‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 101 sur 214 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

Que l'esprit ne voit ni l'essence ni l'existence des objets en considérant ses propres perfections. Qu'il n'y a que Dieu qui les voie en cette manière.

I.a quatrième opinion est que l'esprit n'a besoin que de soi-

DE l'esprit pur. — Il' PARTIE. S^S

mémo [X)ur apercevoir les objets , et qu'il peut , en se considérant et ses propres perfections , découvrir toutes les choses qui sont au dehors.

11 est certain que 1 ame voit dans elle-même et sans idées toutes les sensations et toutes les passions dont elle est capable^ le plaisir^ la douleur^ le froid , la chaleur^ les couleurs^ les sons^ les odeurs ^ les saveurs , son amour ^ sa haine ^ sa joie^ sa tristesse et les autres; parce que toutes les sensations et toutes les passions de l'âme ne représentent rien qui soit hors d'elle^ qui leur ressemble^ et que ce ne sont que des modifications dont un esprit est capable*. Mais la difficulté est de savoir si les idées qui représentent quelque chose qui est hors de l'âme et qui leur ressemble en quelque façon^ comme les idées du soleil^ d'une maison^ d'un cheval, d'une rivière^ etc., ne sont que des modifications de l'âme ; de sorte que l'esprit n'ait besoin que de lui-même pour se représenter toutes les choses qui sont hors de hii.

11 y a des personnes qui ne font point de difficulté d'assurer que râme étant faite pour penser, elle a dans elle-même, je veux dire en considérant ses propres perfections , tout ce qu'il lui faut pour apercevoir les objets ; parce qu'en effet, étant plus noble que toutes les choses qu'elle conçoit distinctement, on peut dire qu'elle les contient en quelque sorte éminemment . comme parle l'École , c'est-à-dire d'une manière plus noble et plus relevée qu'elles ne sont en elles-mêmes. Ils prétendent que les choses supérieures comprennent en cette sorte les perfections des inférieures. Ainsi, étant les plus nobles des créatures qu'ils connaissent, ils se flattent d'avoir dans eux-mêmes d'une manière spirituelle tout ce qui est dans le monde visible, et de pouvoir, en se modifiant diversement, apercevoir tout ce que l'esprit humain est capable de connaître. En un mol, ils veulent que l'âme soit comme un monde intelligible qui comprend en soi tout ce que com- |)rend le monde matériel et sensible , et même infiniment davantage.

Mais il me semble que c'est être bien hardi que de vouloir soutenir celte pensée. C'est, si je ne me trompe, la vanité natui-elle , l'amour de l'indépendance et le désir de ressembler à celui qui comprend en soi tous les êtres, qui nous

' Voy. Des vraies et fausses idées de M. krnuuid.

brouille l'esprit et qui nous porte à nous imaginer que nous possédons ce que nous n'avons point. Ne dites pas que vous soyez à vous-même votre lumière, dit saint Augustin car il n'y a que Dieu qui soit à lui-même sa lumière et qui puisse en se considérant voir tout ce qu'il a produit et qu'il peut produire ^.

Il est indubitable qull n'y avait que Dieu seul avant que le monde fût créé , et qull n'a pu le produire sans connaissance et sans idée ; que par conséquent ces idées que Dieu en a eues ne sont point différentes de lui-même , et qu'ainsi toutes les créatures^ même les plus matérielles et les plus terrestres^ sont en Dieu^ quoique d'une manière toute spirituelle et que nous ne pouvons comprendre. Dieu voit donc au dedans de lui-même tous les êtres, en considérant ses propj-es perfections qui les lui représentent. Il connaît encore pai'faitement leur existence , parce que, dépendant tous de sa volonté pour exister , et ne pouvant ignorer ses propres volontés, il s'ensuit qu'il ne peut ignorer leur existence ; et par conséquent Dieu voit en lui-même non-seulement l'essence des choses, mais aussi leur existence.

Mais il n'en est pas de même des esprits créés ; ils ne peuvent voir dans eux-mêmes ni l'essence des choses ni leur existence. Ils n'en peuvent voir l'essence dans eux-mêmes, puisqu'étant très-limités ils ne contiennent pas tous les êtres, comme Dieu , que l'on peut appeler l'être universel , ou simplement ce qui est ^ , comme il se nomme lui-même. Puis donc que l'esprit humain peut connaître tous les êtres, et des êtres infinis , et qu'il ne les contient pas , c'est une preuve certaine qu'il ne voit pas leur essence dans lui-même ; car l'esprit ne voit pas seulement tantôt une chose et tantôt une autre successivement, il aperçoit même actuellement i'infmi quoiqu'il ne le comprenne pas, comme nous avons dit dans le chapitre précédent. De sorte que, n'étant point actuellement infini ni capable de modifications infinies dans le même temps, il est absolument impossible qu'il voie dans lui-même ce qui n'y est pas. 11 ne voit donc pas l'essence des choses en considérant ses propres perfections ou en se modifiant diversement.

' Serm. 8 , de verbis Domini.

^ Exode, 3, 14, ^ Jsxode, 5, 14.

DE l'esprit pur. — 11' PARTIE.

Il ne voit pas aussi leur existence dans lui-mênrie , parce qu'elles ne dépendent point de sa volonté pour exister^ et que' les idées de ces choses peuvent être présentes à l'esprit quoiqu'elles n'existent pas ; car tout le monde peut avoir l'idée d'une montagne d'or sans qu'il y ait une montagne d'or dans la nature ; et quoique l'on s'appuie sur les rapports de ses sens pour juger de l'existence des objets ^ néanmoins la raison ne nous assure point que nous devions toujours en croii e nos sens , puisque nous découvrons clairement qu'ils nous trompent. Quand un homme ^ par exemple , a le sang fort échaufie, ou simplement quand il dort^ il voit quelquefois devant ses yeux des campagnes^ des combats et choses semblables qui toutefois ne sont point présents et qui ne furent peut-être jamais. 11 est donc indubitable que ce n'est pas en soi-même ni par soi-même que Tesprit voit l'existence des choseS;, mais qu'il dépend en cela de quelque autre chose.

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