouve un charme secret à satisfaire son génie bienfaisant et accessible ; Turnus est bon et humain ; son esprit flexible sait prendre des formes trompeuses, mais il est droit et sincère; il est moins touché de l'éclat de sa fortune que du juste ascendant que la nature donne aux grandes âmes sur les cœurs, et il épure par la hauteur de ses sentiments la forte ambition dont il est épris1. Si cependant la fortune, qui peut tout contre la prudence, fait qu'il est prévenu dans ses desseins, il avoue la plupart des faits qu'on lui impute, et les justifie par les lois , ou par la force de son éloquence; ses juges sont étonnés de sa sécurité, et attendris par ses discours; la cabale qui le poursuit, et qui veut sa perte, n'ose le laisser reparaître, ni l'interroger en public. Quoiqu'il soit convaincu d'avoir attenté contre la liberté, on est

1 Variante: « Turnus ne cultive les hommes que pour u satisfaire son rjénie bienfaisant et accessible, pour les « dominer par l'esprit, pour les surpasser en vertu , pour u jouir de cet ascendant que la nature donne à la bonté " sur les cœurs. 11 est amoureux de l'empire que l'on peut « acquérir par la raison et par les séductions de l'éloquence; » ses paroles sont plus aimables que ses bienfaits mêmes , * et sa haute naissance moins considérée que ses qualités «personnelles. »

SUR QUELQUES CARACTÈRES. 225 obligé de le faire mourir secrètement, et le peuple, qui l'adorait, demeure persuadé de son innocence1.

1 II est remarquable que ce morceau , celui de Lentulus qui précède, et ceux de Cléon et de Clodius qui suivent, commencent, comme lous les autres, parla description morale, mais finissent par le roman. Presque toujours, quand il traite des affections ambitieuses, Vauvenargues emploie ce procédé, qui donne à penser, non- seulement sur la part d'imagination qu'il mêlait à l'observation des caractères, mais aussi sur les sourdes aspirations et les secrètes blessures de son cœur. Tourmenté lui-même, pendant toute sa vie, d'une ambition que le temps et les occasions ont trompée, et qui souvent, d'ailleurs, allait au delà du possible, il aime à parler de cette passion malheureuse et toujours comprimée, comme on aime à parler des affections déçues: il se console de la réalité par la fiction ; il idéalise ses espérances ou plutôt ses regrets, dans de grandes scènes imaginaires, où, au milieu de traits évidemment impersonnels et grossis à dessein, son propre personnage se retrouve encore. Qu'on rapproche de ces Caractères plusieurs Réflexions que nous avons désignées à leur place, et quelques Dialogues , entre autres celui de Brutus et le jeune Romain; tous ces morceaux se tiennent, répondent à une même pensée, et trahissent dans Vauvenargues une agitation intérieure que, comme Cléon, il a dissimulée au dehors, et qui jusqu'à présent n'avait pas été soupçonnée. Vauvenargues est d'autant mieux reconnaissable peut-être, qu'il se croit mieux déguisé sous le costume romain, et ne s'inquiète plus du lecteur, qu'il croit avoir suffisamment dérouté. — G.

[hermas, ou la sotte ambition.]

[Hermas, peu considéré dans sa province, où la vertu est traversée par l'envie et, d'ailleurs, ne trouve guère d'emploi, est venu demander justice à Paris, la patrie commune des talents. Sa secrète ambition était de se produire dans le monde, et dans ce qu'on appelle bonne compagnie; il n'a rien négligé dans ce dessein, et s'il connaissait un homme de qualité pour l'avoir rencontré à l'armée ou en voyage, il le priait à souper avec un cortège d'amis, et allait régulièrement se faire refuser à sa porte deux fois par semaine. Hermas voulait aussi qu'on lui crût de l'esprit, et faisait des avances aux gens de lettres; il les abordait au spectacle, et entrait en conversation avec eux, sans les connaître ; il faisait, d'ailleurs, des romans copiés de l'abbé Prévost, et dès qu'il paraissait un nouveau poënte dans le monde, on avait aussitôt d'Hermas une longue critique en prose, qu'on vendait au bout du pont Neuf ou à la porte du Palais-Royal. Hermas jouait aussi un jeu considérable, sachant que de tout temps le jeu a donné une entrée gracieuse dans le monde ; mais il était si malheureux qu'il perdait son argent en mauvaise compagnie, sans que personne lui en sût gré. Bien des gens accep-

SUR QUELQUES CARACTÈRES. 22T laient ses soupers, dont aucun ne voulait se charger de le présenter; il attendait toujours du temps ce qu'on refusait à son mérite; mais, tandis qu'il attendait, la pauvreté et la vieillesse s'étant inopinément offertes à lui , son cœur s'est serré de douleur, et voyant que les mêmes hommes auxquels il avait tout sacrifié ne faisaient aucune attention à sa ruine, il s'est retiré à la campagne, sous un toit détruit, d'où il n'aurait jamais dû sortir; il y vit dans l'obscurité et dans la misère, aussi oublié parmi les hommes que s'il n'avait jamais tenté de se pousser auprès deux.]

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