‹ Œuvres moralesChapitre 83 sur 90 · FÉNELON ET RICHELIEU · texte numérisé non relu

FÉNELON ET RICHELIEU

FÉSELOiS2.

Je n'ai qu'une seule chose à vous reprocher, votre ambition sans bornes et sans délicatesse.

1 Nous rapprochons ici le jugement de Voltaire sur ces deux grands ministres, de celui de Vauvenargues ; le lecteur ne sera sans doute pas fâché de les comparer :

Richelieu, Mazarin, ministres immortels, Jusqu'au trône élevés de l'ombre des autels. Enfants de la Fortune et de la Politique, Marcheront à grands pas au pouvoir despotique. Richelieu, grand, sublime, implacable ennemi; Mazarin, souple, adroit, et dangereux ami; L'un, fuyant avec art, et cédant à l'orage; L'autre, aux flois irrités opposant son courage; Des princes de mon sang ennemis déclarés; Tous deux haïs du peuple et tous deux admirés, Enfin, par leurs efforts ou par leur industrie, Utiles à leurs Rois, cruels à la patrie.

Voltaire, ïlcnriadt, chant VII, v. 335. — B.

2 Fénelon (François de Salignae de La Moite on Mothe ) , naquit au château de Fénelon, en Quercy, le 6 août 1651, fut nommé archevêque de Cambrai en 1695, et mourut le 7 janvier 1715. — B.

RICHELIEU

C'est cette ambition des grands hommes, aimable philosophe, qui fait la grandeur des États1.

FÉNELON

C'est elle aussi qui les détruit, et qui les abîme sans ressource.

RICHELIEU

C'est-à-dire qu'elle fait toutes choses sur la terre ; c'est elle qui domine partout , et qui gouverne l'univers.

FÉNELON

Dites plutôt que c'est l'activité et le courage.

RICHELIEU

Oui, l'activité et le courage; mais l'un et l'autre ne se trouvent guère qu'avec une grande ambition et avec l'amour de la gloire.

FÉNELON

Eh quoi! Votre Eminence croirait-elle que la prudence et la vertu ne pourraient résister à l'ambition, gouverner sans elle et l'assujettir!

1 Voir, au tome III, les 31e et 308e Maximes posthumes; voir aussi le lie Dialogue. — B.

RICHELIEU

Gela n'est guère arrive, mon cher ami; et il y a bien de l'apparence que ce qui n'arrive point ou ce qui n'arrive que rarement, n'est point selon les lois Je la nature.

FÉNELON

N'a-t-on pas vu des ministres et des princes sans ambition?

RICHELIEU

Ces minisires et ces princes, mon aimable ami , ne gouvernaient point par eux-mêmes; les plus habiles avaient sous eux des esprits ambitieux qui les conduisaient à leurs fins, sans qu'ils le sussent.

FÉNELON

Je vous en nommerai plusieurs qui ont gouverné par eux-mêmes.

RICHELIEU

Hé! qui vous a dit que ceux que vous me nommeriez n'avaient pas, dans le cœur, une ambition secrète qu'ils cachaient aux peuples? Les grandes affaires, l'autorité, élèvent les âmes les plus faibles, et fécondent ce germe d'ambition que tous les hommes apportent au monde avec la vie. Vous, qui vous êtes montré si ami de la modération dans vos écrits, ne vouliez-vous pas vous insinuer dans

les esprits, faire prévaloir vos maximes? N'étiezvoiis pas fâché qu'on les négligeât?

FÉNELON

Il est vrai que j'étais zélé pour mes maximes ; mais parce que je les croyais justes , et non parce qu'elles étaient miennes.

RICHELIEU

Il est aisé, mon cher ami, de se faire illusion làdessus. Si vous aviez eu un esprit faible, vous auriez laissé le soin à tout autre de redresser le genre humain; mais, parce que vous étiez né avec de la vertu et de l'activité, vous vouliez assujettir les hommes à votre génie particulier. Croyez-moi , c'est là de l'ambition.

FÉNELON

Gela peut bien être. Mais cette ambition qui va en tout au bien des peuples, est bien différente de celle qui rapporte tout à soi et que j'ai combattue.

RICHELIEU

Ai-je prétendu le contraire, mon aimable ami? L'ambition est l'ame du monde ; mais il faut qu'elle soit accompagnée de vertu, d'humanité, de prudence et de grandes vues pour faire le bonheur des peuples et assurer la gloire de ceux qui gouvernent.

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