‹ Œuvres moralesChapitre 67 sur 90 · COTIN, OU LA FAUSSE GRANDEUR · texte numérisé non relu

COTIN, OU LA FAUSSE GRANDEUR

Cotin se pique d'avoir le goût mâle , de n'aimer que les pensées imposantes, et de ne sentir que les grandes choses, parce qu'il est petit et vain. Il affecte de mépriser l'éloquence de l'expression et même la justesse des pensées, qui, à ce qu'il dit quelquefois, ne sont point essentielles au sublime. Il ignore que le vrai génie ne se caractérise, en quelque sorte, que par l'expression2, qui, seule à peu près, établit les différences entre les écrivains. La seule éloquence qui lui plaise, c'est l'ostentation et l'enflure, et il réclame3 ces vers pompeux, dans

1 Dans le manuscrit autographe que nous avons suivi pour nos précédentes éditions, ce Caractère a pour soustitre : ou le bel esprit. La version nouvelle donnée par M. Gilbert étant plus complète, nous la suivons. — B.

2 Vauvenargues entend, d'ordinaire, par expression, ce que nous entendons par le terme plus général de style. — G.

3 Dans le manuscrit, on lit il réclame; si l'auteur n'a pas voulu dire il déclame , il donnait au verbe réclamer une autre acception que celle reçue de nos jours. Il lui fait signifier, il dit une seconde fois, il répète. — K. Nous croyons que Vauvenargues a dit exactement ce qu'il vou~

SUR QUELQUES CARACTÈRES. 271 ces magnifiques tirades qu'on a lant vantées autrefois :

Serments fallacieux, salutaire contrainte, Que m'imposa la force, et qu'accepta ma crainte ; Heureux déguisements d'un immortel courroux, Vains fantômes d'Etat, évanouissez-vous!

Et vous, qu'avec tant d'art cette feinte a voilée , Recours des impuissants , haine dissimulée, Digne vertu des rois, noble secret de cour, Eclatez, il est temps, et voici votre jour !

(Corneille, Rodogune , acte II, scène 1.)

Cotin ne se lasse pas d'admirer ces nobles déclamations ; mais il n'a point d'attention pour ces vers plus simples et plus grands de la même Cleopâtre :

Il m'imposa des lois, exigea des serments,

Et moi, j'accordai tout, pour obtenir du temps;

Le temps est un trésor plus grand qu'on ne peut croire ;

J'en obtins...

( Scène suivante. )

Tout ce qui n'est pas gigantesque paraît petit à Cotin. Il convient qu'il y a de bonnes choses dans

lait dire, et qu'il emploie le mot comme on l'employait sans doute de son temps. On dirait aujourd'hui : Il se reclame de ces vers. — G.

272 ESSAÎ

Racine, mais il assure que dans Athalie , le grand prêtre, après avoir instruit Joas de sa naissance, fait une espèce de capucinade, quand il ajoute :

O mon fils , de ce nom j'ose encor vous nommer, Souffrez cette tendresse, et pardonnez aux larmes Que m'arrachent pour vous de trop justes alarmes. Loin du trône nourri, de ce fatal honneur, Hé!as ! vous ignorez le charme empoisonneur; De l'absolu pouvoir vous ignorez l'ivresse, Et des lâches flatteurs la voix enchanteresse. Bientôt ils vous diront que les plus saintes lois, Maîtresses du vil peuple , obéissent aux rois ; Qu'un roi n'a d'autre frein que sa volonté même, Qu'il doit immoler tout à sa grandeur suprême; Qu'aux larmes , au travail , le peuple est condamné , Et d'un sceptre de fer veut être gouverné ; Que s'il n'est opprimé, tôt ou tard il opprime : Ainsi, de piège en piège, et d'abîme en abîme, Corrompant de vos moeurs l'aimable pureté, Us vous feront enfin haïr la vérité, Vous peindront la vertu sous une affreuse image; Hélas! ils ont des rois égaré le plus sage. Promettez sur ce livre, et devant ces témoins, Que Dieu sera toujours le premier de vos soins; Que, sévère aux méchants, et des bons le refuge, Entre le pauvre et vous, vous prendrez Dieu pour juge ; Vous souvenant, mon fils, que, caché sous ce lin, Comme eux, vous fûtes pauvre, et, comme eux, orphelin. (Racine, Athalie, acte IV, scène 3.)

Pour sentir la beauté et la tendresse de tels vers,

il faudrait avoir des entrailles; mais l'heureux Colin n'a point d'ame, et met la grandeur dans l'esprit; il sait admirer des sentences et des antithèses, même hors de leur place; mais il ne connaît ni la force, ni les mouvements des passions, ni leur désordre éloquent, ni leurs hardiesses, ni ce sublime simple qui éclaire sans éblouir, et qui saisit d'autant plus, qu'il cache la hauteur de son essor sous les expressions les plus naturelles. Cependant, la folie de Cotin est de croire qu'il a le goût juste et des connaissances universelles; il se vante de posséder toutes les littératures, et il fait des parallèles d'auteurs français avec des auteurs étrangers qu'il n'entend point; il veut aussi faire penser qu'il possède toutes les langues; il n'estime pas que quelqu'un qui les ignore puisse avoir l'esprit étendu, et il croirait volontiers qu'Homère savait le latin. Les hommes de ce caractère n'admirent dans un écrivain que l'ostentation et le faste dont ils sont eux-mêmes remplis ; trompés par de fausses lueurs et par la sécheresse de leur cœur, ils n'ont point d'égard au pouvoir et au charme du sentiment. Ils chargent leur mémoire d'un amas de connaissances inutiles; ils confondent l'érudition et l'étalage avec l'étendue du génie , et ils aiment les sciences abstraites, parce qu'elles sont épineuses et supposeut un esprit profond. Partisans, par vanité, de tous les arts, ils parlent avec la même emphase d'un

VAUVENVRGUES. II. jg

statuaire, qu'ils pourraient parler de Milton; tous ceux qui ont excellé dans quelque genre reçoivent de leur bouche les mêmes éloges; et, si le métier de danseur s'élevait au rang des beaux-arts, ils diraient de quelque sauteur : ce grand homme, ce grand génie , et ils l'égaleraient à Homère, à Démosthènes et à Voltaire l.

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