‹ Œuvres moralesChapitre 79 sur 90 · MOLIÈRE, ET UN JEUNE HOMME · texte numérisé non relu

MOLIÈRE, ET UN JEUNE HOMME

LE JEUNE HOMME

Je suis charmé de vous voir, diviu Molière. Vous avez rempli toule l'Europe de votre nom, et la réputation de vos ouvrages augmente de jour à autre dans le monde.

MOLIÈRE

Je ne suis point louché, mon cher ami , de cette gloire. J'ai mieux connu que vous, qui êtes jeune , ce qu'elle vaut.

LE JEUNE HOMME

Seriez-vous mécontent de votre siècle, qui vous devait tant?

MOLIERE

Quelques-uns de mes contemporains m'ont rendu justice; c'étaient même les meilleurs esprits : mais le plus grand nombre me regardait comme un comédien qui faisait des vers. Le prince me protégeait; quelques courtisans m'aimaient; cependant j'ai souffert d'étranges humiliations.

LE JEUNE HOMME

Gela est-il possible? Je ne fais que de quitter le

monde; on y fait très-peu de cas des talents : mais j'y ai ouï dire que ceux qui avaient ouvert la carrière avaient joui de plus de considération.

MOLIÈRE

Ceux qui ont ouvert la carrière en méritaient peut-être davantage, et en ont obtenu, comme je vous l'ai dit, des esprits justes ; mais elle n'a jamais été proportionnée a leur mérite, et a été contrepesée par de grands dégoûts.

LE JEUNE HOMME

Sans doute ils étaient traversés, persécutés, calomniés par leurs envieux; mais les gens en place et les grands ne leur rendaient-ils pas justice?

MOLIÈRE

Les grands riaient des querelles des auteurs : plusieurs se laissaient prévenir par les gens de lettres subalternes qu'ils protégeaient; ils avaient la faiblesse d'épouser leurs passions et leur injustice contre les grands hommes qui étaient moins dans leur dépendance.

LE JEUNE HOMME

C'est au moins une consolation que la postérité vous ait rendu justice.

MOLIÈRE

La postérité ne me la rendra point telle que j'ai

pu la mériter. Ne vois-je pas ici les plus grands hommes de l'antiquité, Homère, Virgile, Euripide, qui sont encore poursuivis dans le tombeau par ce même esprit de critique qui les a dégradés pendant leur vie? Dans le même temps qu'ils sont adorés de quelques personnes sensées dont ils enchantent l'imagination, ils sont méprisés et tournés en ridicule par les esprits médiocres qui manquent de goût1. Je voyais passer le Tasse, il y a quelques jours , suivi de quelques beaux esprits qui lui faisaient leur cour : plusieurs ombres de grands seigneurs qui étaient avec moi , me demandèrent qui c'était? Sur cela le duc de Fcrrare prit la parole, et répondit que c'était un poëte auquel il avait fait donner des coups de bâton pour châtier son insolence. Voilà comme les gens du monde et les grands savent honorer le génie.

LE JEUNE HOMME

J'ai souvent ouï dans le monde de pareils dis-

1 Si les grands génies de l'antiquité qui enchantent l'imagination des personnes sensées , sont méprisés et tournés en ridicule par les médiocres , je ne vois pas trop de quoi ils ont à se plaindre , et Molière avec eux : car, comme Vauvenargues l'a si bien dit lui-même dans la 65e Maxime : « Nous sommes moins offensés du mépris « des sots que d'être médiocrement estimés des gens d'es- « prit.» — B.

cours, et j'en étais incligné. Car, enfin, qu'est-ce qu'un grand poète, sinon un grand génie, un homme qui domine les autres hommes par son imagination; qui leur est supérieur en vivacité; qui connaît, par un sentiment plein de lumière, les passions, les vices et l'esprit des hommes; qui peint fidèlement la nature, parce qu'il la connaît parfaitement, et qu'il a des idées plus vives de toutes choses que les autres; une arae qui est capable de s'élever, un génie ardent, laborieux, éloquent, aimable; qui ne se borne point à faire des vers harmonieux, comme un charpentier fait des cadres et des tables dans son atelier, mais qui porte dans le commerce du monde son feu, sa vivacité, son pinceau et son esprit, et qui conserve, par conséquent, parmi les hommes, le même mérite qui le fait admirer dans son cabinet?

MOLIÈRE

Les gens qui réfléchissent savent tout cela, mon cher ami; mais ces gens-là sont en petit nombre.

LE JEUNE HOMME

Hé ! pourquoi s'embarrasser des autres?

Parce qu'on a besoin de tout le monde; parce qu'ils sont les plus forts; parce qu'on en souffre du mal quand on n'en reçoit pas de bien; enfin, parce

qu'un homme qui a les vues un peu grandes voudrait régner, s'il pouvait , dans tous les esprits, et qu'on est toujours inconsolable de n'obtenir que la moindre partie de ce qu'on mérite l.

1 Dans le temps où Vauvenargues écrivait ce dialogue, il y avait encore en France beaucoup de ces esprits médiocres qui croyaient se distinguer de la foule en méprisant les plus beaux chefs-d'œuvre de l'antiquité qu'ils étaient incapables de comprendre et de juger : ils s'imaginaient montrer de la force d'esprit et de la philosophie en affectant de dédaigner ce qui avait été consacré par l'admiration des siècles. L'origine de cette manie ridicule remonte aux dernières années du dix-septième siècle; elle se perpétua dans le dix-huitième par l'influence de La Motte, qui n'était point un écrivain sans mérite , mais dont la littérature était très-bornée , et surtout par l'influence de Fontenellc, qui fut pendant cinquante ans à la tête des hommes de lettres. Fontenelle était un homme extrêmement adroit, qui avait d'autres titres à la renommée que ses travaux purement littéraires, et qui, sentant ce qui lui manquait, aurait volontiers rabaissé les chefsd'œuvre qu'il ne pouvait égaler. Il suffisait d'ailleurs que Eoileau et Racine, contre lesquels il nourrit une inimitié séculaire, se fussent prononcés en faveur de la raison et des Anciens, pour qu'il penchât du côté opposé. On peut rapporter à ce philosophe , si modéré en apparence , la plupart des hérésies littéraires qui ont obtenu quelque crédit dans le dernier siècle; et peut-être même le goût se serait-il entièrement corrompu si des hommes tels que Voltaire, Montesquieu, Ruffon, Rousseau n'eussent maintenu ses principes par leurs leçons et par leurs exemples.

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