MIDAS, OU LE SOT QUI EST GLORIEUX
Le sot qui a de la vanné est l'ennemi-né des talents. S'il entre dans une maison où il se irouve un homme d'esprit , et si la maîtresse du logis lui fait l'honneur de le lui présenter, Midas le salue légèrement, et ne répond point. Si l'on ose louer en sa
1 Ici commencent les portraits qui se rapportent plus particulièrement à la période littéraire de la vie de Vauvenargues. — G.
présence le mérite qui n'est pas riche1, il s'assied auprès d'une table , et compte des jetons ou mêle des cartes sans rien dire. Lorsqu'il paraît un livre dans le monde qui fait quelque bruit, Midas jette d'abord les yeux sur la fin , puis sur le milieu du livre ; ensuite il prononce que l'ouvrage manque d'ordre, et qu'il n'a jamais eu la force de l'achever. On parle devant lui d'une victoire que le héros du Nord2 a remportée sur ses ennemis; et, sur ce qu'on raconte des prodiges de sa capacité et de sa valeur, Midas assure positivement que la disposition de la bataille a été faite par M. de Rottembourg , qui n'y était pas, et que le prince s'est tenu caché dans une cabane , jusqu'à ce que les ennemis fussent en déroute. Un homme, qui a été à cette action, l'assure qu'il a vu charger le Roi à la tête de sa maison; mais Midas répond froidement qu'on ne peut rien attendre de bon , et qu'on ne verra jamais que des folies , d'un prince qui fait des vers, et qui est l'ami de Voltaire3.
1 Variante : « Si cet homme d'esprit ne s'en va pas, et « qu'il attire, au contraire, l'attention à lui » , Midas s'assied, etc.
2 Nom que Voltaire a souvent employé pour désigner Frédéric le Grand. La bataille dont il s'agit ici est, sans doute, celle de Friedberg, gagnée par Frédéric, le 4 juin 1745, sur le prince Charles de Lorraine. — B.
3 Variante : « Il ne peut entrer dans sa tête qu'un