CLODIUS, OU LE SÉDITIEUX
Clodius assemble chez lui une troupe de libertins et déjeunes gens accablés de dettes. Le sénat a fait une loi pour réprimer le luxe de ces jeunes gens et l'énormité des emprunts. Clodius leur dit : « Mes amis, le sénat étend chaque jour sa tyrannie ; « pendant qu'on vous impose un gouvernement si « dur et si austère, vous flatteriez-vous d'être libres? « Marius a rempli Rome de carnage; mais, au «moins, la liberté régnait dans son parti; Sylla « réprima la licence du bas peuple ; mais il mit les * emplois dans les mains les plus dignes , et il « affranchit ses amis du joug des lois. Aujourd'hui, « Caton et Cicéron croient rétablir la liberté en rétablissant les mêmes lois qui la détruisent; ou « plutôt, ils veulent régner à leur tour au nom de
« ces lois, et mettre dans la servitude les hommes « courageux qu'ils appréhendent. On défend aux « uns les plaisirs, on ferme aux autres les chemins «de la fortune; on ôte à tous l'espérance de la « gloire, on étouffe enfin toute vigueur et tout cou- « rage sous des chaînes pesantes1; et cette servi- « tude de chaque particulier, on ose la nommer •'liberté publique! Mes amis, vous ne voulez pas '«que des hommes soient vos maîtres; et qu'im-r «porte d'être l'esclave des hommes ou des lois, « quand les lois sont plus tyranniques que ceux qui « les violent? Est-ce à nous à subir le joug de «quelques vieillards languissants? Croyez-vous que «la nature fasse les faibles pour l'auiorilé , et les « forts pour l'obéissance? Les faibles ne sont point « à plaindre dans la dépendance; mais les forts ne « la peuvent subir sans une insupportable violence. «Donnons à ce peuple quelque exemple qui le «réveille; donnons-lui, à notre tour, des lois «douces, déposées dans des mains fermes. Ne « craignez pas de le remuer jusqu'au fond, et n'allez « pas penser que le bonheur des nations dépende « de leur repos : les hommes ne haïssent point « d'être agités, et l'action leur est aussi bonne que
1 Variante : « On s'efforce d'anéantir le courage et u l'esprit de tous, en tenant sous des lois étroites leur u génie captif, »
SUR QUELQUES CARACTÈRES. 233 « nécessaire. Le repos n'est que la langueur des «corps politiques; les ambitieux, qui donnent le «mouvement à ces corps, sont au genre humain «< ce qu'est à chacun de nous la chaleur du sang , « qui distribue et retient la vie dans nos membres l. « L'activité ne se trouve point dans les caractères « modérés; le courage pour entreprendre n'est pas «naturel aux esprits doux; en un mot, il n'appar- « tient qu'aux ambitieux de commander. Il n'y a «pas d'état qui dure sous des maîtres sans action « et sans vigueur. »
Ainsi s'explique Clodius avec ses amis. Quand il est avec des personnes qui l'obligent à plus de retenue, il leur dit qu'on fait bien de réprimer le vice, mais qu'il faut avoir attention que le remède qu'on y apporte ne soit pas lui-même un plus grand mal. « La vertu, dit-il, est aimable par elle-même ; «que sert d'employer la force pour la persuader? «Toute violence est odieuse, quelque juste qu'en « soit le motif. Il faut faire sentir aux hommes «l'erreur des plaisirs, les dommages de l'oisiveté, « et l'utilité de la vertu; mais, au lieu de contenir «le mérite dans des bornes étroites, il faut l'ani- « mer par l'espérance de la gloire, et ne point «gêner son essor; car, pendant que la nature a
1 Variante : * Les ambitieux sont l'ame des corps poli- * tiques. »
23i ESSAI
«mis tant de diversité dans les esprits, dans les « goûts et dans les talents ; pendant que les moyens « des hommes sont divers, et leurs forces inégales, « vouloir les renfermer tous dans la même voie, et «les ranger à la même règle, ce n'est ni savoir «gouverner, ni se proportionner aux besoins et « aux intérêts de la république *. Tous les citoyens « ne peuvent être sages, et ceux mêmes qui sont nés «vertueux ne peuvent avoir toutes les vertus; est- « il juste de demander le courage à qui montre de « l'équité; ou un esprit exempt de passion , à qui «montre des talents sublimes? N'est-on pas trop k heureux que les vertus se partagent et se balan- « cent parmi les hommes, et faut-il prétendre qu'un « seul les réunisse? Ce n'est pas être aussi bon «qu'on le pense, de vouloir que tous les hommes « soient bons au même degré ; ce n'est pas être « sage, de vouloir réprimer toutes les folies , et ce « n'est pas être humain, de rendre les vertus trop « difficiles, ou de les établir par la force. On hait « les tyrans qui exigent un culte extérieur pour « leurs personnes , ou quelque soumission pour u leurs faiblesses ; mais sont-ils moins tyrans , ceux
