BRUTUS ET UN JEUNE ROMAIN
LE JEUNE HOMME
Ombre illustre, daignez m'aimer. Vous avez été mon modèle tant que j'ai vécu : j'étais ambitieux comme vous; je m'efforçais de suivre vos autres vertus : la fortune m'a été contraire; j'ai trompé sa haine ; je me suis dérobé à sa rigueur, en me tuant.
cru tu s.
Vous avez pris ce parti-là bien jeune, mon ami. Ne vous restait-il plus de ressources dans le monde ?
LE JEUNE HOMME
J'ai cru qu'il ne m'en restait d'autre que le hasard, et je n'ai pas daigné l'attendre.
BRUTUS
A quel titre demandiez-vous de la fortune? Etiezvous né d'un sang illustre?
LE JEUNE HOMME
J'étais né dans l'obscurité; je voulais m'ennoblir par la vertu et par la gloire.
1 Ce Dialogue, joint aux deux premiers Caractères (Clazomène et Phéréode), ci-dessus, p. 141 et 143, donne le résumé de la vie de Vauvenargues. — G.
BRUTUS
Quels moyens aviez-vous choisis pour vous élever? car, sans doute, vous n'aviez pas un désir vague de faire fortune, sans vous attacher à un objet particulier?
LE JEUNE HOMME
Je croyais pouvoir espérer de m'avancer par mon esprit et par mon courage ; je me sentais l'âme élevée.
BRUTUS
Vous cultiviez avec cela quelque talent? car vous n'ignoriez pas qu'on ne s'avance point par la magnanimité, lorsqu'on n'est pas à portée de la développer dans les grandes affaires?
LE JEUNE HOMME
Je connaissais un peu le cœur humain; j'aimais l'intrigue 1 ; j'espérais de me rendre maître de l'esprit des autres : par là on peut aller à tout.
BRUTUS
Oui , lorsqu'on est avancé dans la carrière et
1 II faut noter, dans l'intérêt même de l'auteur, que ce mot a changé d'acception, et que de son temps aucun sens défavorable ne s'y attachait. — Vauvenargues entend par ce mot ce qu'il entend par l'esprit de manège. (Voir ci-dessus le XXXIIIe Caractère , p. 207.) — G.
connu des grands. Mais qu'aviez-vous fait pour vous mettre en passe et vous faire connaître? Vous distinguiez-vous à la guerre?
LE JE NE HOMME
Je me présentais froidemeut à tous les dangers, et je remplissais mes devoirs; mais j'avais peu de goût pour les détails de mon métier. Je croyais que j'aurais bien fait dans les grands emplois; mais je négligeais de me faire une réputation dans les petits.
bru tu s.
Et vous flattiez-vous qu'on devinerait ce talent que vous aviez pour les grandes choses, si vous ne l'annonciez dans les petites?
LE JEUNE HOMME
Je ne m'en flattais que trop, ombre illustre ; car je n'avais nulle expérience de la vie, et on ne m'avait point instruit du monde. Je n'avais pas été élevé pour la fortune.
brut us.
Aviez-vous du moins cultivé votre esprit pour l'éloquence?
LE JEUNE HOMME
Je le cultivais autant que les occupations de la guerre le pouvaient permettre; j'aimais les lettres
et la poésie; mais tout cela était inutile sous l'empire de Tibère, qui n'aimait que la politique, et qui méprisait les arts, dans sa vieillesse. L'éloquence ne menait plus à Rome aux dignités; c'était un talent inutile pour la fortune, et qu'on n'avait pas même occasion de mettre en pratique.
BRU TUS
Vous deviez donc vous attacher aux choses qui pouvaient vous rendre agréable à votre maître, et utile à votre patrie, dans l'état où elle se trouvait alors.
LE JEUNE HOMME
J'ai reconnu la vérité de ce que vous dites; mais je l'ai connue trop tard, et je me suis tué moimême, pour me punir de mes fautes.
BRUT US
Vos fautes ne sont pas inexcusables, mon ami. Vous n'aviez pas pris les vrais chemins de la fortune ; mais vous pouviez réussir par d'autres moyens, puisque mille gens se sont avancés sans mérite et sans industrie estimable. Vous vous condamnez trop sévèrement : vous êtes comme la plupart des hommes, qui ne jugent guère de leur conduite que par le succès.
LE JEUNE HOMME
Il m'est très-doux, grande ombre, que vous
m'excusiez. Je n'ai jamais osé ouvrir mon cœur à personne tant que j'ai vécu : vous êtes le premier à qui j'ai avoué mon ambition l, et qui m'avez pardonné ma mauvaise fortune.
BRUTUS
Hélas! si je vous avais connu dans le monde, j'aurais tâché de vous consoler dans vos disgrâces. Je vois que vous ne manquiez ni de vertu, ni d'esprit, ni de courage : vous auriez fait votre fortune dans un meilleur temps, car vous avez l'ame romaine.
LE JEUNE HOMME
Si cela est ainsi, mon cher Brutus , je ne dois point regretter mon malheur. La fortune est partiale et injuste; ce n'est pas un grand mal de la manquer lorsqu'on peut se répondre qu'on l'a méritée; mais quand on la possède indignement et à titre injuste, c'est peu de chose : elle ne sert qu'à faire de plus grandes fautes et à augmenter tous les vices.
1 Rapprochez du XLÎe Caractère ( Cléon , ou la Folle ambition) , ci-dessus, p. 227. — G.
GATILINA, SÉNÉCION.