‹ Œuvres moralesChapitre 80 sur 90 · RACINE ET BOSSUET · texte numérisé non relu

RACINE ET BOSSUET

BOSSU ET

Je récitais tout à l'heure, mon cher Racine, quelques-uns de vos vers que je n'ai pas oubliés. Je suis enchanté de la richesse de vos expressions , de la vérité de votre pinceau et de vos idées, de votre simplicité, de vos images, et même de vos caractères qui sont si peu estimés; car je leur

— Les écrivains du dix-septième siècle n'étaient pas mieux traités par Fontenelle que les Anciens. Il ne pardonna jamais à Racine et à Boileau les épigrammes qu'ils avaient lancées contre sa malheureuse tragédie à'Aspar. Jl ne rendait pas au premier la justice qui lui était due, et refusait le génie à l'auteur de Y Art poétique. Il aurait même volontiers attaqué Voltaire, si la crainte des représailles n'eût un peu refroidi son ressentiment contre un homme qui avait tant de supériorité sur lui.

Nous sommes très-heureusement délivres de ces opinions fausses et ridicules qui ont fait tant de mal dans le dernier siècle : on est revenu à l'étude et à l'admiration des Anciens avec une ardeur qui promet à la littérature française une nouvelle époque de génie et de gloire. Je pourrais citer des traductions et des ouvrages originaux où l'on retrouve les grâces et le charme du génie antique. On a banni de la prose cette pompe indigente de paroles, cette recherche puérile d'antithèses , cette affectation du

trouve un très-grand mérite, et le plus rare, celui d'être pris dans la nature. Vos personnages ne disent jamais que ce qu'ils doivent, parlent avec noblesse, et se caractérisent sans affectation. Cela est admirable.

Je ne suis pas surpris que vous m'aimiez un peu, Je vous ai toujours admiré; vous aviez le génie poétique et l'invention dans l'expression, qui est le talent même que mes ennemis sont obligés de m'accorder. Il y a plus d'impétuosité et de plus

bel esprit qui déshonorait, il n'y a pas encore longtemps, même les productions de quelques membres de l'Académie. On s'est également débarrassé de cette sécheresse que l'esprit d'analyse, porté à l'excès , avait introduite dans notre littérature. Il ne faut pas confondre cet abus de l'analyse avec l'esprit vraiment philosophique, dont aucun genre ne peut se passer : c'est lui seul qui peut donner de la force au raisonnement, de la justesse aux idées. Sans son secours, l'imagination ne produirait que des monstres semblables à celui que nous dépeint Horace dans les premiers vers de l'épître aux Pisons. Montaigne, Boileau, Molière, La Fontaine, Voltaire, Montesquieu, Rousseau , ont allié l'esprit philosophique à l'imagination, et l'on ne voit pas que l'un ait jamais nui à l'autre. On peut abuser de l'esprit philosophique comme on abuse de l'imagination et des meilleures choses; mais, après tout, il faudra toujours en revenir à cet axiome d'un poète philosophe : « Le bien penser est la source du bien écrire, a — S.

grands traits dans vos ouvrages que dans ceux des

plus grands poètes *.

ROSSUET.

Hélas! mou ami, mes ouvrages ne sont presque plus connus que d'un très-petit nombre de gens de lettres et d'hommes pieux. Les matières que j'ai traitées ne sont nullement du goût des gens du monde.

RACINE

Ils devraient du moins admirer \os Oraisons funèbres.

BOSSUET

Ce titre seul les rebute; on n'aime ni les louanges, ni les choses tristes.

RACINE

Que dites-vous donc? je ne puis vous croire; le genre dont nous parlons est le plus terrible : car les hommes ne sont effrayés que de la mort. Or, qu'est-ce que le sujet de vos oraisons funèbres, sinon la mort, c'est-à-dire, la seule chose qui inspire de la terreur à l'esprit humain? Se pourrait-il que les hommes ne fussent pas frappés par des discours qui ne s'exercent que sur le sujet le plus frappant et le plus intéressant pour l'huma-

1 Voyez au tome III, la 303e Maxime posthume.

ni té? J'avais cru que c'était le véritable champ du pathétique et du sublime.

BOSSUET

La nation française est légère; on aime mieux le conte du Bélier 1 ou celui de Joconde^ que tout ce pathétique dont vous parlez.

RACINE

Si cela est, Corneille et moi, nous ne devons pas nous flatter de conserver longtemps notre réputation.

