‹ Œuvres moralesChapitre 55 sur 90 · CLÈON, OU LA FOLLE AMBITION · texte numérisé non relu

CLÈON, OU LA FOLLE AMBITION

Cléon, dévoré d'ambition, et plus passionné que prudent, a passé sa jeunesse dans l'obscurité, entre la vertu et le crime. Vivement occupé de sa fortune avant de se connaître, et plein de projets chimériques dès l'enfance, il se repaissait de ces songes dans un âge mûr; son naturel ardent et mélancolique ne lui permettait pas de se distraire de cette sérieuse folie. Il comprenait à peine que les autres hommes pussent être touchés par d'autres biens; et, s'il voyait des gens qui allaient à la campagne dans l'automne pour jouir des présents de la nature, il ne leur enviait ni leur gaieté, ni leur bonne chère,

ni leur liberté, ni leurs plaisirs. Pour lui, il ne se promenait point, il ne chassait point, il ne faisait nulle attention au changement des saisons, et le printemps n'avait à ses yeux aucune grâce. S'il allait quelquefois à la campagne, c'était pendant la plus grande rigueur de l'hiver, afin d'être seul, et de méditer plus profondément quelque chimère. Il était triste, inquiet, rêveur, extrême dans ses espérances et dans ses craintes, immodéré dans ses chagrins et dans ses joies; peu de chose abattait son esprit violent, et les moindres succès le relevaient. Si quelque lueur de fortune le flattait de loin, alors il devenait plus solitaire, plus distrait et plus taciturne; il ne dormait plus, il ne mangeait point; la joie consumait ses entrailles, comme un feu ardent qu'il portait au fond de lui-même. Il avait cette fierté tendre d'une amc timide, qui ne veut avouer ni sa défaite, ni ses espérances, ni la vanité de ses vœux; qui dissimule dans un long silence les injures et les faveurs de la fortune, trop faible également pour vaincre et pour produire les agitations de son cœur, et les témérités de son courage. Ainsi, les soucis et les espérances le tenaient également aliéné; sa cruelle et triste ambition dévorait la fleur de ses jours; et, dans sa plus grande jeunesse, si quelqu'un, trompé par son âge, essayait de le divertir et d'ouvrir son ame à la joie, il sentait aussitôt en lui je ne sais quelle humeur chagrine et

SUR QUELQUES CARACTÈRES. 229 hautaine, qui inspirait de la retenue, et qui repoussait le plaisir. A celte ambition effrénée il joignait quelque humanité et quelque bonté naturelle. Ayant rencontré à Venise un Français l autrefois trèsriche, alors misérable et proscrit, le cœur de Cléon fut ému; et comme il venait de gagner deux cents ducats à un sénateur, il dit en lui-même : // riy a quune heure que je ri avais pas besoin de cet argent ; et il le donna aussitôt à ce réfugié, avec des paroles plus touchantesque le bienfait lui-même. Celuici, pénétré d'un procédé si généreux, ne pouvait retenir quelques larmes, et il racontait sans déguisement à son bienfaiteur les fautes et les erreurs de sa jeunesse; mais Cléon, qui écoutait en silence, comme quelqu'un qui cherche une ressource à une fortune si déplorable, s'écrie tout à coup d'un air inspiré : ci Auriez-vous le courage de tuer un « homme dont la mort importe à l'État et pourrait <i finir vos misères?» L'étranger pâlit, et Cléon, qui observait alors son visage : « Je vois bien, mon « ami, que la seule pensée du crime vous effraye ; je « vous estime plus de cette délicatesse dans une si « grande adversité, que je n'eslime toutes les vertus « d'un homme heureux. Vous êtes humain dans la «pauvreté, et vous préférez l'innocence à la for- « tune; puissiez-vous fléchir sa rigueur! Allez, vous

1 Valante ; « Un Suédois. ■

« n'êtes pas si malheureux qu'on peut le croire. » En achevant ces mots, il le quitta brusquement, et partit de Venise sans l'avoir revu, laissant cet étranger dans une grande incertitude de ses sentiments , qui n'étaient pas même connus de ses plus intimes amis l ; car la médiocrité de sa fortune l'ayant obligé de cacher l'étendue de son ambition et la violence de ses désirs, son sérieux ardent et austère passait pour sagesse, son inquiétude pour curiosité , et sa rêverie opiniâtre pour indifférence, tant les hommes sont peu capables de se concevoir les uns les autres2! Tels étaient l'esprit et les sentiments de Cléon. On raconte qu'étant attaqué dans la force de son âge d'une maladie de langueur, et sentant la mort approcher, il se repentit de n'avoir point assez aimé la vertu, qui l'aurait consolé de ses disgrâces, et l'aurait rendu supérieur à sa fortune; il avoua que l'ambition

1 Variante : « Ses amis ne pénétraient point le profond « secret de son coeur. »

2 Dans une autre version de ce Caractère, Vauvenargues ajoute ici , au portrait de Cléon , toutes les qualités d'esprit qu'il a mises ensuite sous le nom d'Egée (voir plus loin) ; or, si dans la pensée première de Vauvenargues , Egée et Cléon n'étaient qu'un seul et même personnage , et si , comme on n'en peut douter d'ailleurs , Egée n'est autre que Vauvenargues lui-même , la conclusion est facile à tirer — G.

SUR QUELQUES CARACTÈRES. 231 avait fait de lui, non-seulement le plus malheureux, mais le plus insensé de tous les hommes; qu'il ne regrettait point l'autorité et les richesses que l'aveugle fortune dispense au hasard, qui coûtent des soins, des soucis et des remords ; mais qu'il regrettait la bonté, la sincérité, la sagesse, qu'il pouvait cultiver sans peine dans la pauvreté, et qui l'auraient suivi jusqu'au tombeau.

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