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LACON, OU LE PETIT HOMME

Je pourrais nommer d'autres hommes qui ne méprisent pas les lettres comme celui-ci, mais qui leur font plus de tort : ce sont ceux qui les cultivent avec peu de goût et avec un esprit très-limité. Lacon ne refuse pas son estime à tous les auteurs ; il y a même beaucoup d'ouvrages qu'il admire, et tels sont les vers de La Motte, Y Histoire romaine de Rollin *, les Allégories de Dracon 2, le traité du Vrai mérite, qu'il préfère, dit-il, à La Bruyère , et beaucoup d'autres ouvrages semblables, qui sont à

« prince qui aime les arts , et qui honore de quelque «bonté ceux qui les cultivent, soit capable de concevoir « de grandes choses et de les exécuter avec sagesse. »

1 Rollin (Charles), né à Paris le 30 janvier 1661 , fut d'abord destiné à suivre la profession de son père, qui était coutelier; un moine le fit placer au collège du Plessis, dont Gobinet était alors principal. Rollin devint professeur, puis recteur de l'Université, et mourut à Paris le 14 septembre 1741. — B.

2 Vauvenargues n'a pas prononcé le nom de J. B. Rousseau, pour ne pas choquer l'admiration générale dont ce potlte était alors en possession ; mais il est évident que c'est lui qu'il désigne sous ce pseudonyme. (Voir ci-dessus, dans les Réflexions critiques sur quelques poètes, le morceau intitulé /. B. Rousseau, pages 76 et suiv.) — G.

peu près à sa portée. Adorateur superstitieux de tous les morts qui ont eu quelque réputation, il met ilans la même classe Bossuet et Flécliier, et croit faire honneur à Pascal de le comparer à Nicole, dont il a lu les Essais avec une patience tout à fait chrétienne. C'est une licence effrénée, devant son petit tribunal, de trouver des défauts à Pélisson1, et de ne pas mettre Patru2 ou Chapelle3 au rang des grands hommes. Il soutient qu'après Jîayle et Fontenelle , l'abbé Desfontaines est le meilleur écrivain que nous ayons eu. On n'attaque point un auteur médiocre, que les gens de celte espèce ne se sentent atteints du même coup , et qu'ils ne demandent justice. Ils vantent, ils ap-

1 Pélisson' - Fontanier (Paul) , né à Béziers en 1624, mourut à Versailles le 7 février 1693. Écrivain élégant et facile, il a droit surtout à l'admiration de la postérité pour son généreux dévouement envers le malheureux Fouquet, dont il partagea la disgrâce. — B.

2 Patru (Olivier), surnommé le Çuintilien français r naquit à Paris en 1604, et mourut dans la même ville le 16 janvier 1681. Boileau , Racine, et les plus célèbres de -ses contemporains, le consultaient souvent, et le regardaient comme l'oracle du goût. — B.

3 Chapelle (Claude-Emmanuel Luillier) , surnommé Chapelle, parce qu'il était né , en 1616 . dans le village de <;e nom, entre Paris et Saint-Denis, mourut à Paris en •septembre 1681. Ses productions portent l'empreinte de *on caractère, à la fois souple , fier, plaisant et malin. — B*

SUR QUELQUES CARACTÈRES. 249 puient , ils défendent tous ceux des auteurs contemporains que le public réprouve; ils se liguent avec eux, et protestent contre le petit nombre des habiles; ils ne peuvent comprendre les grands hommes, et beaucoup moins les aimer; des âmes si petites et si envieuses ne peuvent atteindre à sentir le grand, et elles ne se passionnent que pour les choses ou les personnes qui sont dans la sphère de leurs sentiments. Avons-nous un auteur célèbre qui soutient chez les étrangers l'honneur de nos lettres, à peine le connaissent-ils, quelques-uns ne l'ont jamais vu, et cependant ils le haïssent avec fureur. Le bruit se répand qu'il compose une tragédie l ou une histoire; ils annoncent au public que cet ouvrage sera ridicule ; ils l'attendent avec impatience pour en relever les défauts : paraît -il, ils courent les rues pour le décrier dans le peuple; ils ramassent toutes les critiques qu'on en vend au pont Neuf, à la porte des Tuileries, au Palais- Royal ; ils conservent précieusement tous les libelles qu'on a faits depuis trente ans contre cet auteur ; ils les trouvent remplis de sel et de bonne plaisanterie; il n'y a point de si vile brochure, oubliée en naissant des autres hommes , qu'ils

1 L'auteur veut ici parler de Voltaire et de la tragédie de Sémirmmis. Voyez, au tome III, la lettre à Voltaire, datée de Paris , lundi matin , mai 1746. — B.

n'achètent et qu'ils n'estiment beaucoup, dès qu'elle attaque et calomnie un homme trop illustre. C'est par un effet de la même humeur qu'ils frondent la musique de Rameau , et qu'ils applaudissent toute autre : parlez - leur des Indes galantes, ou de l'opéra de Dardanus, ils chantent un morceau de Tancrède, ou d'un opéra de Mouret; ils n'épargnent pas même les acteurs qui ont succédé à Murer, à Thévenard , etc., qui remplissent sur nos théâtres les premiers rôles; et Poirier ne paraît jamais, qu'ils ne battent longtemps des mains , pour faire de la peine à Jélyotte : tant il est difficile de leur plaire dès qu'on prime en quelque art que ce puisse être!

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