‹ Œuvres moralesChapitre 86 sur 90 · SÉNÉ CI ON · texte numérisé non relu

SÉNÉ CI ON

Je n'ai point éprouvé ce que vous dites, et j'ai mené une vie assez heureuse, sans suivre vos maximes.

CATILINA

Vous appelez une vie heureuse celle que vous avez passée tout entière avec un prince qui avait une folie barbare , qui consumait les jours et les nuits dans de longs et fastidieux repas; une vie qui n'a été occupée qu'à assister au lever et au dîner de votre maître , à posséder quelques femmes que vous méprisiez, à vous parer, à vous faire voir, à recevoir les respects dune cour qui vous haïssait, où vous n'aviez aucun vrai ami , aucune créature , aucun homme attaché à vous !

SÊNÉCION.

Ne dirait-on pas, à vous entendre, que votre vie a été plus agréable et plus glorieuse?

CATILINA

Ce n'est pas à moi à vous dire qu'elle a été glorieuse ; mais je puis, au moins, vous répondre

qu'elle a été plus agréable que la vôtre : j'ai joui des mêmes plaisirs que vous, mais je ne m'y suis pas borné; je les ai fait servir à des desseins sérieux et à une fin plus flatteuse. J'ai aimé et estimé les hommes de bonne foi, parce que j'étais capable de discerner le mérite, et que j'avais un cœur sensible. Je me suis attaché tous les misérables, sans cesser de vivre avec les grands. Je tenais à tous les états par mon génie vaste et conciliant; le peuple m'aimait; je savais me familiariser avec les hommes, sans m'avilir ; je me relâchais sur les avantages de ma naissance, content de primer par mon génie et par mon courage Les grands ne négligent souvent les hommes de mérite que parce qu'ils sentent bien qu'ils ne peuvent les dominer par leur esprit l. Pour moi , je me livrais tout entier aux plus courageux et aux plus habiles, parce que je n'en craignais aucun ; je me proportionnais aux autres; je gagnais le cœur de ceux qui, par leurs principes, n'estimaient point mes sentiments; mon parti m'adorait; j'aurais assujetti la république , si j'avais pu éviter certaines fautes. Pour vous, sans la scélératesse et la folie de votre maître, vous n'auriez jamais été qu'un homme obscur et accablé de ses propres vices. Adieu-.

: Rapprochez de la 358e Maxime posthume. — B.

2 Tacite parle de ce Sénécion, dont le prénom était Tul-

lius. C'était un chevalier romain dont Néron avait fait le confident des secrets qu'il voulait cacher à sa mère Agrippine. Tullius Sénécion devint un des favoris du tyran , le complice de ses crimes et le compagnon de ses débauches. Il fut enveloppé dans la fameuse conspiration où périrent Epicharis, Sénèque et Lucain : on dit qu'il mourut avec plus de courage qu'on n'avait lieu de l'attendre d'un homme livré aux plaisirs.

Je trouve que l'auteur de ces dialogues excuse avec trop de complaisance les crimes de l'ambition *. Le portrait que Salluste fait de Gatilina ne s'accorde point avec l'idée qu'on en donne dans ce dialogue. 11 avait, dit l'historien romain, l'ame forte, le corps robuste, mais l'esprit méchant et l'ame dépravée. Jeune encore, il aimait les troubles, les séditions et les guerres civiles. Il se plaisait au meurtre et au pillage, et ses premières années furent un apprentissage de scélératesse. Il supportait avec une fermeté incroyable la faim, le froid et les veilles. Audacieux, habile dans l'art de séduire et de feindre, avide du bien d'autrui, prodigue du sien, violent dans ses passions, assez éloquent, mais dénué de raison, il n'eut que de vastes desseins et ne se porta qu'à des choses extrêmes , presque impossibles , audessus de l'ambition et de la fortune d'un simple citoyen. Sallust., Bell. CatiL, cap. v. — S.

* M. Gilbert dit avec raison que par là se découvre le faible de Vauvenargnes pour l'ambition, même séditieuse, lorsqu'elle est mêlée de quelque force et de quelque grandeur ; son âme passionnée en dedans, son esprit, parfois nourri de chimères, aimait, au moins en imagination, les grandes passions et les grandes péripéties, fussentelles un peu violentes. — Voir ci-dessus, p. 151, le Ve Caractère { Lentulus, ou le Factieux).

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