1 Variante : « Voyez la diversité que la nature a mise
* entre les hommes : est-il juste d'assujettir à la même
* règle tant de différents caractères? Peut-on obliger tous « les hommes à marcher dans la même voie? «
SUR QUELQUES CARACTÈRES. 235 t< qui veulent tenir toutes les passions en captivité, « qui contraignent tous les plaisirs et tous les goûts ; «c qui , non contents d'opprimer le dehors des «hommes, veulent encore opprimer l'intérieur, et « dominer jusque dans les actions et les pensées «les plus secrètes? Y a-t-il, enfin, quelque humait nité à prosterner la nature humaine sous un joug « si rude l ? »
Tels sont les discours les plus modérés de Clodius; mais s'il se forme un parti dans la république qui ne tend rien moins qu'à sa ruine2, il excite les conjurés à l'avancer, et tâche d'étouffer leurs scrupules ou leurs remords. Il leur dit qu'il faut que tout change, que rien n'est stable , que le mouvement est une fatalité invincible; que les opinions, et les mœurs qui dépendent des opinions , les hommes en place, et les lois qui dépendent des hommes en place, les bornes des États et leur puissance, l'intérêt des Etats voisins, tout varie nécessairement : «Or, ajoute-t-il, il est impossible « qu'un État où tout varie , et qui voit tout varier «autour de lui, ne change pas à son tour de gou- «vernement; et, de tous ces changements inévi- « tables , il n'y en a aucun qui ne se fasse par la
1 Presque toutes ces idées se retrouvent, au moins en substance, dans les Maximes de Vauvenargues. — G.
2 II faudrait : «Qui ne tende à rien moins. « — G.
«force; car la séduction et l'artifice ne méritent « pas moins ce nom que la violence déclarée et «manifeste. Mes amis, coniinue-t-il , que tardez- « vous? que craignez-vous? Allez, l'éloquent l'em- « porte sur le discoureur, le courageux sur le faible, « et celui qui sait oser de grandes choses sur celui « qui n'a ni la hardiesse de les concevoir, ni la « force de les exécuter. N'appréhendez pas d'ail- « leurs que le peuple vous manque : je sais, comme « vous, que la coutume est tout, que tout peuple se «fait à sa condition et supporte patiemment les « choses qu'il trouve établies, comme nos esclaves, « nés dans l'opprobre, portent leurs fers sans mur- «mure; mais, si vous abattez la tyrannie, doutez- « vous que ce peuple, qui baise à présent sa chaîne, « ne s'accoutume bientôt de même à la liberté? Ce «peuple est avili; mais, mes amis, c'est le gouver- «nement qui forme le caractère des nations; c'est «le gouvernement qui a fait autrefois, à Carthage « tant de marchands, à Athènes tant d'orateurs, à « Lacédémone tant de guerriers ; changez avec moi «le nôtre, et tout sera changé. Si vous osez me « croire, nous formerons sur les ruines de l'ancienne « Rome un État nouveau, propre à faire de grands « citoyens dans tous les genres, favorable à tous les « plaisirs, secourable à toutes les vertus, et surtout « indulgent à toutes les passions. Quelle vaine «prudence pourrait donc arrêter vos desseins et
SUR QUELQUES CARACTÈRES. 237 « vos courages? Craindriez-vous tîe troubler la paix « de la pairie? Quelle paix, qui énerve les cœurs , « et qui avilit les âmes dans un misérable esclavage ! « Estimez-vous tant le repos? et la guerre est-elle «plus onéreuse que la servitude J ?»
Ainsi Clodius met tout en feu par ses discours séditieux, et cause de si grands désordres dans la république, qu'on ne peut y remédier que par sa perte 2.
1 Vauvenargues dit de même dans sa 21e Maxime : «La « guerre n'est pas si onéreuse que la servitude. » — G.
2 Voilà encore une de ces chimères dont se repaissait Cléon. (Voir plus haut, page 227.) Ce morceau, écrit vers 1740, est plein de singuliers pressentiments; la voix de la Révolution, qui devait éclater cinquante ans après, et que rien n'annonçait encore, y gronde déjà sourdement. M. Sainte-Beuve, devançant les années , et voulant, par hypothèse, marquer la place probable de Vauvenargues dans la Révolution, l'a mis à côté d'André Chénier; nous croyons que cette page, presque entièrement inédile , ajoutera à la pensée de l'éminent critique ; il y a ici tel mot qui dépasse de bien loin André Cliénier et qui va presque jusqu'à Saint-Just. Reconnaissons, d'ailleurs, que le discours de Clodius est plein de force et d'accent. Vauvenargues ne pouvait lire Tite-Live et Salluste dans leur langue ; je ne sais s'il les avait lus dans quelque traduction ; mais on peut dire hardiment que, dans cette harangue, il n'est pas loin d'eux. — G.
