‹ Œuvres moralesChapitre 75 sur 90 · MONTAGNE ET CHARRON · texte numérisé non relu

MONTAGNE ET CHARRON

CHARRON

Expliquons-nous, mon cher Montagne1, puisque nous le pouvons présentement. Que vouliez-vous

«lequel a esté tenu et eslevé sur les saints fonts baptis- « maux de St Xp(isto)phe par noble Jean de la Brièrc « (parain) ; la maraine fut dame de Geneviefve du Boys , t espouse de M. Daniel Hamouyn ; et ont signé : De La. «Bruyère. — De La Bruyère. G. Du Bois. *

1 Montagne (Michel de) , plus souvent désigné sous le nom de Montaigne, naquit au château de ce nom, dans le Périgord, le 8 février 1538, de Pierre Ëyquem, écuyer, seigneur de Montagne, maire de la ville de Bordeaux. Nous avons de lui le livre admirable qu'il a publié sous le modeste titre d'Essais. Il mourut le 15 septembre 1592. — B.

insinuer quand vous avez dit : Plaisante justice quune rivière ou une montagne borne ! Vérité au delà des Pyrénées, erreur au deçà l ? Avez-vous prétendu qu'il n'y eût pas une vérité et une justice réelle?

MONTAGNE

J'ai prétendu, mon cher ami2, que la plupart des lois étaient arbitraires, que le caprice des hommes les avait faites, ou que La violence les avait imposées; ainsi, elles se sont trouvées fort différentes selon les pays, et quelquefois très-peu conformes aux lois de l'équité naturelle. Mais, comme il n'est pas possible que l'égalité se maintienne parmi les hommes, je prétends que c'est justement qu'on soutient les lois de son pays , et que c'est à bon titre qu'on en fait dépendre la justice. Sans

1 L'auteur cite inexactement ici les paroles de Pascal. Voyez ses Pensées, Article IV, § iv, tome Ier, p. 163, édition du Prince Impérial. Montaigne, de qui Pascal a emprunté cette idée , s'est servi des expressions suivantes :

• Quelle bonté est-ce que ie voyois hier en cresdit , et

• demain ne l'estre plus? Quelle vérité est-ce que ces « montagnes bornent? Mensonge au monde qui se tient

• au delà. » (Essais , liv. II, chap. xii, tome II, p. 507, édition Charpentier, 1870.)

2 Charron (Pierre), auteur du livre de la Sagesse , fils du libraire Thibault Charron , naquit à Paris en 1541, et mourut subitement d'apoplexie en lf;03. — D.

cela, il n'y aurait plus de règle dans la société, ce qui serait un plus grand mal que celui des particuliers lésés par les lois.

CHARRON

Mais, dites-moi, parmi ces lois et ces coutumes différentes, croyez-vous qu'il s'en trouve quelquesunes de plus conformes à la raison et à l'équité naturelle que les autres?

MONTAGNE

Oui, mon ami, je le crois; et cependant je ne pense pas que ce fût un bien de changer celles qui paraissent moins justes; car, en général, le genre humain souffre moins des lois injustes que du changement des lois; mais il y a des occasions et des circonstances qui le demandent.

CHARRON

Et quelles sont ces circonstances où l'on peut justement et sagement changer les lois?

MONTAGNE

C'est sur quoi il est difficile de donner des règles générales; mais les bons esprits, lorsqu'ils sont instruits de l'état d'une nation, sentent ce que l'on peut et ce qu'on doit tenter; ils connaissent le génie des peuples, leurs besoins, leurs vœux, leur puissance, ils savent quel est l'intérêt général et

dominant de l'État; ils règlent là-dessus leurs entreprises et leur conduite.

CHARRON

11 faut avouer qu'il y a bien peu d'hommes assez habiles pour juger d'un si grand objet; peser les fruits et les inconvénients de leurs démarches, et embrasser d'un coup d'œil toutes les suites d'un gouvernement qui influe quelquefois sur plusieurs siècles, et qui est assujetti, pour son succès, à la disposition et au ministère des États voisins.

