‹ Œuvres moralesChapitre 74 sur 90 · PASCAL ET FÉNELON · texte numérisé non relu

PASCAL ET FÉNELON

FÉNELON

Dites-moi , je vous prie, génie sublime, ce que vous pensez de mon style?

Il est enchanteur, naturel, facile, insinuant. Vous avez peint les hommes avec vérité, avec feu et avec grâce l : les caractères de votre Télémaque sont très-variés; il y en a de grands, et même de forts, quoique ce ne fût point votre étude de les faire tels. Vous ne vous êtes point piqué de rassembler en peu de mots tous les traits de vos caractères; vous

1 Voyez ci-dessus, p. 103, le Ier Fragment (Sur les Orateurs). — B.

avez laissé courir votre plume, et donné un libre

essor à votre imagination vive et féconde.

FÊKELON.

J'ai cru qu'un portrait rapproché annonçait trop il art. Il ne m'appartenait point d'être en même temps concis et naturel; je me suis borné à imiter la naïveté d'une conversation facile où l'on présente, sous des images différentes, les mêmes pensées, pour les imprimer plus vivement dans l'esprit des hommes.

Cela n'a pas empêché qu'on ne vous ait reproché quelques répétitions; mais il est aisé de vous excuser 1. Vous n'écriviez que pour porter les hommes à la vertu et à la piété; vous ne croyiez point qu'on pût trop inculquer de telles vérités , et vous vous êtes trompé en cela; car la plupart des hommes ne lisent que par vanité et par curiosité; ils n'ont aucune affection pour les meilleures choses, et ils s'ennuient bientôt des plus sages instructions.

FÊNELON.

J ai eu tort, sans doute, de plusieurs manières; j'avais fait un système de morale; j'étais comme tous les esprits systématiques, qui ramènent sans cesse toutes choses à leurs principes.

1 Voyez ci-dessus, p. 110, le IVe Fragment (SurFenelon). — R.

J'ai fait un système tout comme vous, et, en voulant ramener à ce système toutes choses, je me suis peut-être écarté quelquefois de la vérité, et on ne me l'a point pardonné.

F EN EL ON

Au moins, ne s'est-il trouvé encore personne qui n'ait rendu justice à votre style. Vous aviez joint à la naïveté du vieux langage une énergie qui n'appartient qu'à vous, et une brièveté pleine de lumière; vos images étaient fortes, grandes et pathétiques. Mais ce qu'il y a eu d'éminent en vous, ce en quoi vous avez surpassé tous les hommes, c'est dans l'art de mettre chaque chose à sa place, de ne jamais rien dire d'inutile, de présenter la vérité dans le plus beau jour qu'elle pût recevoir, de donner à vos raisonnements une force invincible, d'épuiser en quelque manière vos sujets sans être jamais trop long, et enfin de faire croître l'intérêt et la chaleur de vos discours jusqu'à la fin. Aussi Despréaux a-t-il dit que vous étiez également audessus des Anciens et des modernes, et beaucoup de gens sensés sont persuadés que vous aviez plus de génie pour l'éloquence que Démosthènes 1.

1 Voyez ci-dessus, p. Il I, le Ve Fragment (Sur Pascal et Bossuet). — B.

Vous me surprenez beaucoup; je n'ai vu encore personne qui ait égalé les modernes aux Anciens pour l'éloquence.

FÈNELON.

Connaissez-vous la majesté et la magnificence de Bossuet? croyez-vous qu'il n'ait pas surpassé, au moins en imagination, en grandeur et en sublimité, tous les Romains et les Grecs? Vous étiez mort avant qu'il parût dans le monde1; et vous n'avez point vu ces Oraisons funèbres admirables où il a égalé peut-être les plus grands poètes, et par cet enthousiasme singulier dont elles sont pleines , et par cette imagination toujours renaissante qui n'a été donnée qu'à lui , et par les grands mouvements qu'il sait exciter, et, enfin, par la hardiesse de ses transitions, qui, plus naturelles que celles de nos odes, me paraissent aussi surprenantes et plus sublimes.

J'ai encore ouï parler ici avec estime de son Discours sur l'Histoire universelle.

i Pascal (Biaise), né à Clermont en Auvergne, le 19 juin 1623, mourut à Paris le 19 août 1662. — Bossuet (Jacques-Bénigne), naquit à Dijon, le 27 septembre 1G27, et mourut à Meaux, le 12 avril 1704. — B.

FÈNELON.

C'est peut-être le plus grand tableau qui soit sorti de la main des hommes; mais il n'est pas si admirable dans tous ses ouvrages. Il a fait une Histoire des variations qui est eslimable; mais si vous aviez traité le même sujet, vous auriez réduit ses quatre volumes à un seul, et vous auriez combattu les hérésies avec plus de profondeur et plus d'ordre; car ce grand homme ne peut vous être comparé du côté de la force du raisonnement et des lumières de l'esprit; aussi a-t-il fait une foule d'autres ouvrages que vous n'auriez pas même daigné lire. C'est que les plus grands génies manquent tous par quelque endroit; mais il n'y a que les petits esprits qui prennent droit de les mépriser pour leurs défauts.

Tout ce que vous me dites me paraît vrai; mais permettez-moi de vous demander ce que c'est qu'un certain évêque qu'on a égalé à Bossuet pour l'éloquence.

FÈNELON.

Vous voulez parler sans doute de Fléchier ' ;

1 Fléchier (Esprit), né le 10 juin 1632, à Pernes, petite ville du diocèse de Carpentras, devint en 1687 évêque de Nîmes, et mourut à Montpellier le 16 février 1710. — B.

c'est un rhéteur qui écrivait avec quelque élégance, qui a semé quelques fleurs dans ses écrits, et qui n'avait point de génie. Mais les hommes médiocres aiment leurs semblables, et les rhéteurs le soutiennent encore dans le déclin de sa réputation.

N'y a-t-il point sous le beau règne de Louis XÎV d'autre écrivain de prose, de génie?

FÊNELON.

C'est un mérite qu'on ne peut refuser à La Bruyère *. Il n'avait ni votre profondeur, ni l'élé-

1 Une note inexacte, mise sur le catalogue de la Bibliothèque du Roi, par le conservateur Nicolas Clément, note reproduite en 1729 par l'abbé d'Olivet, dans son Histoire de l'Académie françoise , a fait maintenir, jusqu'en 1867 , Dourdan ou ses environs comme lieu de naissance de La Bruyère.

M. Jal , dans le précieux ouvrage qu'il a publié sous le titre de Dictionnaire critique de biographie et d'histoire, 1 vol. in-8°, Paris, H. Pion, 1867, a donné l'acte authentique qui rétablit et le lieu et la date de la naissance de l'auteur des Caractères.

Voici cet acte , extrait des Registres de la paroisse de Saint-Christophe dans la Cité, près de Notre-Dame :

« Le jeudi dix-septiesme aoust 1645 , a été baptisé Jehan , "fils de noble homme Loys de la Brière (sic), controlleur « des rentes de la ville de Paris;

* Et de demoiselle Elisabeth Hamouyn, ses père et mère,

vation de Bossuet, ni les grâces que vous me trouvez ; mais il était un peintre admirable.

En vérité, ce nombre est bien petit; mais le génie est rare dans tous les temps et dans tous les genres : on a vu passer plusieurs siècles sans qu'il parut un seul homme d'un vrai génie.

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