‹ Œuvres moralesChapitre 82 sur 90 · RICHELIEU, MAZARIN · texte numérisé non relu

RICHELIEU, MAZARIN

MAZARIN1

Est-il possible, mon illustre ami, que vous n'ayez jamais usé de tromperie dans votre ministère?

RICHELIEU

Hé! croyez-vous vous-même, mon cher cardinal, qu'on puisse gouverner les hommes sans les tromper?

MAZARIN

Je n'ai que trop montré, par ma conduite, que je ne le croyais pas; mais on m'en a fait un grand crime.

RICHELIEU

C'est que vous poussiez un peu trop loin la tromperie ; c'est que vous trompiez par choix et par faiblesse, plus que par nécessité et par raison.

MAZARIN

Je suivais en cela mon caractère timide et défiant.

1 Mazarin (Jules), né à Piscina, dans l'Abruzze, le 14 juillet 1602, de la famille des Martinozzi, mourut le S mars 1661. — B.

Je n'avais pas assez de fermeté pour résister en face aux courtisans; mais je reprenais ensuite par ruse ce que j'avais cédé par faiblesse.

RICHELIEU

Vous étiez né avec un esprit souple, délié, profond , pénétrant; vous connaissiez tout ce qu'on peut tirer de la faiblesse des hommes, et vous avezété bien loin dans cette science.

MAZARIN

Oui, mais on m'a reproché de n'avoir pas connu leur force.

RICHELIEU

Très-injustement, mon ami. Vous la connaissiez et vous la craigniez; mais vous ne l'estimiez point, Vous étiez vous-même trop faible pour vous en servir ou pour la vaincre; et, ne pouvant la combattre de front, vous l'attaquiez par la finesse, et vous lui résistiez souvent avec succès.

MAZARIN

Cela est assez singulier, que je la méprisasse, et que, cependant, je la craignisse.

RICHELIEU

Rien n'est plus naturel , mon cher ami : les

hommes n'estiment guère que les qualite's qu'ils

possèdent.

MAZARIN

Après tout cela, que pensez-vous de mon ministère et de mon génie?

RICHELIEU

Votre ministère a souffert de justes reproches, parce que vous aviez de grands défauts. Mais vous aviez, en même temps, un esprit supérieur à ces défauts mêmes; vous joigniez à la vivacité de vos lumières une ambition vaste et invincible. Par là vous avez surmonté tous les obstacles de votre carrière, et vous avez exécuté de grandes choses.

MAZARIN

Je ne laisse pas de reconnaître que vous aviez un génie supérieur au mien. Je vous surpassais peut-être en subtilité et en finesse; mais vous m'avez primé par la hauteur et par la vigoureuse hardiesse de votre ame.

RICHELIEU

Nous avons bien fait l'un et l'autre ; mais la fortune nous a bien servis.

MAZARIN

Cela est vrai, mais de moindres esprits n'auraient

pas profité de leur fortune. La prospérité n'est qu'un écueil pour les âmes faibles l.

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