MONTAGNE

C'est ce qui fait, mon cher Charron , qu'il y a si peu de grands Rois et de grands ministres.

CHARRON

S'il vous fallait choisir entre les hommes qui ont gouverné l'Europe depuis quelques siècles , auquel donneriez-vous la préférence?

MONTAGNE

Je serais bien embarrassé1. Charles - Quint ,

1 On est étonné de ne pas rencontrer dans cette liste de souverains et de ministres les noms de Sully et de Henri IV, dont les principes de gouvernement étaient par leur sagesse et leur simplicité si conformes à la raison et à la justice. On ne trouve pas dans ce dialogue tout ce qu'on pouvait attendre des deux philosophes introduits comme

Louis XII, Louis XIV, le cardinal tle Richelieu, le chancelier Oxensticrn * , le duc d'Olivarès2, Sixte-Quint et la reine Elisabeth, ont tous gouverné avec succès et avec gloire, mais avec des principes, des moyens et une politique différente.

CHARRON

C'est que l'Etat, la puissance, les mœurs, la religion, etc., des peuples qu'ils gouvernaient, diffé-

interlocuteurs. En général, les idées de Vauvenargues sur la politique ne sont ni étendues ni arrêtées. Il n'est vraiment supérieur que lorsqu'il traite de la morale et de la haute littérature , et c'est sans doute un assez beau partage. — S.

1 Oxenstiern [Axel), grand chancelier de Suède, premier ministre du roi Gustave-Adolphe, naquit en 1583, et mourut à l'âge de soixante et onze ans, en 1654. La mort de Gustave-Adolphe, tué h la bataille de Lutzen en 1632, laissa reposer sur lui tout le fardeau des affaires : il déploya dans cette circonstance difficile un caractère qui l'a placé au rang des plus grands hommes d'Etat. — B.

2 Olivarès {Gaspard de Guzman , comte d') , duc de San-Lucar, naquit à Rome, où son père était ambassadeur d'Espagne auprès du pape Sixte-Quint. L'inflexibilité de son caractère le fit comparer à Néron. Très-jeune encore, il étudiait alors dans l'université de Salamanque, il laissa échapper un mot qui suffit à lui seul pour peindre son caractère ambitieux. J'apprends ici , dit-il à son cousin qui étudiait avec lui , j'apprends à gouverner le royaume, me destinant à guider un jour les Rois. — B.

VA.UVENARGUES. Iî. 21

raient aussi beaucoup, et qu'ils ne se sont point

trouvés dans les mêmes circonstances.

MONTAGNE

Quand ils se seraient trouvés dans la même position, et qu'ils auraient eu à gouverner dans les mêmes circonstances les mêmes peuples, il ne faut pas croire qu'ils eussent suivi les mêmes maximes et formé les mêmes plans; car il ne faut pas croire qu'on soit assujetti à un seul plan pour régner avec gloire. Chacun, en suivant son génie particulier, peut exécuter de grandes choses. Le cardinal Ximénès 1 n'aurait point gouverné la France comme celui de Richelieu2, et l'aurait vraisemblablement bien gouvernée. Il y a plusieurs moyens d'arriver au même but. On peut même se proposer un but différent, et que celui qu'on se propose et celui qu'on néglige soient accompagnés de biens et d'inconvénients égaux ; car vous savez qu'il y a en toutes choses des inconvénients inévitables.

1 Ximenès (don François), né à Torrelaguna dans la Vieille-Castille en 1437, devint archevêque de Tolède en 1495. Le roi Ferdinand le Catholique, dont il avait été ministre, le nomma en mourant régent de Castille. Il mourut empoisonné le 8 novembre 1517. — B.

2 Comme celui de Richelieu; cette incorrection se trouve dans le manuscrit; il faudrait répéter le cardinal, ou dire, comme Richelieu. — B.

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