DIALOGUE XVII
RENAUD ET JAFFIER, conjurés1.
JAFFIER
Eh bien! mon cher Renaud, es-tu désabusé de l'ambition et de la fortune?
RENAUD
Mon ami, j'ai péri en homme de courage, dans une entreprise qui éternisera mon nom et l'injustice de mes destinées : je ne regrette point ce que j'ai fait,
JAFFIER
Mais tu avais pris un mauvais chemin pour faire fortune : mille gens sont parvenus, sans péril et sans peine, plus haut que toi. J'ai connu un homme sans nom, qui avait amassé des richesses immenses par le débit d'un nouvel opiat pour les dents2.
RENAUD
J'ai connu, comme toi, des hommes que le hasard ou une frivole industrie ont avancés; mais je n'étais
1 Voir Saint-Réal, Histoire de la Conjuration de Venise. — B.
2 Voir, tome Ier, p. 136 et suiv., la XXIXe Réflexion {Sur les hasards de la fortune). — B.
pas né pour m'élever par ces moyens; je n'ai jamais porté envie à ces misérables.
JAFFIER
Et pourquoi avais-tu de l'ambition, si tu méprisais l'injustice de la fortune?
RENAUD
Parce que j'avais l'ame haute, et que j'aimais à lutter contre mon mauvais destin : le combat me plaisait sans la victoire *.
JAFFIER
Il est vrai que la fortune t'avait fait naître hors de ta place.
RENAUD
Et la nature, mon cher Jaffîer, m'y appelait, et se révoltait.
JAFFIER
INe pouvais-tu vivre tranquillement, sans autorité et sans gloire?
RENAUD
J'aimais mieux la mort qu'une vie oisive ; je savais bien vivre sans gloire, mais non sans activité et sans intrigue.
1 « Rien ne nous plaît que le combat , mais non pas la u victoire», a dit Pascal, Pensées, Article VIII, § Xix , tome Ier, p. 220, édition du Prince Impérial. — B.
JAFFIER
Avoue, cependant, que tu te conduisais avec imprudence ; tu portais trop haut tes projets. Ignorais-tu qu'un gentilhomme français comme toi, qui avait peu de bien , qui n'était recommandable ni par son nom, ni par ses alliances, ni par sa fortune, devait renoncer à ces grands desseins?
RENAUD
Ami , ce fut cette pensée qui me fit quitter ma patrie, après avoir tenté tout ce qui dépendait de moi pour m'y élever. J'errai en divers pays ; je vins à Venise, et tu sais le reste.
JAFFIER
Oui , je sais que tu fus sur le point d'élever ta fortune sur les débris de cette puissante république : mais quand tu aurais réussi, tu n'aurais jamais eu ni la principale gloire, ni le fruit de cette entreprise, qui était conduite par des hommes plus puissants que toi.
RENAUD
C'est le sort, des hommes de génie, qui n'ont que du génie et du courage; ils ne sont que les instruments des grands qui les emploient; ils ne recueillent jamais ni la gloire, ni le fruit principal des entreprises qu'ils ont conduites , et que l'on doit à leur prudence; mais le témoignage de leur
conscience est bien doux. Ils sont considères, du moins, des grands qu'ils servent; ils les maîtrisent quelquefois dans leur conduite; et, enfin, quelques-uns parviennent, s'élèvent au-dessus de leurs protecteurs, et emportent au tombeau l'estime des peuples.
JAFFIER
Ce sont ces sentiments qui t'ont Conduit sur l'échafaud.
RENAUD
Crois-tu que j'aie regretté la vie? Un homme qui craint la mort, n'est pas même digne de vivre 1.
1 Ce dialogue est une simple esquisse. Rien n'y est approfondi ; et cependant l'auteur aurait pu y faire entrer de beaux développements. L'histoire de la conjuration de Venise, par l'abbé de Saint-Réal, lui aurait fourni les matériaux nécessaires. Il y avait quelque chose de sombre et de mystérieux dans le gouvernement de Venise qui attache l'imagination et qui a répandu du charme et de l'intérêt sur les ouvrages où il en a été question. Au reste, il est à peu près évident que tous les détails de cette fameuse conspiration sont sortis de l'imagination de l'abbé de Saint -Real, qui écrivait l'histoire comme Varillas son modèle, sans se mettre en peine de la vérité des faits et de l'exactitude des détails.
J'ai cru m'apercevoir, en lisant avec attention ces dialogues de Vauvenargues , qu'il y avait dans son ame des semences d'ambition*. On sait qu'il fit quelques démarches
* Il faut avouer que la pénétration de Suard , sur ce point, a été
infructueuses pour entrer dans la carrière diplomatique; mais il fallait pour réussir de son temps un esprit d'intrigue et de servilité incompatible avec son caractère naturellement noble et porté aux grandes choses et aux grandes pensées. Il est malheureux pour des âmes de cette trempe de naître dans un siècle d'égoïsme et de petitesse; elles s'y trouvent contraintes, resserrées, et leur essor, sans cesse comprimé, les jette dans la mélancolie et quelquefois même dans l'abattement. Je ne lis point le dialogue entre Brutus et un jeune Romain sans soupçonner que l'auteur, en faisant parler ce dernier personnage, a voulu peindre les dispositions de son esprit et quelques-uns des événements de sa vie. Je ne suis pas de ceux qui condamnent l'ambition d'une manière absolue; j'en juge par les effets qu'elle produit. Si elle est utile aux hommes, si elle est accompagnée de la vertu, je la considère comme un des plus nobles mouvements de lame ; si elle ne recherche le crédit et l'autorité que pour satisfaire d'autres passions viles, telles que l'avarice, la haine, la cruauté, je la déteste et la méprise au sein même de son opulence et de son pouvoir. — S.
bien lente, et que sa remarque est singulièrement naïve. S'il n'a pas vu l'ambition de Vauvenargues, non-seulement dans ses Dialogues, mais dans ses Muxim.es , dans ses Réflexions sur divers sujets , dans Ses Conseils à un jtvne homme , dans ses Caractères, dans ses Discours sur la Gloire, en un mot, Jans tous ses ouvrages, qu'y a-t-il donc vu? Suard ne nous semble pas mieux inspiré q and il reproche à ce dialogue de n'être pas approfondi, Vauvenar.ues s'est gardé heureusement des bt aux développements que Suard eût aimés, et dort, quelques lignes après, il donne, sans doute, le modèle, dans sa tirade contre l'ambition. Vauvenargues s'est gardé, surtout, des beaux tableaux que Suard regrette; ce sont de simples figures au trait qu'il a voulu donner, et, selon nous, celle de Renaud est, précisément, du dessin le plus sobre, le plus correct et le plus pur. [Note de M. Gilbert.)