[les grands1.]
[Les grands remarquent à peine la misère, ïes mœurs, les talents, les vertus et les vices des autres hommes ; ils sont pour cela trop occupés d'euxmêmes. Ils n'aperçoivent même pas ce qui est sous leurs yeux; ils ne voient pas au delà de leurs parents, des gens en place, de leurs familiers, de leurs flatteurs, et de leurs domestiques; le genre humain se renferme pour eux dans ce petit cercle de gens qui leur appartiennent par leur dépendance , ou qui hantent les cours ; le reste leur
1 Cette pièce et les trois qui suivent sont d'une couleur plus générale , et montrent que Vauvenargues avait la noble curiosité et le coup d'oeil étendu des esprits supérieurs. On remarquera avec quel détachement philosophique le marquis de Vauvenargues parle des gens de qualité, dans un temps où les nobles ne faisaient pas encore bon marché de leur noblesse. On remarquera aussi les nuances différentes des trois premiers morceaux : Vauvenargues est sévère pour les grands , impitoyable pour les bourgeois; mais quand il arrive à la peinture de ces hommes déclassés, qui sont le rebut des sociétés, et dont, à ce moment- là, lui seul peut-être s'inquiétait p on sent que son cœur est ému d'une pitié profonde, en même temps que son esprit est saisi de tristesse et d'étonnement. — G.
SUR QUELQUES CARACTÈRES. 239 échappe , et ne peut exciter ni leur estime, ni leur compassion, ni même leur curiosité. Surtout, ils détournent la vue des misérables; comme ils n'ont jamais senti la pauvreté ni la douleur, ou ils n'y réfléchissent point, ou ils craignent d'être obligés d'y réfléchir. Ainsi , ils ont rarement assez d'esprit pour jouir de leur fortune, en la comparant à celle des autres hommes, et ils paraissent eux-mêmes se donner des bornes à plaisir. Ils sont aussi plus sujets à se corrompre, et on en voit peu qui soutiennent les espérances qu'ils avaient pu donner d'abord. Quelques-uns, pendant leur jeunesse, ont daigné descendre jusqu'au simple peuple ; la vivacité de leur ame et la chaleur de leur naturel leur faisaient alors surmonter les fiers et injustes préjugés de leur condition; ils étaient accessibles et populaires; comme on les considérait moins dans le monde, à cause de leur jeune âge, ils recherchaient plus vivement tous les suffrages, et ne regardaient pas encore la bonté et l'amour des hommes comme inutiles , ou au-dessous d'eux. Mais, à la fin, ils n'ont pu soutenir leur cœur aussi haut que leur rang ; ils se sont laissé prendre , à leur tour, par la flatterie et par l'éclat de leur fortune; à force de voir le mérite, dénué de bienset d'appui , réduit à rechercher leur protection , et à subir le joug pesant de leurs caprices, ils l'ont méprisé jusqu'au point de méconnaître ce qu'ils
2i0 ESSAI
lui devaient, et les avantages solides qu'ils auraient pu retirer de son commerce; enfin, dès qu'ils ont connu les privilèges de leur condition, ils ont dédaigné la vertu, et ils ont oublié jusqu'aux anciens services de leurs amis malheureux.]
[la bourgeoisie.]
[Il faut vivre avec tous les hommes dont on a besoin , mais c'est une erreur de chercher de la raison dans un état plutôt que dans un autre. La fatuité est chez les nobles, la grossièreté dans le peuple, et la bourgeoisie emprunte des deux. Quoi que j'aie pu dire ailleurs des gens du monde, je suis fort éloigné de leur préférer le tiers état; j'aime mieux une impudence naïve et une légèreté sans bornes, qu'une maladroite et impertinente imitatiou de ces deux vices. Si j'entre dans une maison bourgeoise, j'y trouve une vanité plus grossière, un ridicule plus affecté, une ignorance plus profonde, et une conversation plus ennuyeuse; les femmes y sont ou précieuses, ou sottes, ou caillettes, ou folles; les hommes y sont impolis, grands parleurs, pesants et copistes. S'il hante quelque homme de lettres dans une telle maison, on peut s'assurer que c'est un pédant travesti en petit-
SUR QUELQUES CARACTÈRES. 241 maitre; mais si les véritables cens de lettres n\ sont pas reçus, ou plutôt, s'ils dédaignent de s'y présenter, vous verrez avec quel mépris on parle d eux. Quelqu'un conte qu'un bel esprit a été mené à Vincennes; aussitôt plusieurs femmes disent à la fois que c'est à Bicêtre. On parle d'un poète qui honore son siècle, qui d'ailleurs est un homme riche, et qui ne vit point avec la bourgeoisie i • le fils d'un notaire royal dit froidement que c'est un homme qu'il faudrait chasser de Paris, et faire sonir d'une bonne maison par les fenêtres. Là revivent le vicomte de Jodelet, le marquis de Mascarille, et la comtesse d'Escarbagnas *; le fort de de la conversation chez ces bourgeois, c'est de louer des sottises, de répéter de fausses nouvelles de citer des hommes en place, et surtout de parler des gens de qualité et d'énumérer leurs titres On fait adroitement entrer dans le discours le nom detous les grands seigneurs que l'on connaît de vue et les femmes n'ont point de honte de nommer quelques jeunes gens de la cour qu'elles n'ont jamais aperçus que dans la rue, ou à la promenade Quelquefois, à propos d'un mariage ou d'un convoi funèbre, on fait la généalogie des grandes maisons; on demande quelle est la sœur du duc de Biron ,