BOSSUET

Vous vous trompez; les bons auteurs du théâtre ne mourront jamais, parce qu'on les fait revivre tous les ans, et on empêche le monde de les oublier; d'ailleurs les poètes se soutiennent toujours mieux que les orateurs , parce qu'il y a moins de gens qui font des vers, qu'il n'y en a qui écrivent en prose; parce que les vers sont plus faciles à retenir et plus difficiles à faire; parce qu'enfin les poêles traitent des sujets toujours intéressants, au lieu que les orateurs, dont l'éloquence ne s'exerce ordinairement que sur de petits sujets , périssent avec la mémoire de ces sujets mêmes.

1 Conte d'Hamilton. -— B.

2 Conte de La Fontaine. — B.

RACINE

Les vrais orateurs, comme vous, devraient du moins se soutenir par les grandes pensées qu'ils ont semées dans leurs écrits, par la force et la solidité de leurs raisonnements : car tout cela doit se trouver dans un ouvrage d'éloquence. Nous autres poètes, nous pouvons quelquefois manquer par le fond des choses; si nous sommes harmonieux, si nous avons de l'imagination dans l'expression, il nous suffit, d'ailleurs, de penser juste sur les choses de sentiment, et on n'exige de nous ni sagacité ni profondeur : il faut être un grand peintre pour être poète , mais on peut être un grand peintre sans avoir une grande étendue d'esprit et des vues fines.

BOSSUET

On peut aussi avoir cette étendue d'esprit, cette finesse, cette sagesse, cet art qui est nécessaire aux orateurs, et y joindre le charme de l'harmonie et la vivacité du pinceau : vous êtes la preuve de ce que je dis.

RACINE

De même un orateur peut avoir toutes les parties * d'un poëte, et il n'y a même que l'harmonie

1 Je sais gré à Vauvenargues d'avoir employé cette expression ; elle était bannie du langage depuis le siècle de

qui en fasse la différence; encore faut-il qu'il y ait une harmonie clans la bonne prose.

BOSSUET

Je pense comme vous, et comme un grand poète qui vous a suivi *, mon cher Racine : la poésie est Y éloquence harmonieuse .

RACINE

L'auteur dont vous parlez est aussi éloquent en prose qu'en vers ; il a cet avantage sur tous les poètes, qui n'ont point su écrire en prose; ainsi on peut s'en rapporter à son jugement : c'est lui qui a dit de vous, que vous étiez le seul écrivain français en prose qui fut éloquent1*. Si ce grand homme ne

Montaigne, qui s'en est souvent servi dans ses Essais, et toujours à propos. Je crois que Voltaire a réclamé en sa faveur en quelque endroit de ses ouvrages, et les Anglais, accoutumés depuis longtemps à vivre de pillage, l'ont empruntée de nos premiers écrivains, et l'ont soigneusement conservée. On trouverait dans Amyot et dans Montaigne d'autres expressions aussi énergiques qu'on pourrait rajeunir avec succès. Nous ne connaissons pas toutes les ressources et toutes les richesses de notre langue, et en général on ne lit pas assez les écrivains du seizième siècle. — S.

i Voltaire. — B. (Voir le XIIIe Fragment, ci-dessus, p. 123.)

2 Vauvenargues , ci-dessus, p 95, nous donne comme positif ce jugement de Voltaire .sur Cossuet, et l'exprime

s'est point trompé, il faudrait convenir que le génie

de l'éloquence est plus rare que celui de la poésie.

BOSSU ET

Je ne crois pas qu'il soit moins commun, mais je crois qu'il l'est bien autant : les véritablement grands hommes dans tous les genres sont toujours très-rares.

RACINE

Qu'appelez-vous, je vous prie, de grands hommes?

BOSSUET

Tous ceux qui surpassent les autres par le cœur et par l'esprit, qui ont la vue plus nette et plus fine, qui discernent mieux les choses humaines, qui jugent mieux, qui s'expriment mieux, qui ont l'imagination plus forte et le génie plus vaste.

RACINE

Voilà en effet ce qui fait de très-grands hommes.

de cette manière : Bossuet, le seul éloquent entre tant d'écrivains qui ne sont qu'élégants. On remarque bien que Voltaire, dans son Temple du Goût, a donné à Bossuet seul Pépithète & éloquent; mais on ne trouve dans aucune édition la phrase que cite Vauvenargues. Voltaire, prenant en considération la critique de Vauvenargues , n'aurait-il pas réformé dans ses OEuvres un jugement dont il aurait reconnu la fausseté ? — B.

De tels esprits sont faits pour s'estimer et pour s'aimer, malgré la différence de leur travail et de leurs objets; c'est aux petits esprits à dégrader ou les uns ou les autres, selon le parti qu'ils ont pris1; comme ceux qui sont attachés à quelque faction décrient les chefs du parti contraire, tandis que ces mêmes chefs s'estiment et se craignent réciproquement.

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