1 H s'agit ici de Voltaire; l'allusion est évidente. * Personnages de Molière.
VAUVEIURGUES. H. ,«
et, comme les uns prétendent que c'est madame de Bonnac, les autres madame de Bonneval , on s'évertue et l'on s'échauffe là-dessus, jusqu'à ce qu'il entre un homme de qualité qui , venant solliciter son rapporteur pour une affaire , met fin à la dispute; chacun fait un grand salut, personne n'ose plus parler de condition, et les plus glorieux ne disent mot.]
[les bas-fonds.]
[Il se trouve des hommes qui ont pris le crime comme un métier; qui, caches au fond des grandes villes, y composent comme un peuple à part, vivant sans règle , sans frein, sans crainte des Dieux; sur qui l'honneur ne peut plus rien, en qui ne reste aucun sentiment de honte ou d'humanité; malheureux que l'attrait du mal a entièrement abrutis, que la misère et le goût du plaisir ont voués dès leur enfance à l'infamie , et qui ne semblent être sur la terre que pour la perte ou pour l'effroi des autres hommes. Qui pourrait croire que ces misérables soient attachés aux obscures pratiques de leur vie, et à leur ténébreuse dépravation? On leur dirait : Voulez-vous être bons, sortir de votre misère, et mener une vie moins troublée? ils abuseraient de
SUR QUELQUES CARACTÈRES. 243 ce support et de cette compassion, mais ils ne changeraient point. Nés dans la pauvreté, l'habitude les a dès longtemps endurcis contre tous les traits du malheur, et ils supportent sans peine les extrémités les plus dures. On soupçonne à peine les excès où peuvent venir ces misérables, que les gens de bien redoutent, et qu'ils ne connaissent pas quoiqu'ils vivent à côté d'eux; mais ceux que la curiosité ou la pitié ont mis dans ces tristes secrets, ne peuvent voir sans étonnement de si étranges désordres, de si profondes misères, et de si funestes courages. ]
[inconstance des hommes.]
[Qui pourrait dire les changements que la réflexion, l'expérience, la prospérité ou les disgrâces apportent d'ordinaire dans l'esprit et dans les mœurs des hommes? Si vous avez passé quelques années loin de ceux que vous connaissiez, n'espérez pas de les retrouver les mêmes : celui qui vous aimait, vous a oublié et ne vous estime plus peut-être; celui que vous aimiez et que vous estimiez vous-même, ne mérite plus ni amitié ni estime. Il est vrai qu'il y a ua petit nombre cl hommes qui ne varient point, qui, tels on les a
vus dans leur jeunesse, vains, dissipés, dissolus, emportés, sans pudeur et sans gravité, tels on les retrouve dans la force ou dans le déclin de l'âge ; mais la plupart changent, les uns pour le bien, les autres pour le mal. Celui-ci, que vous aviezcru de peu de sens et de conduite , est devenu raisonnable et sage , et la prospérité l'a rendu meilleur; j'en ai vu à qui l'intérêt avait enseigné la prudence, la justice et l'honnêteté qui n'étaient point dans leur fonds; ils étaient revenus des fautes de leur premier âge ; ils s'étaient presque persuadé à eux-mêmes que les vertus qu'ils pratiquaient par ostentation leur étaient naturelles. D'autres, au contraire , étaient nés bons et droits, qui ont quitté, depuis, les sentiers et les engagements de leurs beaux jours; une fausse philosophie les a séduits, la mauvaise fortune les a aigris , et l'injustice et la dureté du monde les a achevés; ils ont trompé ceux qui se fiaient à la bonne réputation de leur jeunesse; ils se sont lassés de la vertu dans l'infortune, et le temps a emporté leur courage avec leurs espérances. Le changement est la loi des hommes, comme le mouvement est la loi de la terre.]